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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 14:22

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (7-20)

l’école       Chapitre  VII.

Louise revint précisément de son petit voyage pendant l'absence de son père et de son fils; son cœur se serra en trouvant le foyer désert; elle eut le pressentiment d'un malheur. Le bon abbé Durer s'efforça da calmer ses inquiétudes, mais il y réussit d'autant plus mal, qu'il les partageait lui-même. L'absence inusitée de Joseph Oranger ne pouvait s'expliquer que par quelque grave événement. Depuis la cruelle infir­mité qui l'avait atteint, il ne quittait plus la chaumière, si ce n'est le dimanche où il se rendait à l'office, conduit par son fils ou sa fille. Chaque instant qui s'écoulait ajoutait aux terreurs de Louise; clouée à sa place, elle n'osait aller recueillir les bruits du dehors, dans la crainte d'y trouver la justification de ses angoisses. L'abbé Durer, qui n'osait lui-même la quitter dans l'état où il la voyait, pour aller s'enquérir de ce qui était arrivé, se tenait sur le seuil de la porte, regardant au loin si ceux qui causaient de si grandes alarmes, ne finiraient point par apparaître. Après une longue attente, il crut les distinguer à l'entrée du village; il se frotta les yeux, comme pour mieux voir, et quand il ne douta plus que ce ne fussent eux :

— Les voilà! dit-il à Louise. Dieu soit loué!

A peine avait-il dit, qu'elle s'élançait dans la rue, et qu'accourue à leur rencontre, elle les pressait dans ses bras, riant et pleurant à la fois. Ils oublièrent tous trois, dans la joie si vive et si profonde qu'ils avaient de se revoir, tout ce qu'ils pouvaient avoir souffert, chacun de leur côté, dans cette mémorable journée.

Quand l'émotion fut un peu calmée, le grand-père raconta tout ce qui s'était passé, non sans provoquer souvent, par son récit, l'attendrissement de Louise.

— Allons, dit l'abbé, c'est le bon Dieu qui a conduit tout cela et n'a voulu d'autre intermédiaire que lui-même, pour rapprocher Jean Baptiste de mademoiselle de Saint-Valéry.

— Oui, dit l'enfant, c'est le bon Dieu, mais c'est la sainte Vierge qui l'en a prié. O ma bonne Mère, s'écria-t-il avec une touchante naïveté, et en se tournant vers une statue de la Vierge, placée par ses soins sur la cheminée entre deux pots de fleurs, je vous remercie de m'avoir retiré si vite de la prison, comme je vous l'avais demandé...

— Et d'avoir fait tourner cette affaire, dit Louise, à la confusion  de ceux qui t'accusaient.

On ne parla toute la soirée que de mademoiselle de Saint-Valéry, et ce sujet de conversation devint intarissable; il fut cause que l'abbé Durai dépassa l'heure habituelle de son coucher, et qu'en rentrant il fut grondé de sa vieille gouvernante, informée depuis longtemps qu'il était de retour. Le lendemain, Louise mit tous ses soins à relever la bonne mine de son fils. Quand elle l'eut paré de son mieux, elle prit, en le regardant, un air de satisfaction qui pouvait s'interpréter ainsi : je crois qu'il ne peut manquer de plaire. Jean-Baptiste se rendit cette fois au château sans hésitation. Il fut introduit dans un cabinet de travail attenant à l'appartement de Valentine, où on lui dit d'atten­dre mademoiselle. Pour passer le temps, il examina l'ameublement avec un soin minutieux; aucun objet n'échappa à son attention. Quoi­que son goût fût peu exercé, il fit assez vite et non sans discernement un choix parmi les belles et curieuses choses dont il était entouré, et dont la plupart s'offraient pour la première fois à sa vue. Quand sa protectrice entra, elle le trouva absorbé dans la contemplâtion d'un paysage où se voyaient les ruines d'un temple grec.

— Jean-Baptiste, que penses-ta de cette peinture ? dit-elle.

— Je pense, mademoiselle, répondit-il, en tirant son pied en arrière pour saluer, que ces ruines sont bien solides et bien neuves, pour être de vraies ruines.

Il disait vrai; c'était le défaut capital de l'œuvre d'amateur qu'il considérait. Valentine sourit, et, le conduisant dans un salon voisin, elle s'arrêta devant son portrait en pied :

— Et de cela, lui dit-elle, que penses-tu?

— Oh! Mademoiselle, rien.

— Comment! Rien; ne trouves-tu pas ce portrait ressemblant?

— Non!

— Que lui manque-t-il donc?

— Je ne sais quoi, mademoiselle, mais ce qui lui manque suffit pour que ce ne soit pas vous

C'est précisément l'opinion qu'avaient exprimée sur ce portrait des juges plus éclairés que Jean-Baptiste; il y manquait ce je ne sais quoi si fin, si gracieux, si intelligent qui composait la physionomie de Valentine et dont sa beauté tirait son charme le plus irrésistible.

— Décidément, tu es artiste, lui dit-elle en riant ; mais en attendant qu'on se décide sur ta vocation, nous allons nous rendre à l'école. Jean-Baptiste, reprit-elle avec gravité, je ne puis couvrir de ma pro­tection un enfant paresseux ou indocile; du jour où il m'arrivera quelque plainte sérieuse sur votre compte, tout sera fini entre nous. Je ne vous reverrai jamais !

— Ah! Mademoiselle, s'écria l'enfant avec effusion, je ferai tout pour ne pas m'exposer à cette grande punition !

— Nous verrons bien ce qu'il y a de vrai dans ces paroles, répliqua-t-elle, en cachant son attendrissement sous un sourire. Partons !

Et la jeune comtesse de Saint-Valéry, prenant son protégé par la main, se rendit avec lui à l'école qu'elle avait fondée. Bien que la dis­tance fût courte, elle suffit pour que Jean-Baptiste entende des mani­festations non équivoques de l'amour et de la reconnaissance que les bienfaits et la bonté tout aimable de Valentine excitaient dans les cœurs; il se croyait grandi d'un pied d'être vu en si honorable com­pagnie, et se promettait bien de se montrer toujours digne de la faveur qu'il recevait. Valentine n'avait point fait annoncer sa visite à l'école, aussi le directeur fut-il d'abord tout étourdi de son arrivée. Il com­mençait des phrases, dont il ne trouvait pas la fin, sur l'honneur inattendu que lui faisait mademoiselle. Valentine lui vint en aide avec sa grâce accoutumée, et il se remit peu à peu de ce premier trouble.

Cet embarras du maître n'avait pas échappé à l'œil pénétrant de Jean-Baptiste ; il rehaussa encore dans son esprit celle qui avait pu le faire naître chez l'homme que tous, pères, mères, enfants, respectaient dans le village, et qui décontenançait quelquefois, par son ton solennel, et la dignité de ses manières, sans que personne eût le pouvoir de le troubler lui-même. Sur la présentation de Valentine, le directeur reçut Jean-Baptiste sans se permettre la moindre observation. On con­vint qu'il tiendrait une note quotidienne de la conduite de son élève, et que chaque samedi, cette note serait remise au château ; c'était un puissant moyen de maintenir Jean-Baptiste dans la nouvelle voie où l'on voulait qu'il entrât. Il se promit bien de ne fournir sur son compte que des notes favorables ; après le départ de Valentine, qui lui recom­manda encore, en le quittant, le travail et l'obéissance, il fut conduit dans la classe par le directeur. Il prit son rang, parmi les derniers, attendu son ignorance, reçut ses livres et se mit à l'étude avec ardeur. Tout alla bien d'abord. Il sut parfaitement les leçons qu'on lui avait données à apprendre; le maître l'en félicita, et, heureux de ce pre­mier succès, il fit les plus beaux rêves de sagesse. Ces rêves se seraient réalisés peut-être, s'il eût été seul dans la classe, mais par malheur une centaine d'enfants s'y trouvaient avec lui, et, selon toute appa­rence, il n'avait encore mis ni la patience, ni la douceur au nombre des vertus qu'il voulait acquérir. Un garçon d'une douzaine d'années, qu'un gros rhume obligeait à rester coiffé d'un très-grand chapeau qui avait sans doute appartenu à son père, était moniteur du banc de Jean-Baptiste ; il passait et repassait sans cesse devant le nouvel écolier, comme les devoirs de sa charge l'y autorisaient. L'écolier, très-irritable, crut surprendre des regards moqueurs arrêtés sur lui ; d'une voix basse et émue, il dit au moniteur :

— As-tu bientôt fini de me regarder ainsi ?

— Un mauvais point pour avoir troublé l'ordre, s'écria celui-ci d'une voix aigre.

Jean-Baptiste, hors de lui d'une punition qu'il croit n'avoir pas méritée, se lève comme pour courir sus au moniteur, mais il sent 1a nécessité de se contenir, et se rassie sur son banc, non sans donner, par forme de soulagement sans doute, un violent coup de poing sur la table. Voilà aussitôt son banc, et les bancs voisins en rumeur ; le maître vent connaître la cause de ce tumulte, et Jean-Baptiste est condamné à expier son emportement par une pénitence d'un quart d'heure. Il se disposait à la résistance, quand le maître s'avisa de dire :

— Je crois que mademoiselle aura bientôt assez de son protégé.

Ces mots le firent subitement rentrer en lui-même, et bien qu'il entendît les rires étouffés de ses camarades, ainsi que les railleries peu charitables que le moniteur se permettait à demi-voix sur son compte, il alla silencieusement, mais non sans invoquer Marie de toute son âme, se mettre à genoux sur une estrade qui l'exposait aux regards de tous. De retour à sa place, il reprit ses exercices avec ardeur et se surveilla si bien, qu'il ne répondit pas un mot à tous les quolibets qu'il eut à essuyer et qu'encourageait le moniteur, en dépit de la règle du silence qu'il avait maintenue avec tant de rigueur, un quart d'heure auparavant. Appelé au tableau pour la leçon de calcul, sa patience fut mise à une nouvelle épreuve. Il était étranger aux notions les plus élémentaires de l'arithmétique, et le jeune moniteur qui vengeait peut-être ainsi son ancienne querelle, fut d'une dureté impitoyable pour son ignorance. Jean-Baptiste, qui sentait chanceler son courage, lui dit d'une voix tremblante d'émotion :

— As-tu finis de me traiter comme tu fais!

— Vraiment! dit le moniteur avec ironie.

— Prends garde ! répliqua Jean-Baptiste hors de lui.

— Monsieur, Jean-Baptiste me fait des menaces, dit le jeune garçon d’une voix haute et claire, en s'adressant au directeur.

— Méchant ! s'écria Jean-Baptiste, qui avait toujours présenta à l'esprit la note qu'on devait remettre chaque semaine à Valentine, tu

Trouves qu'il n'y en a pas assez sur mon compte.

— Monsieur, Jean-Baptiste trouble la leçon.

— Tiens! Dis donc aussi que j'abaisse la forme de ton chapeau!...

Et, d'un coup de poing, le furieux Jean-Baptiste mettait le moniteur jusqu'au menton dans son chapeau défoncé.

A cette vue, un rire inextinguible comme celui qu'Homère prête aux dieux, saisit tous les écoliers, tandis que le moniteur étouffé criait sous son chapeau. Le maître accourt; il saisit le délinquant par l'oreille, et l'oblige à délivrer lui-même sa victime de l'étroite cage où elle perd toute respiration. Cette opération terminée, le maître pré­para un grand écriteau avec lequel, dit-il, Jean-Baptiste retournera chez lui.

— Jamais ! s'écrie celui-ci, jamais !

Nonobstant son opposition, l'écriteau fatal se lit aussitôt sur son dos ; il porte en belles lettres moulées : « Querelleur et indisciplinable. » L'heure de la sortie des classes sonne bientôt; les écoliers prennent rang, et chaque division part, ayant son moniteur en tête. Jean-Baptiste ne suit point la sienne; il semble cloué sur son banc.

— Sortez, lui dit le maître, suivez les autres.

— Je ne peux pas, répond Jean-Baptiste, avec cet écriteau, jamais !

— Pourquoi vous êtes-vous exposé à le porter ? Allons, sortez, vous dis-je, les portes de l'école vont se fermer,

— Elles se fermeront sur moi, répond-il, car je ne sortirai pas.

Le maître aurait bien pu trouver quelqu'un qui eût forcé le récal­citrant à prendre le chemin du logis paternel, mais il voulait éviter un scandale qui n'eût plus permis au protégé de mademoiselle de Saint-Valéry, d'après les règlements, de rentrer a l'école. Dans son embarras le concilier l'obéissance qui lui était due, avec les égards qu'il devait lui-même à la fondatrice de l'école, il prit le parti d'aller la trouver, et de lui faire part de ce qui se passait.

 

— Quel enfant ! dit-elle, après l'avoir entendu ; son orgueil égale l'impétuosité de son caractère. Il faut le sauver de lui-même !

— Que dois-je faire ? Mademoiselle, demanda le directeur de l'école.

— Exigez l'obéissance, monsieur.

— Mademoiselle m'autorise à employer la force ?

— Je vous suis à l'école, dit-elle après un instant de réflexion; ne faites rien avant mon arrivée.

— Ah! lui dit Anaïs, qui avait été présente à la visite du maître; vous aurez beaucoup de peine à faire de Jean-Baptiste un enfant docile.

— Je le crains, répondit Valentine en souriant, et cependant, vous ne pouvez nier qu'il y ait du bon chez cet enfant. Sa conduite passé n'a-

telle pas été très-noble ! Vous l'avez dit avec moi, ma chère Anaïs. Accusé faussement, par Philippe d'avoir été l'instigateur de la querelle, il n'a pas pensé un moment à se justifier en révélant la méchante action de ce garçon ; et le mouvement qui l'a porté à dénicher un nid pour consoler Adrien de la perte de son oiseau, part certainement d'un bon cœur. Sa sincérité, sa tendresse pour son grand-père, l'affec­tion qu'il a su inspirer a l'abbé Durer, la remarquable intelligence qui le distingue, ne sont-ce pas là bien des choses qui parlent également en sa faveur ?

— Sans aucun doute, répondit Anaïs, et vous savez que je suis toute à lui depuis lors ; cependant convenez avec moi, ma bonne Valentine, que toutes ces séduisantes qualités ne l'empêchent pas d'avoir de grands défauts ; il est orgueilleux, emporté, sans obéissance, pares­seux, tout porte à le penser, et d'humeur vagabonde.

— On n'a pas dit qu'il ne se soit point acquitté de ses devoirs, répliqua Valentine, il n'a pas été question de paresse, et l'on peut aimer à courir dans les bois sans être un vagabond. Je sais comme je me plaisais à ces courses aventureuses, quand j'étais à son âge.

 

Ne prêtons pas au pauvre enfant des défauts qu'il n'a peut-être pas ; ceux que nous sommes contraintes de lui reconnaître suffiraient à le rendre un jour un homme affreux, malgré ses bonnes qualités. C'est pourquoi je veux l'aimer, le protéger, veiller sur lui, afin qu'il ne soit pas un mauvais sujet, mais un saint.

— Un saint, s'écria Anaïs en riant, quelle tâche laborieuse vous entreprenez là !

— Peut-être que non, dit Valentine.

— Madame, dit Anaïs en faisant quelques pas au-devant de madame de Surville qui entrait dans la chambre, Jean-Baptiste est sur le point d'être renvoyé de l'école !

— Déjà!

— Oui, mais ne vous alarmez pas sur son compte : malgré ses nou­velles prouesses, notre chère Valentine vient de me confier qu'elle a l'espérance d'en faire un saint.

— Ne l'en délions pas, dit madame de Surville en souriant, elle en est bien capable.

— Je n'espère pas du tout, ma chère Anaïs, reprit Valentine, que mon saint soit canonisé; cela amoindrit considérablement ma tâche, comme vous voyez. Aujourd'hui, ne pardonneriez-vous pas bien des fautes à Jean-Baptiste, s'il retournait chez lui avec le fatal écriteau !

S'il faisait cela, je croirais presque à sa canonisation future !

— Eh bien! Nous allons monter en voiture; je lui parlerai un moment à l'école, et nous nous rendrons ensuite par les bois de Rosenval chez Louise Rollin, pour y être témoins de l'arrivée de son fils.

Un quart d'heure après cet entretien, Valentine entrait dans la salle où Jean-Baptiste était toujours assis sur son banc. Elle dut l'appeler pour qu'il tournât la tête de son côté.

— Mademoiselle ! s'écria-t-il, ô mon Dieu! Et il se cacha la figure dans ses deux mains.

— Jean-Baptiste, lui dit Valentine, je ne reviendrai pas sur votre conduite de la journée, je ne vous dirai pas combien elle est répréhensible, non, je laisse ce soin à votre conscience.

— Pourquoi s'est-on moqué de moi? s'écria-t-il avec force.

— Peut-être a-t-on manqué de charité, mais avec un peu plus l'humilité, l'offense que vous croyez avoir reçue vous eût certainement paru moins grave.

— Mademoiselle, si vous aviez été témoin des insultes de ce lâche moniteur : si vous aviez vu de quel air moqueur il me regardait toutes les fois qu’il passait devant moi, vous comprendriez peut-être...

— La conduite que vous avez tenue ? Assurément non. Êtes-vous bien sûr, d'ailleurs, de ne point vous être trompé ?

— Non, je ne me suis pas trompé ; il n'avait pas cet air-là avec les autres.

— Si vous aviez pu vous en assurer, vous n'étiez pas très-occupé de vos devoirs, et votre moniteur avait raison de vous reprendre.

— Mais je ne veux pas avoir toujours le nez collé sur mes cahiers où sur mes livres.

— Et pourquoi non, si toutes les heures que vous passez à l'école sont destinées à l'étude?

— Mais au tableau, il me fallait bien regarder ce méchant, comme il m'a fallu aussi entendre ses injures.

Eh bien! Que s'est-il passé au tableau ? Il vous a dit peut-être que vous êtes un ignorant : s'est-il donc trompé ? Que vous manquiez d'attention : dans la disposition d'esprit où vous deviez être, il disait vrai, je n'en doute pas. Maintenant, je vous accorde qu'il n'aura pas mis dans ses paroles une grande charité; j'ajoute même qu'il a pu faire abus de son autorité, agir en méchant camarade, mais ses fautes jus­tifient-elles les vôtres ? Vous deviez, avant tout, vous montrer écolier docile et soumis, et vous garder de donner un déplorable exemple. Qu'avez-vous fait ? Aveuglé par l'orgueil et la colère, vous avez méconnu l'autorité confiée par le maître au moniteur, vous avez causé un scandale dont cette classe n'avait jamais été témoin, et une fois en voie de rébellion, vous ne vous êtes pas arrêté, vous avez méconnu l'autorité du maître lui-même, en vous refusant à subir la punition qu'il vous ajustement infligée.

— Parce que cette punition est honteuse, et que chacun me mon­trerait du doigt. Par tout ce que je souffre devant vous, je sens encore mieux que ce qu'on demande de moi est impossible.

— Jean-Baptiste, c'est pourtant le seul moyen qui vous reste de rentrer demain dans cette école. Voulez-vous en être chassé pour une troisième et dernière fois ?

— Je le préfère, dit l'orgueilleux garçon d'une voix étouffée.

— Eh quoi! Votre âme n'est pas assez généreuse pour vous inspirer le désir de réparer par cette expiation le scandale de votre conduite. Ah! Jean-Baptiste, je me suis trompée sur vous. Avez-vous pensé que vous refuser à cette juste satisfaction qu'on exige de vous, c'est renoncer à mon amitié, c'est consentir à ne jamais me revoir.

— Ah! Que je suis malheureux! s'écria-t-il en laissant échapper des larmes, et en joignant les mains avec désespoir; qui aura pitié de moi ?

— C'est toi seul, enfant, lui dit Valentine, qui n’a pas pitié de toi, puisque tu te refuses à vaincre ton orgueil; il te rendra un jour le plus malheureux des hommes, si tu n'en triomphes pas dans ton enfance! Prie Dieu du fond de ton cœur, implore sa divine Mère qui t'inspire, m'a-t-on dit, une si tendre confiance, et regagne ta demeure.

— Parcourir tout ce chemin avec cet écriteau ! Ah ! Même en priant Marie, je n'en aurai pas le courage, dit l'enfant dont l'orgueil commen­çait à fléchir.

— Jean-Baptiste, lui dit Valentine en lui désignant le Christ d'ivoire placé au-dessus de l'estrade du maître, Celui-ci n'avait point de fautes à expier, et il s'est chargé du bois ignominieux de la croix, avec

laquelle il a parcouru, vous le savez, la distance qui séparait le Golgotha de la maison de Pilate. Jean-Baptiste demeura les yeux attachés sur la croix.

— Et c'était des soldats furieux, reprit-elle, des pharisiens impies, des hommes du peuple aveuglés par l'esprit des ténèbres, qu'il lui fallait, sur sa route, supporter les sarcasmes et les mépris, lui, le Juste par excellence, que nul ne pouvait convaincre de péché.

— 0 Mon Dieu! Mon Dieu ! dit l'enfant en joignant les mains.

— Et vous, Jean-Baptiste, vous sujet à faillir, vous si souvent tombé, vous craignez aujourd'hui d'offrir une légère expiation de vos fautes à Celui qui, par amour pour vous, a voulu souffrir tous les outrages, subir toutes les humiliations, et n'a pas reculé même devant la mort, et la mort de la croix.

L'enfant pleurait en silence.

— Jean-Baptiste, c'est au nom de ton Dieu que je te conjure d'obéir, de ce Dieu qui n'a pas cru que ce fût assez pour ton amour que de mourir pour toi, mais qui veut bien encore te nourrir de lui-même dans la sainte Eucharistie, de ce Dieu qui protège les humbles et les petite et punit les superbes.

— J'obéirai, dit l'enfant d'une voix basse et tremblante, je vais partir : ô Mon Dieu, ayez pitié de moi !

— Crois-moi, cher enfant, dit Valentine en le baisant au front, cette expiation rachètera bien des fautes.

— Mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il encore; adieu, mademoiselle !

Et il gagna lentement la porte extérieure de l'école. Quelques en­fants étaient restés non loin de là pour guetter sa sortie. Dès qu'il les aperçut, il fit un mouvement en arrière, mais ses regards allèrent de Valentine au Christ d'ivoire qui se détachait encore de tous les objets environnants, au fond de la salle qu'il venait de quitter, et son cou­rage se ranima. Il sortit ; la présence de Valentine sur le seuil de la porte extérieure, où elle demeura un moment avant de remonter en voiture, protégea ses premiers pas. Les enfants chuchotèrent entre eux, mais ils n'osèrent l'accueillir d'aucune parole moqueuse. Le moniteur lui-même, qui se trouvait parmi eux et qui avait remplacé par un ample bonnet son chapeau défoncé, le moniteur demeura muet; c'est à peine si un sourire imperceptible vint effleurer ses lèvres. Jean-Baptiste marchait rapidement; il ne cessait de prier, et c'était du courage qu'il demandait à Dieu, toujours du courage ! Dès que le regard de Valentine ne le protégea plus, il se vit sur son passage l'objet des plaisanteries les plus piquantes; son caractère impétueux et domina­teur lui avait fait bon nombre d'ennemis parmi les enfants comme parmi les pères, et ceux qu'il rencontra des uns et des autres se mon­trèrent sans pitié pour lui. Plus d'une fois, il fut sur le point de céder à la violence de son caractère et de se jeter comme un furieux sur tous ces provocateurs, mais Dieu qu'il ne cessait d'implorer lui vint en aide pour se vaincre, et il poursuivit son chemin sans regarder autour de lui. Il aperçut enfin l'humble toit de ses parents, où Louise, instruite par Valentine de ce qui s'était passé, l'attendait avec une vive anxiété. Il lui eût fallu faire dix pas de plus, qu'il eût succombé; il entra pâle, chancelant, épuisé de son courage; son cœur devina sa mère plus qu'il se la vit, et il tomba dans ses bras, en murmurant, la tête penchée sur le sein maternel :

— Merci, mon Dieu, c'est fini! Ô mère, que j'ai souffert ! Et il perdit connaissance. Louise crut que son fils se mourait, et fit retentir la chaumière des plaintes de son désespoir.

— Ma fille, criait son vieux père en étendant les bras vers elle, mon, Dieu ne veut pas nous le ravir! Calme-toi.

— Oui, calmez-vous, dit Valentine, qui prodiguait ainsi qu'Anaïs des soins à Jean-Baptiste; il va bientôt vous être rendu.

Mais la pauvre mère n'entendait rien, et, les regards fixés sur son fils, elle put commander à sa douleur, lorsqu'elle vit une légère coloration reparaître sur les joues de l'enfant.

— Soyez béni, mon Dieu, dit-elle, soyez béni mille fois!

Quand Jean-Baptiste rouvrit les yeux, ce fut sa mère qu'il chercha tout d'abord, ce fut sa mère qui eut son premier sourire, sa mère qui, transportée de joie comme elle l'avait été de douleur, le serrait sur son sein, en lui prodiguant les plus chers noms et les plus tendres caresses. Debout à quelques pas de lui se tenait Valentine, contemplant cette scène avec intérêt.

— Si tu savais, dit la mère à son fils, avec quelle bonté mademoi­selle a bien voulu s'occuper de toi !

— Vous ici, près de moi, dit Jean-Baptiste en arrêtant sur Valentine un regard où se peignait la surprise, quand il me semblait vous avoir quittée à l'école. J'ai donc rêvé tout ce qui s'est passé ?

Il porta la main sur son épaule; il y sentit le fatal écriteau :

— Oh! non, non, s'écria-t-il en cachant son visage dans le sein de sa mère, tout est vrai.

Valentine se hâta d'enlever cet écriteau que, dans le trouble où l'on avait été jusqu'alors, on avait complètement oublié.

— Jean-Baptiste, dit-elle d'une voix douce et affectueuse à l'enfant, quand elle dut le quitter, vous vous êtes acquis en ce jour de grands droits à mon estime. Voyez en moi désormais une seconde mère : j'en aurai pour vous la sollicitude et la tendresse.

L'enfant la remercia du regard, mais Louise trouva quelques mots simples et touchants pour exprimer sa reconnaissance à la noble pro­tectrice de son fils.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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