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24 février 2017 5 24 /02 /février /2017 17:45

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (5-20)

LA NOUVELLE  FAUTE.    (Chapitre V)

Quelques jours après, le même salon réunissait encore les dames de Rosenval, quand le baron s'y rendit, un énorme Vitruve sous le bras. Il voulait consulter Valentine, disait-il, sur l'ordre d'architec­ture qu'il convenait d'adopter, pour l'hospice et l'école qu'elle avait dessein d'élever. Ce lui fut une occasion de discuter savamment, du moins, il le croyait, sur le mérite de chacun des cinq ordres, et sur l'application plus ou moins heureuse qui pouvait en être faite. Quand on crut l'avoir assez longuement et patiemment entendu, on s'efforça de faire prendre à la conversation quelque autre tour plus favorable à l'échange des idées; ce fut une entreprise difficile. Il disputa le terrain pied à pied, mais la résolution était si bien prise d'échapper à Vitruve, qu'il perdit la partie, malgré des efforts désespérés. Il cessa alors de prendre part à l'entretien, et s'enfonça dans son livre favori, non sans dépit de se voir abandonné. Son silence durait depuis long­temps, quand Valentine lui offrit l'occasion d'en sortir, et de déchar­ger sur un absent sa mauvaise humeur. On parlait de Jean-Baptiste qui devait, ce jour-là même, faire sa première visite au château avec le bon abbé, et Anaïs se moquait de sa cousine sur ce protégé dont elle avait entendu faire, par le directeur de l'école, un portrait peu flatteur.

— Ma chère, dit Valentine, moquez-vous tant qu'il vous plaira de mon inclination pour lui, vous n'en diminuerez rien; et après tout, que lui reproche-t-on ? Quelques peccadilles assez légères.

A ces mots le baron fit un bond sur son fauteuil :

— Des peccadilles assez légères ! Quelle indulgence, ma nièce ! Mais c'est un mauvais sujet que ce garçon-là, un enfant tout à fait indigne de votre intérêt !

— Oh ! Mon oncle, vous êtes bien sévère !

— Informez-vous dans le village, ma nièce, vous saurez, je vous la promets, à quoi vous en tenir, sur le compte du petit-fils à Joseph Granger, comme ils disent. Les petits enfants le fuient d'une lieue; c'est le seul parti qu'ils ont à prendre, s'ils veulent n'être point vic­times de sa brutalité. Il y a peu de temps, un pauvre enfant de huit ans, le plus jeune fils de votre jardinier précisément, est rentré chez son père avec une énorme bosse au front pour s'être trouvé sur le passage de votre aimable Jean-Baptiste.

— Cela est très-grave, dit Valentine, cependant l'accident peut n'avoir pas été volontaire de la part de Jean-Baptiste; il faudrait l'entendre avant de le condamner. Je vous assure, mon oncle, que monsieur l'abbé Durer a dit à monsieur Blémont un très-grand bion de cet enfant, tout en convenant que son caractère laisse beaucoup à désirer.

— Parce qu'il fait sans doute le bon apôtre auprès de ce digne vieil-lard, repartit monsieur d'Orbeuil, que sa mauvaise humeur poussait à perdre Jean-Baptiste dans l'esprit de sa nièce : croyez-moi, c'est bien volontairement qu'il a renversé le fils du jardinier; c'a été une inspi­ration du même esprit qui le porte à tendre des cordes sous les pas des vieilles femmes pour les faire trébucher; qui l'excitait, quand il fréquentait l'école, à lancer des boulettes de papier sur le nez du directeur, et à placer sur le dos du brave homme le plus grotesque ornement!

Ces faits mis par quelques-uns dans le village à la charge de Jean-Baptiste, étaient complètement faux, mais s'il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches, il fallait bien croire que sa conduite n'était pas irréprochable.

Après cette nouvelle sortie contre le jeune paysan, le baron se remit à feuilleter son Vitruve, soulagé sans doute d'avoir pu donner cours à sa mauvaise humeur.

— Si cet enfant, dit madame d'Orbeuil, est tel qu'on le dépeint, il me paraît peu intéressant. Ici le baron releva la tête :

— Interrogez tout le village, si vous le voulez, dit-il à sa femme, et vous entendrez ce qu'on vous répondra!

Le silence qui succéda dans le salon aux terribles accusations por­tées contre Jean-Baptiste, ne fut interrompu que par la voix d'un valet qui annonça monsieur l'abbé Durer. C'était le digne prêtre que les habitants de Haut-Castel saluaient du titre de monsieur le curé, et le protecteur déclaré de Jean-Baptiste.

— Son protégé l'accompagne sans doute, murmura le baron.

Mais l'abbé Durer était seul, et ne s'avançait pas sans quelque embarras. Valentine lui fit l'accueil le plus empressé. Après quelques instants d'entretien, elle lui demanda pourquoi Jean-Baptiste n'était pas avec lui. Quoiqu'il se fût bien attendu à cette question, il lui parut si difficile d'y répondre, que pour le moment il n'y répondit pas.

— Mademoiselle, dit-il, vous avez fait deux heureux en daignant vous intéresser à cet enfant ; que n'avez-vous été témoin de la reconnaissance de la mère et de l'aïeul, quand je leur ai fait part de vos bienveillantes dispositions !

— Mais, monsieur l'abbé, vous éludez la question ! s'écria le baron ; il s'agit de l'absence insolite de votre protégé...

— Hélas ! Monsieur, je le sais bien, répliqua le bon abbé, mais je pensais qu'il m'était permis d'entretenir mademoiselle de l'intéressante famille de Jean-Baptiste : un vieillard infirme, une jeune femme...

— Allons, monsieur l'abbé, interrompit le baron, vous êtes un habile homme. Ce que la conduite de Jean-Baptiste lui fait perdre, vous voulez le faire gagner à sa famille ! Ceux que vous aimez peuvent compter sur vous.

Le bon abbé, confus, comme s'il avait été pris en faute, n'eût pas osé ajouter un mot, si Valentine, avec cette politesse aimable qui vient du cœur, n'avait relevé son courage.

— Réjouissez-vous donc pour moi, mon cher oncle, dit-elle, car j'espère que monsieur l'abbé voudra bien un jour me porter aussi quelque affection.

— Ce jour est déjà venu, mademoiselle, répondit ingénument l'abbé ; on vous aime sans vous connaître, pour le bien que vous faites, et dès qu'on vous connaît, pour vous-même. Mais par cette rare bonté qu'on vous attribue, j'ose vous supplier de ne point condamner encore mon pauvre Jean-Baptiste. Je vous assure qu'il était ce matin bien décidé à se rendre auprès de vous.

— Mais alors, que s'est-il passé depuis ? demanda Valentine; est-il malade ! Pauvre enfant ! Dans ce cas, il n'a pas besoin d'excuse. Et comme l'abbé hésitait à répondre, le baron prit la parole.

— Eh! non, dit-il, ne voyez-vous pas qu'au moment de partir l'aimable Jean-Baptiste a disparu ! Ce sont là des tours dont il doit avoir l'habitude; n'est-ce pas cela, monsieur l'abbé ?

— Hélas! Je dois avouer que c'est presque cela; nous sommes bien partis ensemble, mais, non loin d'ici, il s'est enfui dans le bois qui longe la route de Haut-Castel, du côté de Ville-Dieu.

— Eh bien ! Mesdames, s'écria le baron, d'un air de triomphe, que vous semble de ce charmant garçon qui laisse au beau milieu du che­min un vieillard, un prêtre qui veut bien s'intéresser à lui ? Je suis sûr que vous avez perdu votre temps à l'attendre ? dit-il à l'abbé.

— Cela est vrai, répondit celui-ci ; je ne pouvais croire d'abord qu'il ne reparaîtrait pas, et je l'ai bien attendu une grosse demi-heure. J'ai repris tristement mon chemin, tout préoccupé de l'effet que produirait sur mademoiselle cette nouvelle faute de Jean-Baptiste, causée par sa sauvage timidité.

— Ah ! C'est trop fort, monsieur l'abbé! s'écria le baron. Ce gail­lard-là timide ? Quelle bonne plaisanterie !

— J'avoue, dit Valentine, que je ne crois pas beaucoup à sa timidité.    — Ni moi non plus, dit chacune des autres dames.

— Je ne retire pas ce que j'ai avancé, reprit l'abbé ; mon désir d'atténuer les torts de Jean-Baptiste ne m'entraîne pas trop loin. La timidité lui a ôté le courage; il n'a pas osé me le dire; il a pris le parti de s'enfuir.

— Sans m'arrêter davantage, répliqua le baron, à l'impossibilité où nous sommes d'allier la timidité que vous prêtez à ce drôle avec cha­cune de ses actions, permettez-moi de vous dire que cette fuite ne témoigne guère en faveur du respect qu'il vous doit.

— Ah! Cette conduite est inqualifiable, dit madame de Surville.

— Je ne puis me défendre, dit Valentine, de la trouver très répré-hensible.

— Hélas ! Mesdames, reprit le digne vieillard, qui vit la cause de Jean-Baptiste tout à fait compromise, si vous saviez comme moi tout ce qu'il y a de vivacité et d'esprit d'indépendance chez cet enfant, et combien l'obéissance lui est jusqu'ici demeurée étrangère, par suite de son éducation, vous attacheriez à son action d'aujourd'hui une bien moindre importance. Mais j'ai été malade, et cet entant si turbulent, si indiscipliné, n'a plus quitté mon chevet; c'était à grand'peine qu'on parvenait à lui faire prendre le repos de la nuit. Pendant ma con­valescence, il m'a encore sacrifié tous ses jeux pour me faire la lec­ture, tant que mes yeux affaiblis par la maladie ne m'ont pas permis de lire moi-même. Cette conduite est-elle d'un méchant enfant ?

— Non, sans doute, dit Valentine, et je lui rends mon amitié.

— Soyez assez bonne, lui dit l'abbé, pour me fixer encore un jour, et je réponds de l'amener ici. Chacun se regarda en souriant.

— C'est vous engager beaucoup, monsieur l'abbé, dit madame d'Orbeuil.

— Non, non, madame, je ne m'engage pas trop. Nous allons lui faire un petit sermon, sa mère et moi, et nous triompherons de sa sauvagerie.

— Mais, dit le baron, ne vous étiez-vous pas déjà flatté aujourd'hui d’un triomphe ! Vous voyez comme vous avez réussi à soumettre sa volonté à la vôtre....

— Je n'ai pas, en effet, à me féliciter du succès, monsieur le baron, mais nous avions négligé de lui dire qu'il ne pourrait, sans nous faire une grande peine, se refuser à m'accompagner; nous ajouterons cela à notre petite morale, et nous l'emporterons très-sûrement.

— Décidément, il paraît qu'il a du bon, cet enfant, dit madame d'Orbeuil.

— Décidément, dit son mari, il paraît que c'est un garçon très-mal élevé.

— Vous êtes inflexible, mon oncle, dit Valentine. Monsieur l'abbé, il est convenu que vous essaierez d'être plus heureux une autre fois. Le jour que vous choisirez pour la présentation de Jean-Baptiste, sera aussi le mien.

Et le fils de Louise cessant enfin d'être l'objet de l'entretien, on aborda divers sujets, jusqu'à ce que le baron, par une brusque tran­sition, eut mis une seconde fois la conversation sur l'architecture, avec l'arrière-pensée de convertir l'abbé Durer à ses doctrines sur l'art de bâtir. Il reconnaissait avec joie qu'il avait, dans le bon abbé, un auditeur attentif, quand, à la révélation de ses projets sur le château, il eut le désappointement de l'entendre s'écrier :

— Quel malheur c'eût été! Je ne m'en serais pas consolé !

— Vous voyez bien, monsieur, que vous n'avez pas converti l'abbé, lui dit sa femme, et qu'il se range de notre côté.

— Je ne sais pas trop pourquoi, répondit le baron avec dépit, car il approuvait tout; peut-être rattache-t-il quelque souvenir à ce château ?

— Vous l'avez dit, monsieur le baron, et les plus chers!

— Vous l'entendez, mesdames; ainsi, ce n'est plus une question de goût, mais de sentiment, s'écria le baron en se trottant, les mains.

— Question de goût ou de sentiment, peu importe ! Répliqua sa femme; toujours est-il qu'il voterait avec nous, si cela était néces­saire, pour la conservation de notre cher Rosenval.

— Pourrait-il en être autrement, dit l'abbé, lors même qu'il ne m'intéresserait pas comme œuvre d'art, et je réserve cette question, n'en déplaise à monsieur le baron. J'ai reçu, tout jeune, ici, la plus noble, la plus généreuse hospitalité ; j'y ai connu les plus tendres comme les plus sûres amitiés de ma vie; il n'est pas une pierre de ça château qui ne me rappelle ce que je dois aux respectables et illustres hôtes qui l'habitaient jadis.

Il raconta son passé, avec cette simplicité charmante dont la vertu unie à la piété a seule le secret. Redevable de son éducation à la générosité des derniers descendants des comtes de Saint-André, comblé de leurs bienfaits, il n'avait pas voulu séparer son sort du leur, et, à l'époque de la révolution, il avait émigré avec eux. Il fut ordonné prêtre dans l'émigration, d'où il ne revint qu'en 1814. Il ne restait plus qu'un seul membre de cette noble famille, lequel, de retour en France, fut contraint par sa pauvreté de vendre le château de ses pères. Il se renferma avec l'abbé Durer dans une modeste retraite où il finit obscurément ses jours, connu de Dieu seul et des pauvres avec lesquels il partageait son revenu. Après cette nouvelle perte si douloureuse pour son cœur, l'abbé Durer conçut le dessein de venir habiter le hameau où s'étaient écoulés les jours heureux de sa jeunesse et de se consoler d'avoir perdu tout ce qu'il avait aimé, en faisant un peu de bien dans les lieux où il lui en avait été tant fait à lui-même. Il obtint sans peine du régisseur de Valentine la per­mission de se fixer au vieux château, et de l'abbé Dimmel, le véné­rable curé de Ville-Dieu qui appréciait sa vertu, d'évangéliser Haut-Castel, dont l'indifférence religieuse et les mœurs relâchées attristaient le coeur du pasteur. Depuis deux ans qu'il s'était voué à cette œuvre difficile, si l'on ne pouvait dire qu'il avait fait une moisson abondante, on ne pouvait dire non plus que son zèle s'était dépensé en pure perte. Plus d'un vieillard s'était réconcilié avec Dieu, plus d'un père de famille avait déserté le cabaret pour l'église, et à la satisfaction du bon abbé qui considérait les enfants comme les futurs réformateurs de Haut-Castel, ceux-ci suivaient chaque année en plus grand nombre les instructions du catéchisme, et fréquentaient plus assidûment l'école fondée à Ville-Dieu par Valentine. Ce que je viens de rapporter en quelques mots, avait fourni à l'abbé Durer un assez long récit.

— Monsieur l'abbé, lui dit Valentine, comme il se retirait, le châ­teau de Rosenval renferme encore pour vous des amis, qui ne seront désormais complètement heureux, que si vous consentez à les voir souvent, et à les choisir pour confidents de vos bonnes œuvres.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL, Ou  LA  FOI                                                          VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

    Elogofioupiou.over-blog.com

 

 

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Published by elogofioupiou - dans Divers sujets ...
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