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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 15:51

Cette forme spéciale de souffrance mérite peut-être une considération à part. Elle est sou­vent méconnue. On y voit ce qu'elle est en effet, un affaiblissement; on y voit moins les puissances de recueillement, de détachement, d'élargissement, d'épuration et de reprise de vie qu'elle recèle.

 

Les théologiens et les mystiques n'acceptent pas l'idée que le Christ ait pu être malade. La maladie est trop proche du péché. Elle résulte de mauvaises dispositions organiques, d'acci­dents, d'imprudences. Or le Christ fut homme parfait; dans sa vie, rien d'accidentel; dans sa conduite, rien d'imprudent et de soustrait à la divine sagesse. Mais il ne s'ensuit aucunement que la maladie ne nous apparente pas au Christ et ne nous invite point à partager avec lui ce fardeau. De lui à nous, il reste ceci qu'il a pris librement sur lui les maux humains qui conve­naient à sa condition et à sa mission terrestre, et qu'ainsi nous devons faire. La maladie s'y prête à l'égal de toute autre douleur. Le lit du malade est aussi une croix, parfois combien rude! Toutes les vertus de la croix peuvent donc y être cueillis. Dans le malaise corporel peut se cacher une vigueur secrète, à l'encontre de tant de faiblesses que nous aimerions décorer du nom de vigueur.

 

La maladie élimine de la conscience les vanités coutumières ; elle ne laisse percevoir du courant de vie que les pentes essentielles. On se croit réduit à l'état d'horloge solitaire marquant péni­blement des heures inutiles : on est en train, au rebours, de retrancher l'inutile, si la pensée discerne et accepte, en ses moments de clarté alors si fréquents, le triage qu'exigé de nous l'art de vivre.

 

Au surplus, l'élimination n'est ici qu'un moyen de croissance et d'acquisition. En se dégageant du temps, c'est à l'éternité qu'on accède. « Le malade passe moins que les autres », écrit Paul Claudel.

 

Là où d'autres se précipitent tête baissée, tête enveloppée, sans plus rien voir que sous l'angle aigu de leur étroite action, voire de leur folle dissipation, le malade chrétien pressent l'immensité qui l'invite.

 

Sa maladie lui est une prophétie; elle lui révèle la précarité de ce qui nous amuse et lui annonce ce pour quoi nous sommes faits.

 

Un coup de cloche ; un cran d'arrêt ; le déclenchement d'un avertisseur ; un doigt levé ; une rupture du déterminisme mental; un anti­dote des poisons de la vie; un affaiblissement de l'homme au profit du surhomme; un martèlement du héros ; une puissante impuissance que la Force universelle anime par le dedans; bref, un chan­gement de climat spirituel favorable aux révi­sions, aux reprises, par suite au progrès, peut-être à un salut gravement compromis : telle est la maladie au regard de la pensée chrétienne.

 

Un grand médecin y voit une tendance à la créa­tion d'un ordre nouveau. Transportez cette pensée de l'ordre physiologique à l'ordre mental, à l'ordre religieux, à l'ordre mystique, vous aurez exprimé son prix et sa grandeur.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 09:18

 

Anatole France racontait en conversation le fait suivant. Le chirurgien Félisé, durant la guerre de 1870, manqua un jour de chloroforme. Il en restait seulement une toute petite dose. Il décida de l'employer pour un officier qui doit subir une opération horrible. L'officier protesta. « Non, monsieur le major, il faut garder le chloroforme pour ceux qui ne sont pas gradés. »

 

Le chrétien est un gradé. Il ne prend pas pour lui le chloroforme. La douleur d'autrui le retient plus que la sienne, surtout s'il craint qu'elle ne soit pas bien située, dans le système de vie et de pensée de son compagnon humain.

 

Comme ce docteur qui n'a pas assez de drogue pour toutes les plaies, nous n'avons pas assez de larmes pour toutes les douleurs. Pourquoi les nôtres auraient-elles un privilège, quand nous sommes tous frères? Hier, nous étions en joie et nous supportions le monde; peut-être l'exal­tions-nous comme artisan de nos aises et garant de nos espoirs. Aujourd'hui nous expérimentons l'autre face des choses : n'est-ce pas une invi­tation à nous porter vers ceux qu'atteint ou que menace ce même retournement? Ne sommes-nous  pas  solidaires  en   stupeur, en confiance ou en rébellion, sous le lourd mystère du monde ?

 

« C'est tout de même une consolation, écrit Barrès, de faire de ses chagrins propres le re­mède de la douleur humaine et une des solutions du problème du mal dans l'univers, » C'est une consolation,  et c'est aussi une  obligation;  car l'ordre moral est ainsi établi. Dieu n'eût point permis le mal, observe saint Augustin, s'il n'était assez puissant pour en tirer un bien. Il a permis le mal; mais dans cette permission est incluse la volonté de nous voir concourir, tous ensemble et les uns à l'égard des autres, à la victoire du bien qu'il prépare et à l'éclosion finale de la joie. Dieu ne construit pas son univers à lui seul. Ce qu'il y a de plus beau dans la nature, c'est l'interférence des causes; ce qu'il y a de plus beau dans l'ordre moral, c'est l'entraide. Quand la douleur la requiert, l'entraide est un report de joie bien émouvant et bien généreux. Soyez heureux, mes frères je souffre pour vous. Soyez allégés, je porte; le fardeau nécessaire des dou­leurs ne vacillera pas.

 

Une noblesse n'est-elle pas incluse dans un tel sentiment? Nous y devons voir aussi un moyen de croissance; car à souffrir pour autrui en vue de nobles fins, on s'y hausse soi-même, et à aider sous cette forme, on se grandit à la fois de son propre sacrifice et du mérite d'autrui.

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 07:06

Il faudra payer. Les dettes morales sont de toutes les plus sacrées, et l'Évangile nous avertit que dans le royaume des cieux on tient compte de la « dernière obole ».

 

Par le péché, nous exerçons notre volonté contre l'ordre : il est juste que l'ordre exerce, d'une façon ou d'une autre, son droit de revanche contre notre volonté. Quand cette même volonté, redressée, consent à la vindicte des choses, où elle voit l'instrument d'un droit éternel, la souf­france revêt un caractère nouveau, plus noble encore, peut-être, que celui de la souffrance qui épure. Celle-ci nous hausse; mais elle ne nous fait pas justiciers. Ici, bien que la justice soit matériellement subie, elle est moralement exer­cée; elle est vraiment nôtre, puisque nous l'ac­ceptons librement, puisque, dans le meilleur cas, nous l'aimons, pour l'amour des attributs divins et en union avec leur règne.

 

Là où parfois l'acceptation devient difficile, c'est quand la souffrance est le fait de l'injustice humaine. Celle-ci fait écran. Nous la voyons, elle, et notre âme s'en révolte.  Nous ne voyons plus la justice de Dieu. Mais un tel déplacement de point de vue, s'il est naturel au premier abord, ne peut retenir longtemps une âme profonde.

 

Que nous importe la justice des hommes ? En face de nous-mêmes et de Dieu, nous ne subissons jamais que des justices. Est-il « juste » — puis­que nous tenons tant à ce mot — de risquer d'in­tervertir soit les causes, soit les compétences ?

 

Autrui a ses responsabilités; moi j'ai les miennes. Pour les responsabilités d'autrui, Dieu est le juge compétent, non pas moi. Pour mes responsabilités, Dieu est juge avec moi; je suis juge avec Dieu, qui me veut bien pour collabo­rateur dans l'œuvre de justice, comme dans tout autre événement de ma vie ou de la vie d'autrui.

 

Je retrouve ainsi, au-dessus des apparences et des réalités étrangères, la grandeur dont risquait de me faire déchoir un puéril sentiment de ran­cœur ou de vindicte. Je ne traîne pas mon frère à mon tribunal; je l'accepte humblement comme l'exécuteur providentiellement prévu des hautes œuvres divines. Ce n'est pas à lui que je me soumets ainsi, c'est à Dieu, et c'est en quelque sorte à moi-même, qui par la compréhension et l'amour me suis haussé jusqu'à la droite du Père, jugeant, avec le Christ, les « douze tribus d'Israël », y compris moi, leur coupable enfant.

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 07:28

Ce que nous appelons nous former, ce n'est pas uniquement acquérir; c'est plus fréquemment encore, peut-être, ou en tout cas concurremment nous purifier, parfois nous guérir.

 

Penserait-on qu'à cet indispensable travail la douleur soit inutile ? On trouve déjà dans le Gorgias cette chrétienne pensée : « On ne peut s'amender  sur terre que par la voie des douleurs et des souffrances; il n'est pas possible d'être délivré autrement de l'injustice. »

 

Nous savons que la douleur a d'autres aspects ; elle n'en est pas moins le thermocautère; on fait « aïe! », et si l'on est sage, grâce à elle on sera mieux. « Les maux qui nous affligent, dit Bossuet, nous servent à corriger ceux qui nous flattent. » De temps à autre, Dieu nous arrache ce monde dont nous usons mal; il paraît le retirer à lui, comme le ciel tire jusqu'au zénith la lumière du soir. Il n'a besoin pour cela que de nous toucher en nous-mêmes. Un simple malaise, à plus forte raison une adversité véritable, une infirmité, une ruine, un deuil, et l'univers, pour nous, est décoloré. Quelle grâce, si nous le vou­lons, que cette décoloration momentanée ou par­tielle! Il en est comme de la nuit enfin survenue, qui nous révèle les astres. Nous voyons mieux le divin; nous nous voyons nous-mêmes avec plus de droiture, de sincérité vraie, à la place de ces jeux d'images et de ces tricheries plus ou moins conscientes dont nous sommes constam­ment dupés.

 

« Pleurer, ça éclaircit la vue », disait une fille de Saint-Lazare. Heureux quand les maux que nous sentons dans notre chair ou dans notre âme nous éveillent au souvenir ou à la crainte de ceux que nous ne sentons pas!

 

N'eussions-nous rien à redresser en nous ni à guérir, encore pourrions-nous retirer de la douleur le bénéfice de cet achèvement, de cette douceur qui excitent la sympathie comme toute valeur un peu mystérieuse. Une âme qui a bien souffert offre un charme profond et bien atta­chant pour qui sait comprendre. Elle a subi de ce fait même une épuration; elle est exempte des superfluités morales qui nous encombrent, des illusions qui faussent notre regard; elle a acquis cette expérience totale qui est source de vie, parce qu'elle est l'expression, dans une âme, de la vie en sa plus complète signification et en son intégrale beauté.

 

Léonard de Vinci disait avoir observé qu'en sortant, le soir, par un temps gris et triste, on trouvait sur les visages beaucoup de grâce et de douceur.

 

Dans une âme au soir de la vie, après de grandes souffrances bien supportées et fécon­des, on voit la grâce au plus haut sens du mot, mais aussi en ce sens d'exquise noblesse morale qui nous enchante, et la douceur austère de la vie telle que Dieu la voit, sous son ciel, aux bras de l'espérance, est bien ce qui nous est alors révélé.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 09:22

Si la douleur est partout active, comment avoir l'expérience de la vie sans celle de la douleur ? Il serait vain de croire s'informer du dehors; c'est au dedans seulement que se forme notre expérience. Le texte de l'âme humaine est en nous; au dehors, pour nous, il n'y en a que des traductions en langue étrangère.

 

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître.

Et nul ne se connaît tant  qu'il n'a pas souffert.

 

L'initiation de la douleur nous concerne d'abord, parce que la science de soi est à la base de toute connaissance utile. Elle concerne le prochain pour la même raison, et pour cette autre que la sympathie, base de nos rapports, a sa source la plus immédiate dans le sentiment de nos maux, de nos difficultés et de nos limites propres.

 

Être indéfectiblement heureux nous exposerait à une tentation terrible : celle de n'aimer que notre propre bonheur. « Le cœur humain ne s'élargit qu'avec un tranchant qui déchire », écrit Flaubert.

 

On peut même dire que notre initiation dou­loureuse concerne Dieu, en ce qu'elle nous fait entrer plus profondément dans l'ordre que Dieu a fondé, ordre mystérieux, où la grandeur naît de la responsabilité, de l'effort, du sacrifice, des mutuelles communications et des mutuels se­cours. A tout cela l'expérience de la douleur nous éveille, comme la résistance des choses nous apprend les grandes lois qui régissent l'ordre physique et nous aide à entrevoir la signification générale de ce qui est.

 

De là un accroissement proportionné de nos pouvoirs, qui sont en la dépendance de notre formation intérieure. « Plus tu endures, plus tu pourras », dit une formule antique. On s'évanouit dans la volupté; on se fortifie dans la peine. La moelle la plus exquise se trouve souvent dans l’os le plus dur. Le bois se consume : la flamme jaillit. L'arbre résineux subit de grandes blessures : son arôme s'écoule et sa cime monte toujours.

 

« La rosé est le supplice éclatant du rosier », dit Ernest Prévost. Toute la création porte ce témoignage. La lumière même, cette vie et cette quasi-pensée de la nature, est-elle autre chose que de la matière qui meurt en rayonnant ?

 

Ce n'est donc pas assez de dire avec Novalis que « les heures durant lesquelles on entend parler de malheur sont des heures d'édification ». Entendre parler serait de peu, si l'écho de notre propre expérience ne renforçait la leçon. La vraie formation, la croissance intérieure, et en conséquence le pouvoir d'édification et de vie exigent qu'on habite soi-même ce paradis des supplices, où les âmes d'élite s'ouvrent à tout le réel et savent rencontrer Dieu.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 07:43

« Tout homme ressemble à sa douleur », dit un contemporain. C'est vrai, comme tout homme aussi ressemble à ses joies. Ce qui nous réjouit, ce qui nous fait souffrir, c'est bien le témoignage de notre être, de nos tendances profondes et de notre valeur.

 

« Un homme n'est pas plus qu'un autre, s'il ne fait plus qu'un autre », disait très noblement le Gentilhomme de la Manche. Mais s'il fait plus qu'un autre, il doit être capable aussi de sup­porter plus qu'un autre; car ce dernier témoi­gnage est le meilleur.

 

Qu'est-ce qu'agir, sinon exercer sa volonté, et qu'est-ce que souffrir, si ce n'est subir une con­trainte ? Or il est plus difficile et plus méritoire de tenir librement contre sa propre volonté, que de manifester cette dernière. Dans le premier cas il y a déploiement, et dans le second victoire. L'homme se surmonte, à vrai dire, en agissant, par un effort suprême, au delà de ses pouvoirs; mais il se surmonte aussi, et avec moins d'ivresse, par conséquent avec plus de mérite pur, en sup­portant ce qui contrarie ses instincts, brise son élan et diminue une vie qui voudrait toujours s'accroître.

 

On ne sait vraiment ce que vaut un homme que si on l'a vu réagir au malheur. Abattu, il a prouvé sa médiocrité; debout, il est plus grand que sur un piédestal; il est grand de sa propre grandeur.

 

Saint-Simon ne ménage pas Louis XIV, tant que Louis XIV triomphe ; à la fin, il ne peut s'em­pêcher de rendre les armes, quand il voit le sou­verain frappé par l'adversité et toujours égal à lui-même.

 

A Sainte-Hélène, Napoléon n'a-t-il pas grandi de toute l'étendue et de toute la taille de son grandiose malheur ? Il ne faisait que re­lever son propre cas quand il disait : « Les hommes se reconnaissent au moment des grands chocs. Frappez un bronze avec un gant, il ne rend aucun son; mais frappez-le d'un marteau, il retentit. » Comme le bronze immobile, la vertu dans le repos peut sembler dormir; comme une lumière voilée, elle se dérobe; malheureuse, elle se dresse et jette  des  feux qui  lui  composent comme une auréole.

 

La couronne d'épines de Jésus, sur la croix, est pleine de clartés; elle irradie sur toute douleur humaine accordée à la sienne. Ensemble, toutes ces douleurs témoignent que l'homme est grand, quand il trouve dans son oppression même le moyen de son plus noble essor.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 14:22

Nous avons le droit de porter nos douleurs avec fierté, comme le signe de notre noblesse. Toute oppression de la nature ou de l'homme ne nous rappelle-t-elle pas que nous sommes voués à de plus hauts rapports ? Le bonheur est aussi un présage, au titre d'avant-goût; mais il faut la déception — une douleur déjà — pour que l'objet qui prétendait nous combler nous force à sentir notre âme plus vaste encore.

 

Chaque feuille morte qui tombe nous découvre un peu plus de ciel, dit Charles Guérin. Comme le Dieu bienheureux a pris une chair souffrante, on dirait que la béati­tude même tente une première incarnation sous la figure de la douleur nimbée d'espérance. Le malheur est une invitation d'aller à Dieu. C'est un signe de vocation. Et c'est en même temps une initiation à cet avenir, quand l'amour s'en mêle; car l'amour est déjà une possession anti­cipée, et c'est l'amour qui est comblé dans la possession dernière.

 

Les espérances éternelles n'auraient pour nous aucun sens si nous n'avions l'expérience des joies terrestres; mais aussi perdraient-elles leur carac­tère miséricordieux et libérateur, si nous n'avions rien à souffrir. Joies et souffrances alternées, quelle qu'en soit la dose, font de l'espérance chrétienne une espérance documentée.

 

J'imagine que c'est une des raisons pour les­quelles le Christ s'est gardé d'abroger la douleur : il eût enlevé un fleuron à la couronne de l'espé­rance. A rebours, n'est-il pas affreux de penser que le misérable, en ce temps qui se dit si favo­rable aux petits, ne voie plus d'évasion possible que du côté de la mort ? On lui a fermé l'azur. Il vit sous le couvercle bleu comme sous un boisage de mine que salissent et empestent les fumées d'un dur travail. Plus ami et plus bien­faisant lui était l'homme de Galilée, le Dieu caché sous ses propres livrées serviles, quand il lui ouvrait, larges et exaltantes, les portes du ciel.

 

Le poète Kabir compare la vie au lotus; il plonge dans l'eau de la tribulation par la plus grande partie de sa substance; mais la fleur émerge, que l'eau ne saurait toucher. Pourtant, c'est de là qu'elle naît. La plante fleurirait-elle, si dans l'eau limoneuse ses racines ne puisaient la vie et l'élan de la sève ?

 

Ainsi notre béatitude naît de la souffrance acceptée et utile. Ne la maudissons pas; aimons-la plutôt, comme l'amie de ce que chacun aime. Nous ne pouvons aspi­rer à rien de meilleur, tant que le règne décisif du bien n'en a pas aboli les préparations, dont le symbole par excellence est la croix.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 06:26

S'il y a du néant, dans la douleur de l'homme ou de l'infini, ce qui est la même chose, c'est que la douleur humaine n'est pas de Dieu.

 

«C'est l'homme ennemi qui a fait cela », dit Jésus en parlant de l'ivraie semée au champ de son Père. C'est Satan, l'ennemi surhumain; mais c'est avant tout l'homme lui-même, l'homme ennemi de l'homme, contre qui, sans lui, rien ni personne ne prévaudrait.

 

Dieu avait fait la vie, non la mort; il avait fait la croissance et le bonheur, non le recul et la chute. Nous avons tout gâché. Notre Christ, qui a tout réparé, n'a pas pour cela tout boule­versé en écartant la douleur du monde. Il l'a changée de signe.

 

De la douleur ennemie il a fait la douleur servante. C'était plus difficile; c'était aussi plus grand; car de cette façon le paradoxe n'est pas seulement aboli; il est renversé. La vie n'est pas seulement arrachée à la douleur oppri­mante; elle en est accrue, et sa définition ne sera plus celle d'un tranquille achèvement, mais d'un dépassement héroïque, comme toujours l'obstacle sauté fait un pas plus grand.

 

Seulement, nous avons le redoutable pouvoir d'annihiler, chacun pour chacun, l'œuvre ré­demptrice. La douleur vaincue peut reprendre son pouvoir. Il suffit pour cela de s'éloigner de la croix, ou de la trahir en trahissant Celui qui y souffre. Loin de Jésus-Christ, nous retombons sous l'empire des forées dont il est le régulateur ou le dompteur au service de ses frères. La rédemption cède alors à la création disloquée par nous, rétrogradant vers le rien et retrouvant l'infinie vacuité qu'est la vie éloignée de son Principe.

 

« Les hommes choisissent eux-mêmes, librement, leurs maux », disent les Vers pythagoriciens. Notre sort est entre nos mains, comme notre vertu, comme notre vouloir. Décidant bien, agissant bien, tout nous est ami; nous disposons de la force des mondes.

 

Agissant mal, nous sommes sous ces forces comme sous la montagne, les Titans punis.

 

Sans aller jusque-là, que de fois nos douleurs prennent empire sur nous parce que nous leur avons donné occasion de puissance. Nos douleurs sont souvent nôtres en ce sens que nous les créons, soit par nos imaginations passionnées, soit par l'effet de nos erreurs, qui reviennent sur nous et nous frappe. Nous ruminons alors sottement, orgueilleusement, au lieu d'accepter la leçon des  événements et le jeu de la Providence.

 

Il se peut bien que des tourments de notre fabrication soient aussi cruels que d'autres; mais n'est qu'une raison de plus de réformer notre sensibilité et d'écarter ses fantômes.

 

En toute hypothèse, la douleur est ennemie quand nous le voulons et amie si nous le voulons. Il nous appartient de choisir l'amitié de la dou­bleur, en gardant et en cultivant l'amitié de Dieu.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 09:14

En face de nos désirs, et avant que ceux-ci nous aient ouvert grâce à l'esprit chrétien, leur authentique signification, la douleur est un affreux paradoxe. Elle vient de loin; elle creuse profond; elle s'étend et s'attarde au cours d'une destinée qui se définit pourtant par le bonheur. Car le bonheur est là définition de la vie. Le bonheur, c'est notre être achevé et trouvant une joyeuse paix dans sa plénitude. Or, la vie est-elle autre chose que la poursuite de notre achèvement ?

 

Pourtant, la douleur s'attache à nous avant même que nous ayons pu en avoir conscience.

 

Elle se hâte de saisir ses gages; elle anticipe sur notre être en altérant ses sources depuis de lointaines générations. Naître, c'est nous livrer à ses prises; grandir, c'est augmenter ses chances en croyant la fuir. Quand l'âge vient, agir c'est encore inviter la traîtresse. L'action nous apporte des satisfactions dont la durée est moins sûre que celle des ennuis, des réactions, des jalousies, des oppositions et des multiples accidents qu'elle provoque.

 

La nature a sa part des maux que nous avons à souffrir; les hommes ont la leur; la pire est celle qui vient de nous et de cette fatalité qui nous oppose nous-même à nous-même.

 

Dans les moments de bonheur, nous devons prendre garde; l'adversaire n'est pas loin; le bonheur est son avertissement, comme de quel­qu'un qui par une belle journée chaude nous touche l'épaule pour nous montrer un éclair lointain.

 

Et c'est là le fait de tous. Si Wagner a pu défi­nir le peuple « l'ensemble de ceux qui éprouvent une commune détresse », on a beau jeu de pousser la définition plus loin. Cet ensemble, c'est l'homme, et la détresse dont on parle est sa condition. Cette détresse, par sa généralité en ampleur et en profondeur, semble opposée, comme à égalité, au sens même de la vie, semble abolir la vie; elle a un goût de néant et d'infinie solitude. Souffrir seul, souffrir avec tous comme un seul, c'est se sentir dans un abandon qui confine au rien. Plus rien ne vaut : ni le dehors, que nous tentions de nous assimiler joyeusement et qui nous échappe, ni nous-mêmes, qui pensions croître, et qui sommes opprimés quelquefois jusqu'au désespoir.

 

Eh bien? Nous soupçonnons ce que la raison chrétienne répondra. Émue, mais ferme, elle nous dira que la douleur est un ennemi que nous avons formé ; que la Réparation survenue, la douleur persiste comme un présage, comme un témoignage, comme une initiation, comme une Épuration, comme un ressort du progrès, comme moyen de solidarité, comme une épreuve de notre patience en attendant la réparation éternelle, enfin comme le plus haut stimulant et la plus sûre pierre de touche de l'amour.

 

Le malheur frappe comme la foudre; il assaille et envahit comme les cataractes; mais nous avons le moyen de faire de lui, comme de ces agents de cataclysmes, une force du ciel.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 06:07

En nous tout est le désir suprême; mais en beaucoup ce désir ne prospère point.  Encore pire, on le combat; on le prétend chimérique ou absurde : comment faire la poignée plus grande que le poing et la brassée plus grande que le bras ?

 

Mais le sage n'admet pas que l'instinct pro­fond de notre être ait le vide béant devant soi; que l'univers soit un non-sens, du fait qu'il re­querrait, en nous, sans offrir hors de nous; qu'il créerait l'herbivore, oubliant de créer l'herbe, et planterait à nos épaules des ailes puissantes sans qu'il y ait d'atmosphère où elles puissent pren­dre vol. Une harmonie des fonctions et des objets n'est-elle pas exigée par la loi d'adaptation qui nous apparente ici-bas à toutes choses ?

 

L'échelle musicale de l'être part de cette basse profonde : la matière et monte au suraigu ou aigu absolu qui est le divin : à cette échelle de réalités désirables doit correspondre, chez l'être en qui l'intelligence n'a pas de barrières oppri­mantes, une échelle infinie de désir.

 

Que dis-je ?   L'infini   même   est   en   nous et désire en nous, son image vivante; il y a inscrit son nom; nous sommes comme une idée réelle de Dieu, une forme exprimant partiellement le sans forme : nous ne pouvons que tendre à lui. Comme à notre béatifique achèvement.

 

A coup sûr, isolant en pensée notre corps et notre sensibilité, nous les voyons aspirer à des biens finis, ceux que le corps perçoit et que la sensibilité devenue imagination nous représente; mais infinis en quelque sorte par l'esprit, nous aspirons infiniment et ne saurions arrêter ce dynamisme intérieur à rien de périssable.

 

Le tout est de savoir, du corps ou de l'esprit, ce qui est vraiment nous. On répondra : les deux, mais sous le gouvernement de ce qu'il y a de meilleur, de ce qui nous différencie de la bête, de ce qui, élevant notre front dans un azur spi­rituel, ne permet plus la chute dans le chaos de la matière. C'est à la matière au contraire de monter, sous la traction de l'esprit; c'est aux instincts du corps de se sublimer, de s'épurer, et les renoncements qui leur seront imposés ainsi ne seront pas une opposition aux aspirations de notre être, mais l'annonce de leur couronnement.

 

Quand nous refusons l'ascension aux plus hauts sommets, c'est alors, et alors seulement, que la chute désastreuse nous menace. La voca­tion est la force de l'homme, son ressort intérieur ; mais qu'il prenne garde ! Elle est plus forte que lui : s'il la suit, elle le porte; s'il lui résiste, elle le brise.

 

Mon Dieu, ne permettez pas ce brisement de ce que vous avez déposé en moi d'exaltant, de conquérant, de sanctifiant, de béatifiant, d'égal à vous, en quelque sorte, par les visées, les amours et la destinée même. Ne me laissez pas devenir sourd à votre appel secret, à votre voix en moi, à votre voix qui est moi-même. Mon Dieu, faites parler mon cœur.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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