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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 14:46

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (18-20)

LA   PREMIÈRE   MESSE (Chapitre  XVIII)

Après un séjour de six années au grand séminaire d'Arras et des études brillamment faites, Jean-Baptiste fut jugé digne d'entrer dans les ordres sacrés. Son évêque n'hésita pas à solliciter de la cour de Rome une dispense d'âge que souhaitait ardemment le jeune lévite, pressé de travailler à la vigne du Père de famille. C'est une faveur quelquefois demandée pour les jeunes gens qui paraissent appelés, par leur savoir, par leur piété comme par leur précoce sagesse, à faire un jour l'honneur du sacerdoce. Nul n'en était plus digne que Jean-Baptiste; son cœur, qui ne pouvait rien ressentir à demi, s'était ouvert pour Dieu à un si ardent et si profond amour, qu'on le voyait entrer plus avant chaque jour dans la voie des préceptes divins; là, où les autres hésitaient et consultaient leurs forces, il avançait d'un pas tran­quille et ferme, demandant où était le sacrifice. Il n'en eût connu qu'un, c'eût été de commander au zèle dont il brûlait pour le service de Dieu. Cet amour plus fort que la mort qui enseigne à mépriser, cet amour qui enlève l'âme à toutes les choses du temps, lui avait déjà révélé des secrets si divins, que sa sagesse étonnait les plu»' sages, et que sur ses lèvres se plaçaient des paroles d'une irrésistible puissance. Il attachait, entraînait, subjuguait par ses discours, en même temps qu'il édifiait par sa vie. Bon nombre de ses condisciples lui durent les progrès qu'ils firent dans la vertu. On ne se donna jamais à Dieu avec plus de bonheur, qu'il n'en laissa paraître.

— Mes amis, qu'il est doux d'appartenir au Seigneur! disait-il, dans la soirée qui suivit son ordination, à ceux de ses condisciples dont il était entouré ; ce jour restera certainement le plus beau de ma vie; j'y ai ressenti un avant-goût des joies du Paradis.

Il devait dire sa première messe au château de Rosenval ; c'était un droit justement acquis à sa protectrice. Le lendemain du jour où il avait été consacré à Dieu sans retour, il se sépara, non sans une vive douleur, de ses maîtres et de ses condisciples, car son cœur accessible à tous les sentiments qui sont l'honneur de l'humanité, avait voué aux uns la plus tendre reconnaissance, et aux autres une sincère amitié. Pour adoucir l'amertume de ses regrets, il se promit de revenir sou­vent dans cette chère maison où sa jeunesse avait trouvé des guides si habiles et si zélés, et où lui avait été ouverte la seule carrière qu'il eût jamais enviée. Quand il eut franchi le seuil de la chaumière paternelle, son grand-père lui dit, en le serrant dans ses bras :

— La joie du cœur et la bénédiction d'en-haut entrent avec toi dans la maison. Sois-y le bienvenu, et puisses-tu ne plus la quitter.

— J'y ferai tous mes efforts, grand-père, répondit le jeune prêtre, tous mes vœux sont pour qu'on me laisse ici. Vous vous rappelez que notre ami mourant m'a légué son œuvre à Haut-Castel. Priez Dieu que je sois digne de lui succéder.

Un de ses premiers soins fut d'aller prier sur la tombe du vénérable prêtre; il s'y inspira des vertus dont il devait désormais faire son patrimoine, et, l'invoquant comme une âme bienheureuse, il le pria d'intercéder auprès de Dieu pour que la grâce fit de lui un serviteur digne d'être inscrit sur le livre de vie. Il se prépara à sa première messe par une retraite d'une semaine qu'il passa en prières, deman­dant sans cesse à Dieu de l'éclairer sur tous ses devoirs de prêtre, et de lui prêter la force pour les remplir toujours avec zèle et régularité. Le jour choisi pour le premier acte de son saint ministère, il se rendit de très-bonne heure au château, entra dans la chapelle ornée par les soins de Valentine comme aux jours de grande fête, et y demeura en prière jusqu'à l'heure fixée pour la messe. Outre Louise et son père qui se défendirent en vain d'occuper les premières places, le curé de Ville-Dieu, Valentine et la famille, l'assistance se composait des plus chers amis que Jean-Baptiste pouvait compter au village. Pierre Morin servit la messe, tout attendri et recueilli.

A ce moment suprême où le pain et le vin changent de nature sous la puissance mystérieuse des paroles prononcées au nom de Jésus-Christ, qui dira jamais ce qui se passe dans l'âme du prêtre appelé pour la première fois à l'honneur de les répéter après son divin Maitre! Accablé par la majesté de Dieu et le sentiment profond de son indignité, il ose à peine faire sortir ces ineffables et imposantes  paroles de ses lèvres tremblantes, mais bientôt relevé de sa crainte par la contemplation du Dieu vivant, et par l'amour qui l'a conduit sur ce nouveau Sinaï, il s'abandonne aux transports d'une joie sainte et les délices du ciel sont révélées à son âme éperdue d'amour et de recon­naissance. Ce fut avec un visage inondé de larmes que le jeune prêtre présenta à l'adoration du peuple le souverain Seigneur de la terre et des cieux qui, à la voix de sa créature, était descendu des hauteurs de sa gloire pour s'anéantir dans le sacrement de l'autel ! Après avoir reçu dans son sein la douce et pure victime de la paix et de l'amour, il descendit les marches de l'autel, et s'avança lentement, pour faire participer au divin sacrifice les trois personnes auxquelles l'atta­chaient les liens les plus étroits qu'il pût connaître ici-bas, son grand-père, sa mère et Valentine, qui avaient voulu, en ce jour solennel, recevoir de sa main la sainte communion. « Que notre Seigneur Jésus-Christ garde votre âme pour la vie éternelle ! » Sa voix était trem­blante d'émotion en leur adressant ce souhait d'amour de l'Eglise, ce dernier avertissement donné à l'âme chrétienne de ce que doit être pour elle le Seigneur, si elle est fidèle. « Qu'elles vivent, disait-il en retournant à l'autel, qu'elles vivent pour l'éternité, ô mon Dieu, ces âmes qui me sont si chères ! »

Quand on eut quitté la chapelle, Valentine dit à Louise et à Joseph Granger, avec cette politesse aimable que le cœur inspire et qu'il possédait au suprême degré, qu'ils ne voudraient certainement pas, dans une si belle journée, affliger personne d'un refus, et qu'ils lui feraient la grâce de déjeuner chez elle avec leur fils. Louise devint pourpre à cette proposition; c'était un honneur accablant pour son humilité. Elle voulut balbutier une excuse, et ne trouva que des mots sans suite. Joseph, non moins interdit, s'imaginait avoir mal entendu. Sans attendre une réponse qui menaçait de ne point venir, Valentine, prenant le bras du vieillard sous le sien, lui dit gaîment :

— Nous sommes ici dans des lieux qui me sont plus connus qu'à votre fille; souffrez que je la remplace auprès de vous; c'est encore une grâce qui doit m'être accordée en ce jour.

Il se laissa faire, mais confondu de tant de bonté, il lui dit avec émotion :

— Que Dieu vous rende ce que vous faites pour de pauvres gens comme nous !

Anaïs avait pris le bras de Louise; Jean-Baptiste s'avançait entre monsieur d'Orbeuil et madame de Surville; c'est dans cet ordre qu'on gagna la salle à manger, où les places d'honneur furent occupées par le vénérable curé, Jean-Baptiste et sa famille.

— M'asseoir auprès de vous ! dit Joseph Granger à Valentine; je ne mérite pas tant d'honneur; je suis un trop pauvre homme.

Elle apaisa ses scrupules, et elle fut avec lui comme elle était avec tous, si simple et si aimable, qu'il se remit de son trouble, et qu'avant la fin du déjeuner, il l'entretenait avec confiance et abandon. Il lui dit que la seule grâce temporelle qu'il demandait maintenant à Dieu, c'était que son petit-fils fût attaché à l'église de Ville-Dieu.

— Si monseigneur l'Evêque en ordonnait autrement, dit-il, il fau­drait bien se soumettre, mais ce serait un rude coup pour sa mère et pour moi.

On espérait que Jean-Baptiste serait nommé second vicaire, quoique cette espérance ne s'appuyât encore sur aucune promesse de l'évêque, qui avait évité de se prononcer, quand l'abbé Dimmel, dans un de ses derniers voyages à Arras, l'avait sollicité à ce sujet. Comme on se levait de table, un domestique de la cure se présenta avec un pli de l'évêque qu'un exprès venait d'apporter. L'abbé Dimmel demanda la permission de prendre connaissance du contenu, ce qu'il ne fit pas sans qu'il lui échappât des marques d'attendrissement.

— Quelle bonté de la part de monseigneur ! dit-il ; cette lettre ren­ferme la nomination de notre cher enfant au second vicariat de la paroisse, et monseigneur me dit qu'il a voulu que cette nomination à laquelle nous attachions tous tant de prix, arrivât le jour même où Jean-Baptiste célébrait sa première messe, afin que rien ne manquât aux joies de cette journée.

Chacun loua cette bonté toute paternelle, avec laquelle monseigneur s'était plu à combler les vœux qu'on avait formés, et nul assurément d'un cœur plus reconnaissant que Louise et Joseph Granger. Celui-ci, en quittant le château, appuyé sur le bras de son petit-fils qui avait voulu consacrer à ses parents le reste de cette heureuse journée, lui dit avec effusion :

— Que de grâces Dieu réservait à ma vieillesse ! Par quoi ai-je mérité le bonheur dont je jouis ! Ah! Je me félicite aujourd'hui de mon infirmité ; sans elle, je n'aurais rien à offrir à Dieu !

— Grand-père, l'ai-je bien entendu ? s'écria Jean-Baptiste avec une joie émue.

— Oui, oui, va ! Je l'ai dit, et je suis prêt à le dire encore ! Grâce à toi, mon enfant béni, grâce aux leçons de sagesse que tu as données à ma vieillesse ignorante, on trouverait aujourd'hui le moyen de rendre à mes yeux la lumière, — cette lumière que j'ai tant pleurée ! — que pour montrer à Dieu mon amour et ma reconnaissance, je resterais volontairement dans les ténèbres qui m'environnent !

Une pure et sainte joie inondait le cœur de Jean-Baptiste :

— Ah! Que Dieu soit mille fois béni ! dit-il; je n'avais demandé pour vous que la résignation, et je vous vois animé de l'esprit de sacrifice !

Dès le lendemain, Jean-Baptiste commença ses fonctions de vicaire; comme il le souhaitait, le soin de Haut-Castel lui fut particulièrement attribué, et il fut convenu qu'ainsi que l'abbé Durer, il célébrerait sa messe dans la chapelle du vieux château. Chacun, à Ville-Dieu comme à Haut-Castel, aimait et honorait ce jeune prêtre dont on avait suivi l'enfance et la jeunesse, et qu'on avait vu, enfant de douze ans à peine; changer si complètement, par un effort de sa volonté, son caractère, ses habitudes et ses mœurs. Les pères le donnaient en exemple à leurs fils auxquels les mères se plaisaient à raconter tout ce qu'elles savaient de son passé, pour le faire servir à sa plus grande louange. Les enfants s'habituaient à le considérer comme un être d'une vertu excellente et particulièrement béni de Dieu, et conce­vaient pour lui un respect qui ne tarda pas à leur rendre comme impossible toute résistance à sa volonté. Une nouvelle école avait été annexée à la première pour correspondre aux besoins d'une popu­lation toujours croissante, mais l'indifférence des parents, surtout à Haut-Castel, et le mauvais vouloir des enfants qui préféraient vaguer ça et là, ou passer leurs journées dans l'oisiveté, en gardant le bétail, ne rendaient utile qu'à un très-petit nombre la création de cette seconde école.

Enfants et parents alléguaient de concert et la garde du bétail, et celle des plus jeunes enfants qui incombait aux aînés, quand la mère était occupée aux travaux des champs ou à écouler ses denrées dans les marchés environnants. Jean-Baptiste s'entendit avec Valentine pour remédier à ces difficultés ; une salle d'asile fut fondée, et quatre bergers, entretenus aux frais du château, eurent la garde générale de bétail dans les deux villages : ils faisaient leur tournée chaque matin et ramenaient à la tombée de la nuit les têtes de bétail qu'on leur avait confiées. Grâce à ces généreuses mesures, tout prétexte manqua aux récalcitrants, et, l'ascendant que le jeune vicaire exerçait sur les enfants et sur les parents faisant le reste, la nouvelle école se remplit en même temps que la salle d'asile. Quoique dévoré du zèle de la gloire de Dieu, il savait éviter recueil ordinaire de la jeunesse, qui est de poursuivre le but qu'elle propose à ses efforts, avec une ardeur impatiente qui trop souvent ne lui permet pas de l'atteindre. Son zèle toujours mesuré, toujours opportun, n'effarouchait personne ; on aimait à l'entendre, et, après l'avoir entendu, on convenait qu'il avait eu raison dans tout ce qu'il avait dit. Il avait un art singulier pour découvrir, au fond des âmes, les bons sentiments sans emploi, et pour réussir à les mettre en activité. On était satisfait de se trouver meilleur qu'on ne l'avait pensé jusqu'alors en sortant d'auprès de lui, et l'on s'efforçait de régler sa conduite sur cette nouvelle et favorable connaissance qu'on avait faite de soi-même. Il ne désespérait de personne, et les plus endurcis, touchés de sa charité pour eux, et de la ferme espérance qu'il paraissait avoir de leur retour au bien, finissaient par changer de vie. Les affligés, sûrs de sa compassion, venaient lui confier leurs peines; en même temps qu'il les fortifiait et les consolait, il leur indiquait doucement les moyens d'éviter à l'avenir les maux dont ils souffraient; ou si ces maux étaient de telle sorte que le remède ne fût pas en leur pouvoir, sa charité lui mettait sur les lèvres de si heureuses et si fortes paroles pour parler de Dieu et des espérances de l'autre vie, qu'il calmait leur douleur, en rani­mant leur foi. A sa voix aimée et respectée, les inimitiés s'éteignaient; la paix rentrait dans des ménages d'où elle était bannie depuis long­temps, les pères se rangeaient, et cessaient d'être pour leurs enfants une pierre d'achoppement et de scandale. En peu d'années, Haut-Castel changea complètement de face. L'humilité du jeune prêtre ne lui permettait pas de s'attribuer l'honneur de cette réforme ; à peine s'il eût voulu reconnaître y avoir quelque peu contribué, mais la voie publique l'en proclamait le seul auteur. Valentine avait pris une telle confiance en son zèle et en ses lumières, qu'elle n'entreprenait aucune œuvre nouvelle sans s'être concertée avec lui sur les moyens les plus propres à la faire prospérer.

— Il y a entre vous et lui tant d'accord pour le bien, lui dit un jour avec agrément son vénérable curé, que je le regarde encore plus comme votre vicaire que comme le mien.

Le zèle qu'apportait Jean-Baptiste à seconder les vues charitables de Valentine, ne lui faisait négliger aucun des devoirs de sa charge.

Le jeune homme se multipliait avec toute l'ardeur et l'activité de la jeunesse, pour suffire à tout. Confessions, sermons, catéchisme aux enfants, instructions aux adultes, se partageaient son temps, et il n'était jamais plus satisfait qu'à la fin d'une journée, dont aucun instant ne lui avait appartenu.

— Tout a été pour Dieu aujourd'hui, disait-il joyeusement à ses parents, grâces lui en soient rendues !

Sa réputation commençait à se répandre. Dieu avait accordé à sa parole le don d'émouvoir et de convaincre; les jours de fête où il devait se faire entendre, l'église se remplissait de fidèles qui n'appar­tenaient pas tous à la commune; on le recherchait comme confesseur; on le consultait dans ses scrupules; on lui demandait une direction dans les cas embarrassants; Valentine elle-même lui avait confié peu à peu celle de sa conscience. Où donc ce jeune homme avait-il surpris le secret d'un si prodigieux ascendant ? D'où lui venaient les lumières éclatantes qui brillaient en lui ? Qui lui avait donné cette sûreté de jugement qui le distinguait, et le talent singulier qu'il montrait dans la conduite des âmes ? La réponse à toutes ces questions, la voici : il aimait. Il avait livré son âme à ce divin amour, qui instruit sans bruit de paroles, sans fracas d'opinion; qui transfigure l'intelligence, et donne aux ignorants une science inconnue aux docteurs !

Ne nous étonnons plus que sa sagesse surpassât quelquefois celle des vieillards, et qu'il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime pas.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;      par  E. BENOIT.  (1853)

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