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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 16:03

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (9-20)

le moniteur     Chapitre  IX.

Le lendemain venu, Jean-Baptiste dit sa prière du matin avec plus de recueillement qu'à l'ordinaire, et quand, après avoir embrassé sa mère et son grand-père, il quitta la chaumière, ayant au bras le panier qui contenait son repas de midi, il se dirigea vers la chapelle pour fortifier son courage aux pieds de l'aimable patronne du saint lieu. L'heure où il fallait être rendu à l'école devait le priver désormais da servir la messe de l'abbé Durer; il était remplacé par un vieux paysan à moitié sourd, qui faisait d'ordinaire les fonctions de sacristain, et qui, le dimanche, touchait, hélas! Comme il pouvait, l'orgue modeste que la chapelle tenait des libéralités de l'abbé. Le digne prêtre était à l'autel ; il devina la présence de Jean-Baptiste, s'il ne le vît, et, touché de la pieuse pensée qui avait amené l'enfant, il le recommanda encore plus particulièrement à Dieu, ce jour-là, dans son mémento, où sa charité ne manquait pas de donner une place à tous ceux qui en, paraissaient avoir besoin de consolation ou d'appui. Après une prière fervente, Jean-Baptiste se remit en route, moins préoccupé des atta­ques dont il pourrait se voir l'objet, et se promettant même d'y demeurer indifférent. Il n'avait pas fait cent pas dans la direction de l'école, que des habitants de Haut-Castel lui demandaient d'un ton goguenard, ce qu'il avait fait de son ornement de la veille.

— Je croyais que tu ne le quitterais plus, lui disait l'un, il te donnait un air si brave !

— Quel sera l'écriteau de ce soir! disait l'autre; il faut te surpasser aujourd'hui, et en rapporter un sur chaque épaule.

Les joues en feu, le regard souvent voilé d'un nuage par l'effet d'un Mouvement intérieur de colère, Jean-Baptiste pressait le pas sans répondre à ces provocations. C'était un sujet d'étonnement pour ceux qui se les permettaient, et dont la plupart n'avaient d'autre but que de se procurer le malin plaisir d'irriter l'enfant.

— Histoire de rire, eussent-ils répondu à qui leur aurait demandé, pourquoi ils lui faisaient cette cruelle guerre.

— Oh! Oh! se disaient-ils en le regardant s'éloigner, Jean-Baptiste est bien sage ce matin ! Il a l'air de ne rien entendre. Sur quelle herbe a-t-il marché!

C'était sur l'herbe fine et tendre, sur le gazon émaillé des fleurs les plus charmantes et les plus variées de la dévotion à Marie. Il ne cessait d'invoquer sa céleste patronne, et il lui devait la force de contenir les mouvements tumultueux que le discours des pères et les rires étouffés des enfants qui se rendaient avec lui à l'école, excitaient dans son âme.

A son entrée en classe, tous les regards se tournèrent vers lui, et la suivirent, impitoyablement moqueurs, jusqu'à sa place qui était celle de la veille.

— Non, pas celle-ci ! ne dit-il avec vivacité au directeur qui la lui désignait. Et chacun de rire sous cape autour de lui.

— Je n'en ai point d'autre à vous assigner quanta présent, répondit le maître; travaillez, et vous la quitterez.

— Oui, je travaillerai ! pensa Jean-Baptiste en s'asseyant à cette malheureuse place où il se retrouvait sous l'autorité du moniteur si peu charitable de la veille, je travaillerai, et j'échapperai à ce méchant !

Pendant toute la classe du matin, il dut l'entendre répéter en le regardant avec ironie: Non, pas celle-ci! L'affaire du chapeau était loin d'avoir adouci le moniteur, car il s'était vu un moment la risée fie ses condisciples, et il avait été en grand danger d'être battu par son porc, quand il était rentré au logis avec un chapeau défoncé. Il n'avait cédé la veille qu'à son antipathie pour Jean-Baptiste, il cédait actuellement au désir de se venger de l'injure qu'il avait reçue, et i1 ne s'y épargnait pas. Aux incessantes provocations dont il était l'object, Jean-Baptiste sentit plus d'une fois sa tête se troubler de colère, mai« il lui suffisait, pour le calmer, d'un élan de son âme vers Dieu, d'un souvenir de son cœur pour Valentine. Il remplit si bien ses devoirs, qu'il fut le premier de son banc, à la fin de la classe de la matinée, c« qui malheureusement lui marquait sa place pour le reste du jour auprès du moniteur. Pendant la récréation de midi, la crainte d'être en butte aux railleries de ses camarades, s'il se mêlait à leurs jeux, et de se trouver tout à coup à bout de patience, le retint sur son banc. Après son repas, pour passer le temps, il songea à se livrer à soi délassement favori, le dessin ; mais comme il n'avait pas de papier, il détacha sans façon une feuille de son cahier. Quand on reprit les classes, il avait esquissé quelques petites figures originales qu'il distribua à ses camarades pour essayer de s'en faire bien venir. Ses présents furent reçus avec une satisfaction marquée, mais le moni­teur, piqué peut-être de n'avoir pas eu part à la distribution, lai demande aigrement d'où venaient ces carrés de papier.

— D'un de mes cahiers, répondit-il.

Sur cette réponse, le moniteur, réunissant tous les dessins, 1e condamna à en être décoré pendant toute la durée des exercices, et s'avança vers lui pour les fixer sur le devant de sa blouse à l'aida d'une longue épingle.

— Non, vous ne voudrez pas faire cela ! s'écria Jean-Baptiste tout ému; j'ignorais que ce fût une faute ; à présent que je le sais, cela ne m'arrivera plus.

— Ne résistez pas, ou j'appelle le maître, dit l'inflexible moniteur.

— Mais puisque je vous assure que cela ne m'arrivera plus!

— Qu'est-ce que cela me fait ? Si cela ne vous arrive plus, voua ne serez plus puni, mais aujourd'hui vous devez l'être, et vous le sera.

— Non, je ne le souffrirai pas... ne me touchez pas.

— Jean-Baptiste, lui dit un petit garçon que le don de ses dessins lui avait gagné, obéis, va ! Sans cela, tu seras puni par le maître..,., comme hier.

Il se rendit à cette observation, qui lui ouvrit les yeux sur le péril où sa résistance allait le précipiter, et il se soumit sans ajouter un mot.

— Vous êtes très-bien comme ça, lui soufflait dans l'oreille le cruel moniteur, assis à ses côtés ; ça vous donne un air de dignité qui vous va à merveille!

Un moment, Jean-Baptiste, se tournant brusquement vers lui, le cob-sidéra avec une mine si haute, et des yeux étincelants de tant de colère et d'indignation, que le garçon eut peur et suspendit ses moqueries. Cependant Jean-Baptiste s'était remis au travail, il avait eu le temps d'invoquer Dieu; il était resté maître de lui-même. Son banc fut appelé à l'estrade du directeur; il porta un regard sur sa poitrine où brillait toujours la longue épingle qui retenait ses dessins et un autre sur le moniteur, qui pouvait lever sa punition, mais il repoussa la pensée d'implorer celui qui se montrait son ennemi, et préféra subir la honte de paraître devant le maître avec son étrange ; décoration. Il se tira de la leçon avec honneur; plusieurs fois interrogé, ses réponses furent claires, promptes, précises; elles révélaient une intelligence peu commune ; le maître, surpris et charmé, le félicita.

— Mais apprenez-moi, lui dit-il, ce que signifient les morceaux de papiers attachés sur votre blouse.

—Jean-Baptiste rougit sans répondre; le moniteur voulut prendre la parole.

— C'est Jean-Baptiste que j'interroge, dit le maître ; c'est lui que je veux entendre.

— Seul, pendant la récréation, dit Jean-Baptiste, non sans effort,  j'ai voulu dessiner, pour me distraire ; et, sans réfléchir si ce que je faisais n'était pas défendu, j'ai  détaché une demi-feuille de mon cahier d'écriture; c'est pourquoi...

Les forces lui manquèrent pour en dire davantage.

— Peut-être aurait-on dû vous traiter avec moins de rigueur, reprit le maître en regardant le moniteur qui rougit à son tour, attendu l'ignorance où vous étiez encore des règlements qui défendent de se procurer du papier aux dépens des cahiers ; mais vous vous êtes trop bien acquitté de votre leçon, pour que vous portiez plus long­temps cette ridicule parure. Enlevez-la, monsieur le moniteur.

Comme ces paroles résonnèrent délicieusement aux oreilles de Jean-Baptiste! Il se serait volontiers jeté aux genoux du maître pour lui en exprimer sa reconnaissance. Le moniteur s'exécuta en silence. Le maître se fit passer les dessins.

— Ils annoncent d'heureuses dispositions qu'il faut cultiver, dit-il à Jean-Baptiste en les lui rendant; c'est un bon emploi de vos heures de loisir; je souhaiterais les mêmes goûts à ceux de vos camarades dont les récréations ne se passent pas toujours d'une manière édifiante. Mais pourquoi ne les aviez-vous pas suivis au préau ? Pourquoi étiez-vous resté seul dans la salle ? Je croyais que vous aimiez le mouvement...

— Ah! Sans doute que je l'aime, répondit Jean-Baptiste ; mais je suis si nouveau ici; je n'y ai pas encore d'amis... et je craignais, con­tinua-t-il avec embarras, après ma punition d'hier... de n'être pas le bienvenu, si je me mêlais aux jeux.

— La plupart de vos camarades, répliqua le maître en élevant la voix, n'ont-ils pas eux-mêmes encouru trop souvent des punitions, et peut-il s'en lever un seul qui dise avec vérité qu'il n'est jamais tombé en faute ? Si nul d'entre eux ne peut se rendre ce témoignage, com­ment songeraient-ils à repousser un de leurs camarades, parce qu'il a porté la peine de sa fragilité ? Ne l'accueilleront-ils pas, au con­traire, parmi eux, avec une bonté toute particulière pour lui rendre le courage, s'ils le voient abattu ? Ne lui feront-ils pas part avec empressement de ce que l'expérience leur a appris, pour lui épargner, a l'avenir, les chagrins qui ont accompagné ses débuts ? N'éprou­veront-ils pas pour lui aussitôt la plus tendre bienveillance, s'ils le voient comme vous, mon jeune ami, remporter sur lui-même une victoire si complète ? Ah! Vous les avez mal jugés; vous vous êtes trompé sur leurs dispositions à votre égard ; je me porte leur garant, et vous affirme que vous comptez ici autant d'amis que de condisciples. Il se lit dans la classe une sourde rumeur, qui se changea bientôt eu on formidable oui, que cent jeunes bouches avaient contribué à for­mer. Jean-Baptiste croyait rêver, et sur ses joues coulaient des larmes «lue lui arrachaient l'émotion et la joie. Quand il revint à sa place, les mains, sur son passage, lui furent tendues de toutes parts.

— Bonjour, Jean-Baptiste!

— Compte sur moi, Jean-Baptiste!

— A ce soir, Jean-Baptiste!

La révolution était complète, et le moniteur qui s'était montré si peu charitable, reprenait, confus et en silence, sa place auprès de lui. Pour la première fois depuis deux jours, Jean-Baptiste respirait à l'aise; son cœur, si serré, se dilatait; un nouveau jour brillait à ses regards charmés; le maître, la classe, le travail qui lui avait paru si pénible, tout était transfiguré. La nouvelle situation qui lui était faite si heureuse et si inattendue le transportait d'une vive ardeur, pour bien faire; rien ne lui paraissait au dessus de ses efforts ; il se sentait prêt à tout, pour mériter les paroles bienveillantes que le maître lui avait adressées, et le nom d'ami que ses camarades lui avaient donné. Son âme pieuse et reconnaissante ne cessait de remercier Dieu et la sainte Vierge du changement inespéré qui s'était fait autour de lui, et mettait sous leur protection toutes les résolutions qu'il prenait pour l'avenir.

La classe terminée, la plupart des écoliers des divisions supérieures, en défilant devant Jean-Baptiste, qui attendait son rang, lui donnaient rendez-vous dehors, car chacun voulait l'accompagner jusque chez lui; il eût eu un cortège formé de tous ses camarades, si un incident n'avait contrarié ce dessein. Il avait à peine rejoint ses nouveaux et nom­breux amis, qu'il s'entendit appeler d'une voix retentissante. Il regarde et voit à dix pas de lui un grand laquais galonné, qui lui fait signe d'approcher, et lui dit qu'on l'attend au château. Il croit à une méprise, mais sur les affirmations réitérées du laquais, il s'éloigne avec lui tout en cherchant à deviner, sans pouvoir y réussir, ce qu'on lui veut au château. L'honneur qui lui est fait le grandit encore dans l'estime de ses camarades, que l'étonnement, auquel s'ajoute une impuissante curiosité, cloue un moment à leur place. Ce n'est que lorsqu'ils l'ont perdu de vue, qu'ils se dispersent dans toutes les direc­tions, mais chacune des petites bandes qui se forment alors, s'entre­tient en marchant de ce grand événement. Dès qu'il avait liberté d'agir, monsieur d'Orbeuil n'était pas homme à différer une chose qui lui tenait à cœur. Il alla trouver les parents de Jean-Baptiste qu'il avait comblés de joie et pénétrés de la plus vire reconnaissance en leur apprenant ce qu'il avait intention de faire pour leur fils. Ils avaient donné, comme on peut le penser, une complète adhésion à tous ses desseins, et n'avaient répondu à ce qu'il leur avait ait, que par l'effusion de leur reconnaissance. Certain de disposer non-seulement des oreilles mais du cœur de ses auditeurs, et surtout con­fiant dans leur simplicité, il s'était complaisamment étendu sur ses talents d'architecture; ce passe-temps lui avait même été si doux, qu'il n'avait pas compté avec les heures, et que de retour au château, après s'être entendu avec monsieur Blémont, il dût, en grande hâte, envoyer chercher Jean-Baptiste pour ne point voir manquer sa première leçon. La crainte que l'enfant ne fût déjà parti le tint sur les épines, jusqu'à ce qu'il l'eût vu traverser la cour sous l'escorte du laquais. Doué d'une imagination très-vive, dont les excès lui avaient été nuisibles, aussi bien qu'à ceux dont la fortune était liée à la sienne, il n'avait pas encore appris à en régler tous les mouvements, malgré la sincérité de sa conversion; la religion avait seulement restreint le champ où son imagination s'exerçait. Il s'interdisait rigoureusement toute excursion un peu prolongée de sa pensée dans la région des affaires industrielles ou des jeux de bourse, où il avait trouvé sa ruine et celle de sa famille, mais il se donnait carte blanche sur le reste. C'est ainsi que son goût actuel pour l'architecture dégénérait en manie, et que le désir qui s'était emparé de lui d'avoir Jean-Baptiste pour élève, ne lui avait bientôt plus permis de repos. Souvent détourné de poursuivre la réalisation de ses idées par l'ascendant involontaire qu'exerçait sur lui la femme distinguée qu'il nommait sa nièce, — quoiqu'elle ne lui fût parente qu'à un degré beaucoup plus éloigné, — il ressentait une joie d'enfant, quand il avait réussi à lui faire approuver un de ses nombreux projets. Il croyait avoir remporté une grande victoire, et il n'avait eu à livrer aucun combat. Valentine saisissait avec empres­sement les occasions trop rares qu'il lui offrait d'être d'un avis con­forme au sien. Elle ne discutait pas le plus ou le moins d'utilité de* desseins qu'il formait; il lui suffisait que l'accomplissement n'en pût être nuisible à lui ni à d'autres.

Il attribuait à son habileté l'assentiment général qu'avait obtenu la veille son intention de donner des leçons à Jean-Baptiste, mais il lui avait suffi pour l'obtenir qu'on reconnût le prix qu'il y attachait, et que ces leçons parussent pour l'enfant plutôt un gain qu'un dommage. L'imagination du baron lui montrait dans l'avenir Jean-Baptiste com­mandant l'admiration de ses contemporains, par son génie comme peintre ou comme architecte, peu lui importait; et ces mêmes con­temporains ne séparant pas son nom de celui du maître qui lui avait donné ses premières leçons, récréation très-innocente et qui le comblait de joie. Sous l'influence de ces idées, il se promenait dans sa chambre, impatient de mettre aux mains de son élève les crayons et le papier qu'il avait préparés. Jean-Baptiste arriva, un peu embarrassé de l’honneur qui lui était fait, et attendant avec quelque anxiété qu'on lui en fît connaître la cause. Le baron contempla d'abord sans parler celui qu'il considérait comme sa conquête, mais son regard joyeux, ses lèvres souriantes disaient assez que ce silence n'avait rien de menaçant. Il fit signe à Jean-Baptiste d'approcher, s'avança de quel­ques pas au-devant de lui, et, lui frappant amicalement sur la joue, il lui dit :

— Allons, monsieur le dessinateur, nous travaillerons ensemble désormais ; il ne tiendra qu'à vous de faire des progrès dans l'art que vous aimez !

Jean-Baptiste ouvrait de grands yeux sans rien comprendre. Ce mot d'art qui n'avait point place dans son vocabulaire, le déroutait ; il se demandait comment il pouvait aimer ce qu'il ne connaissait pas, et continuait d'attendre en silence, et en roulant sa casquette entre ses doigts, que le baron s'expliquât plus clairement.

— Eh! Oui, petit, reprit le baron qui s'aperçut qu'il n'était pas com­pris, tu aimes le dessin ; je te donne des leçons, et je fais de toi un homme de talent; y consens-tu ?

Jean-Baptiste comprit si bien cette fois, qu'il rougit de plaisir. Il y avait bien encore ces mots homme de talent qui lui donnaient à pen­ser, mais il prit tout de suite le parti de ne point s'y arrêter.

— Mets-toi là, et commençons, dit le baron en le plaçant devant la table où il avait tout préparé ; ta mère, ton grand-père sont avertis que tu ne rentreras pas tout de suite après l'école; ainsi, aie l'esprit en repos et prête l'oreille à tout ce que je vais te dire.

Il prenait ses précautions pour que l'attention de son élève ne lui fît pas défaut. Jean-Baptiste avait obéi, il s'était assis à la table qui lui avait été désignée, tout étourdi de ce qui lui arrivait, content d'avoir des leçons, et néanmoins assez mal à l'aise de se voir un maître de si haute condition. La manière de tirer des lignes et de tenir un crayon lui avait à peine été indiquée, que la cloche du dîner se fit entendre.

— Maudite cloche ! dit le baron, je crois qu'elle sonne une heure plus tôt aujourd'hui.

Quand il se fut assuré en regardant à sa montre qu'il l'accusait faus­sement, il vit bien qu'il fallait se résigner à dîner; il mena lui-même Jean-Baptiste chez l'intendant, et dit qu'il le viendrait prendre dans une heure. L'air radieux qu'il eut à table, et la comique importance avec laquelle il se dit, après le dîner, trop occupé pour suivre les dames au salon, leur révélèrent qu'il commençait ses fonctions de professeur.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL, Ou  LA  FOI                                                                                                               VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 16:25

le premier triomphe      (Chapitre  VIII.)

Pourquoi la visite des dames du château à la famille Granger, était-elle le sujet de tous les entretiens du village de Haut-Castel ? Depuis son retour à Rosenval, n'avait-on pas vu plus d'une fois Valentine dans ce pauvre village, où elle s'efforçait de prêter un efficace appui au digne abbé Durer pour tarir les sources de la misère qu'elle y voyait régner ! C'est qu'on n'admettait pas qu'un motif analogue à celui qui la conduisait dans les pauvres chaumières de Haut-Castel, l'eût ame­née chez Joseph Granger. Louise et son père, grâce aux précieuses vertus d'ordre et d'économie qui les distinguaient, et au travail assidu auquel ils s'étaient toujours livrés, jouissaient d'une aisance relative, et de plus ils étaient réputés trop fiers pour accepter un secours.

— Qu'est-ce que ce peut être ? se disait-on, si ce n'est pas que mademoiselle de Saint-Valéry veut faire un sort à Jean-Baptiste.

Un sort ! Ce mot produit un effet magique sur l'esprit du peuple, car il lui offre aussitôt la riante image d'une vie tranquille et prospère, préservée de toutes les inquiétudes que traîne après elle la pauvreté.

— Ah! Le petit est hors d'affaire, disaient les uns, avec une si belle protection.

— Qui sait, disaient les autres à qui une dose plus forte d'envie ne permettait pas de faire de si favorables suppositions; qui sait si l'on n'est pas venu tout simplement dire aux parents qu'il est encore chassé de l'école, et qu'il faut le placer hors du village : c'est un si mau­vais sujet !

— C'est bien possible qu'on leur ait dit cela, tout de même, repre­naient les premiers, à qui cette idée souriait plus que celle qu'ils avaient d'abord adoptée.

Puis les avis se partageant encore, les oui, les non, se croisaient, et la curiosité grandissait, au milieu des incertitudes que faisaient naître tous les commentaires. Sous différents prétextes, les commères de l'endroit, l'une après l'autre, et souvent deux ou trois ensemble se rendirent chez Louise, mais elles en furent pour leur peine. Louise et son père ne se laissaient pas facilement interroger. Quoique toujours simples et polis, ils savaient éluder les questions indiscrètes, et ils inspiraient l'un et l'autre, sans qu'on songeât à s'en rendre compte, un sentiment de respect qui les protégeait contre toute tenta­tive désespérée des plus déterminés curieux. Ce dont on demeura sûr après les avoir vus, c'est que la paix la plus profonde régnait dans la

chaumière. Jean-Baptiste portait seul, sur son visage, quelques traces d'émotion et d'embarras, ce qu'on s'expliquait par la honte récente qu'il avait subie ; on comprenait moins facilement comment ce carac­tère intraitable s'était soumis à une telle punition.

La gouvernante de l'abbé Durer, instruite par la rumeur publique de ce qui s'était passé, en fit part à son maître.

— Comment! dit-il, le pauvre entant a subi cette rude pénitence. Vous en êtes bien sûre, Geneviève ? Vous êtes sûre qu'il est rentré chez lui avec cet écriteau !

— Tout le village le dit, monsieur.

— C'est bien, cela, de la part de cet enfant; je le connais, c'est uns grande victoire qu'il a remportée sur lui-même.

— Oui, mais il n'en est pas moins tombé, à ce qu'il paraît, dans la disgrâce de mademoiselle, répliqua Geneviève, auprès de laquelle était en faveur la version la moins favorable à Jean-Baptiste.

— C'est impossible, Geneviève; ici il y a erreur, je n'en doute pas; au reste, je vais bientôt savoir à quoi m'en tenir.

Et le bon abbé, après s'être enveloppé de sa douillette pour se pré­server de la fraîcheur du soir, se mit en route pour la chaumière de Joseph Oranger. Jean-Baptiste faisait sa lecture ordinaire à son grand-père et s'efforçait de se distraire ainsi du souvenir des événements de la journée ; il lisait l'histoire du jeune Tobie, et s'interrompait quel­quefois pour regretter de ne pouvoir rendre la vue à son cher aïeul, comme Tobie la rendit à son père.

— Pourquoi un ange du Seigneur, disait-il, ne se présente-t-il pas à moi ?

— Mais, lui dit doucement sa mère, as-tu vécu comme Tobie, pour que Dieu t'accorde une pareille faveur ?

— Ah! Mère, je sais bien que je ne ressemble à Tobie que par mon amour pour mon père! Ne dites pas, car ce ne serait pas vrai, pour­suivit-il en se jetant au cou de son grand-père, que Tobie aimait plus son père que je n'aime le mien !

— Cher petit ! dit le vieillard d'une voix attendrie, et en retenant dans ses bras son petit-fils bien-aimé.

— Peut-être ne l'aimait-il pas plus, répondit Louise, mais il l'aimait mieux, car il s'efforçait de ne lui donner jamais aucun sujet de chagrin, et toi, tu n'en peux dire autant.

— Chut! dit le grand-père, en embrassant son petit fils à plusieurs reprises; ne parlons plus du passé; l'enfant a été assez malheureux aujourd'hui; à mon avis, tu te montres un peu trop sévère, ma fille.

_ Trop sévère ! répéta Louise ; plût à Dieu, père, que je le fusse davantage ! Peut-être tout en aurait-il été mieux, et Jean-Baptiste, aujourd'hui, n'aurait-il pas commis ces fautes, dont l'expiation lui a été si dure !

— L'avenir réparera, mère, ce passé qui vous afflige, lui dit Jean-Baptiste; vous n'aurez pas à vous repentir de votre indulgence !

Louise, à ces paroles, arrêta sur lui un regard de tendresse et le baisa au front. Il allait reprendre sa lecture, quand un léger coup frappé à la porte de la rue, l'y fit courir, et il se trouva en présence de l'abbé Durer. La rougeur couvrit son front, et, pour la première fois, il éprouva plus d'embarras que de plaisir à la vue de son vieil ami. N'allait-il pas être question de l'ignominieux châtiment qu'il avait subi, et, s'il ne pouvait y penser sans souffrir, comment supporterait-il d'en parler ou d'en entendre parler. Cependant, par un effort géné­reux, il surmonta ses premières impressions, et dit à l'abbé, mais en cachant sa tête sur le sein du digne prêtre :

— Monsieur le curé, vous savez tout, n'est-ce pas ?

— Oui, je sais, mon enfant, répondit l'abbé en le retenant un moment dans ses bras, je sais tout ce qui te rend si digne d'estime et d'intérêt, tout ce qui me prouve que mes leçons n'ont pas été perdues, et que tu comprends comment Dieu veut être aimé.

— Ah! Monsieur le curé, cela m'a bien coûté et le frisson me prend de penser à tout cela; j'ai cru plus d'une fois que je n'irais pas jusqu'au bout, je sentais mon courage défaillir.

— Mais tu as été jusqu'au bout, cependant.

— Oui, en pensant toujours à Dieu sur la croix, répondit l'enfant, et eu implorant le secours de la Sainte Vierge; mais si la maison eût été plus loin, je n'aurais pu l'atteindre.

— Il s'est évanoui en entrant ici, dit la mère avec des larmes dans les yeux.

— Pauvre enfant, dit l'abbé; ainsi le corps a faibli sous le poids de l'expiation, mais l'âme est demeurée victorieuse. Dieu te récompensera de ce premier sacrifice de ton orgueil sur la croix de son Fils, en te rendant la vertu plus facile. Maintenant, continua-t-il en prenant un siège auprès de Joseph Granger auquel il venait de serrer amicale­ment la main, entre dans le détail de tous les événements de la journée : le courage tout chrétien dont tu as fait preuve aujourd'hui m'y fait attacher un singulier intérêt.

Jean-Baptiste obéit, malgré le violent effort qu'il dut faire sur lui-même pour retracer les divers incidents de cette fatale journée. Il reconnut tous ses torts, et appuya même sur la dernière faute qu'il avait commise en résistant à la sentence du maître :

— Mais, dit-il en terminant, était-il bien possible qu'un homme obtînt de moi que je me soumisse sans résistance à une punition de ce genre ? Mademoiselle de Saint-Valéry, que je vénère et que j'aime comme une sainte du paradis, l'aurait-elle obtenu ? Je n'en sais rien: peut-être que oui, peut-être que non, dit le fier garçon en hochant la tête; ce que je sais le mieux, c'est que je n'ai pu le refuser à Dieu, quand elle me l'a demandé en son nom.

L'abbé eût pu lui répondre que moins d'orgueil et une connaissance plus claire de ses devoirs eussent suffi pour lui faire pratiquer l'obéis­sance et la soumission envers son maître, mais l'enfant avait remporté

sur lui-même une victoire qui témoignait de ce qu'on pouvait espérer de lui, en faisant à propos appel à ses sentiments religieux. Son digne ami crut opportun de ménager son caractère hautain et indépendant, et s'abstint de toute réflexion. Il fut loué d'avoir fait aussitôt pour Dieu, ce qu'il ne se sentait disposé à faire pour personne.

— Dieu vous le rendra, lui dit l'abbé ; on ne souffre point en vain pour lui, quelque méritées que puissent être les souffrances qu'on endure, et l'on ne s'abaisse point volontairement, sans que sa main paternelle ne se plaise à nous relever. Vous n'avez pas oublié qu'il est écrit dans l'Évangile : « Quiconque s'abaisse sera élevé; quiconque s'élève sera abaissé. » Le royaume du ciel n'est pas promis aux super­bes, mais bien aux humbles de cœur.

— Aujourd'hui, dit Jean-Baptiste après un moment de pénible réflexion, la pensée que j'avais avec mon Dieu crucifié un peu de ressemblance, puisque j'étais exposé comme lui à des injures publi­ques, a soutenu mon courage; mais demain, monsieur le curé, demain, il me faudra encore supporter des humiliations ; tous ceux qui m'ont vu aujourd'hui et qui me rencontreront demain, vont se moquer de moi, et mes camarades de classe aussi. Dieu soutiendra-t-il encore mon courage ? Si j'allais manquer de force ?

— Pourquoi craindriez-vous, lui dit l'abbé, si la pensée de Dieu vous remplit tout entier comme aujourd'hui ! Confiez-vous en lui pour la journée de demain, mon enfant; il aura soin qu'elle ne soit pas trop lourde.

C'était toute une révolution opérée chez Jean-Baptiste, que mani­festait cette disposition où il était d'affronter les peines que pouvait lui réserver la journée du lendemain. Naguère, il eût déclaré, avec l'intention bien arrêtée de tenir parole, que l'école ne le reverrait jamais.

L'abbé voulut connaître les moindres détails de la visite de Valentine à la chaumière. Ici, ce fut Louise qui prit la parole. Après avoir dit avec quels ménagements cette aimable personne lui avait appris la conduite de son fils et la punition qui avait dû la suivre, elle rappela, non sans arrêter d'expressifs regards sur Jean-Baptiste, toutes les sages et bonnes paroles dites pour lui faire envisager le résultat salu­taire que cette journée pouvait avoir pour l'enfant, trop longtemps rebelle à la loi du devoir et de l'obéissance.

— Grâce à sa bonté si parfaite, continua-t-elle, et à l'excellence de ses discours, nous avons attendu avec assez de fermeté, mon père et moi, l'arrivée de celui dont la punition, quoique bien méritée, nous arrachait des larmes malgré nous.

— Oui, mère, bien méritée, vous avez raison, dit Jean-Baptiste gravement; mais le moniteur a mal agi de son côté; c'est lui qui est cause de tout le mal.

— Mon enfant, dit l'abbé, habitue-toi à ne rejeter sur personne la res­ponsabilité de tes fautes, car c'est un mauvais moyen pour se corriger.

Applique-toi plutôt soigneusement à rechercher quels défauts de ton caractère t'ont fait succomber, si tu veux ne plus pécher à l'avenir. Rappelle-toi que nos défauts donnent seuls aux méchants les moyens de nous porter au mal. L'enfant baissa la tête en rougissant.

— Et quand il eut perdu connaissance entre mes bras, reprit Louise en attirant son fils plus près d'elle, comme elle s'est montrée bonne et secourable ! J'eusse été sa sœur, pauvre et obscure femme que je suis; il eût été son fils, qu'elle n'eût pas mis un plus tendre empres­sement à soutenir mon courage, et à lui donner ses soins ; ô la bonne, l'excellente demoiselle, que Dieu lui rende tout le bien qu'elle fait dans cette contrée !

— Mais tu ne dis rien, fit observer le grand-père, des promesses qu'elle a faites à Jean-Baptiste, et dont nous devons lui être si recon­naissants.

— C'est vrai, répondit Louise; je n'en ai cependant point perdu le souvenir. Elle a promis d'aimer et de protéger mon Jean-Baptiste. Elle n'a même pas craint de dire, le croiriez-vous, qu'elle veut être pour lui une autre mère.

— Et moi, dit Jean-Baptiste, qui pensais qu'après une honteuse punition, elle ne voudrait plus seulement jeter les yeux sur moi !

Ceux qui s'abaissent seront élevés, dit l'abbé. En vous soumettant à cette punition qui vous coûtait tant, vous avez acquis des droits à son estime; vous en trouvez la preuve dans les sentiments dont elle veut bien vous honorer désormais; cette pensée n'est-elle pas faite pour vous donner le courage d'affronter la journée de demain ?

— Mais n'est-ce pas pour mademoiselle que je retourne à l'école ! répondit Jean-Baptiste; n'est-ce pas parce qu'elle le veut ? Sans cela... ah! sans cela, l'école ne me reverrait pas.

Il y aurait eu bien à répliquer à ces paroles, où perçaient tout l’orgueil de l'enfant et son ignorance complète de ce qu'il devait à ceux qui avaient autorité sur lui, mais la cause qui avait déjà retenu le bon abbé, le retint encore. La réforme du fils de Louise ne pouvait s'opérer en un jour. Il y avait un grand pas de fait, et ce qui restait à faire devait être l'œuvre du temps. Le point capital pour le présent était qu'il continuât de fréquenter l'école, et dès qu'il y était résolu, il fallait éviter de compter avec lui trop rigoureusement pour ceux de ses devoirs qu'il méconnaissait encore. La soirée s'avançait; le bon abbé prit congé de ses hôtes, et regagna sa demeure en bénissant cette adorable et paternelle Providence qui veille avec un soin égal sur l'enfant que renferme la cabane du pauvre, et sur celui qui habite dans les palais des rois. Il n'avait point été question seulement dans la chaumière des événements de la journée, il en avait été aussi beaucoup parlé au château. Anaïs était rentrée enthousiasmée de Jean-Baptiste, et elle avait fait entendre un chant de triomphe en l'honneur de Valentine.

— Je crois sincèrement à la prophétie dont je me riais tant il y a quelques heures, dit-elle à madame de Surville; elle fera, comme elle l'a dit, un saint de Jean-Baptiste. Son intelligence si pénétrante et son incomparable bonté, lui font deviner une moisson abondante dans le champ du père de famille, avant que nous ayons pu démêler un peu de bon grain parmi l'ivraie dont il nous semble rempli.

A l'heure du thé qui amena monsieur d'Orbeuil au salon, Anaïs recommença l'éloge de Jean-Baptiste; elle trouva dans son père un auditeur complaisant et attentif. Il ne tira pas de tout ce qu'elle lui dit les mêmes conclusions qu'elle-même, il ne proclama pas la future sainteté de Jean-Baptiste, mais il déclara qu'il y avait dans cet enfant l'étoffe d'un grand homme, et qu'il voulait contribuer à doter la France d'un beau génie de plus.

— Je le ferai travailler avec moi deux heures tous les jours, dit-il; mais comme il résulterait pour lui une certaine fatigue physique qui pourrait nuire à ses études, si, à la sortie de l'école, avant de se rendre ici, il devait aller prendre son repas à Haut-Castel, qui est à une demi-lieue de Ville-Dieu, sans compter la perte de temps que causeraient ces allées et venues, je propose, avec l'agrément de ma nièce, que Jean-Baptiste vienne dîner tous les jours chez l'intendant, pour qu'il n'ait à retourner au village qu'après ses deux heures de leçon.

Valentine souscrivit de grand cœur à cet arrangement, et le baron se chargea de la faire agréer à monsieur Blémont et aux parents de Jean-Baptiste.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 14:22

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (7-20)

l’école       Chapitre  VII.

Louise revint précisément de son petit voyage pendant l'absence de son père et de son fils; son cœur se serra en trouvant le foyer désert; elle eut le pressentiment d'un malheur. Le bon abbé Durer s'efforça da calmer ses inquiétudes, mais il y réussit d'autant plus mal, qu'il les partageait lui-même. L'absence inusitée de Joseph Oranger ne pouvait s'expliquer que par quelque grave événement. Depuis la cruelle infir­mité qui l'avait atteint, il ne quittait plus la chaumière, si ce n'est le dimanche où il se rendait à l'office, conduit par son fils ou sa fille. Chaque instant qui s'écoulait ajoutait aux terreurs de Louise; clouée à sa place, elle n'osait aller recueillir les bruits du dehors, dans la crainte d'y trouver la justification de ses angoisses. L'abbé Durer, qui n'osait lui-même la quitter dans l'état où il la voyait, pour aller s'enquérir de ce qui était arrivé, se tenait sur le seuil de la porte, regardant au loin si ceux qui causaient de si grandes alarmes, ne finiraient point par apparaître. Après une longue attente, il crut les distinguer à l'entrée du village; il se frotta les yeux, comme pour mieux voir, et quand il ne douta plus que ce ne fussent eux :

— Les voilà! dit-il à Louise. Dieu soit loué!

A peine avait-il dit, qu'elle s'élançait dans la rue, et qu'accourue à leur rencontre, elle les pressait dans ses bras, riant et pleurant à la fois. Ils oublièrent tous trois, dans la joie si vive et si profonde qu'ils avaient de se revoir, tout ce qu'ils pouvaient avoir souffert, chacun de leur côté, dans cette mémorable journée.

Quand l'émotion fut un peu calmée, le grand-père raconta tout ce qui s'était passé, non sans provoquer souvent, par son récit, l'attendrissement de Louise.

— Allons, dit l'abbé, c'est le bon Dieu qui a conduit tout cela et n'a voulu d'autre intermédiaire que lui-même, pour rapprocher Jean Baptiste de mademoiselle de Saint-Valéry.

— Oui, dit l'enfant, c'est le bon Dieu, mais c'est la sainte Vierge qui l'en a prié. O ma bonne Mère, s'écria-t-il avec une touchante naïveté, et en se tournant vers une statue de la Vierge, placée par ses soins sur la cheminée entre deux pots de fleurs, je vous remercie de m'avoir retiré si vite de la prison, comme je vous l'avais demandé...

— Et d'avoir fait tourner cette affaire, dit Louise, à la confusion  de ceux qui t'accusaient.

On ne parla toute la soirée que de mademoiselle de Saint-Valéry, et ce sujet de conversation devint intarissable; il fut cause que l'abbé Durai dépassa l'heure habituelle de son coucher, et qu'en rentrant il fut grondé de sa vieille gouvernante, informée depuis longtemps qu'il était de retour. Le lendemain, Louise mit tous ses soins à relever la bonne mine de son fils. Quand elle l'eut paré de son mieux, elle prit, en le regardant, un air de satisfaction qui pouvait s'interpréter ainsi : je crois qu'il ne peut manquer de plaire. Jean-Baptiste se rendit cette fois au château sans hésitation. Il fut introduit dans un cabinet de travail attenant à l'appartement de Valentine, où on lui dit d'atten­dre mademoiselle. Pour passer le temps, il examina l'ameublement avec un soin minutieux; aucun objet n'échappa à son attention. Quoi­que son goût fût peu exercé, il fit assez vite et non sans discernement un choix parmi les belles et curieuses choses dont il était entouré, et dont la plupart s'offraient pour la première fois à sa vue. Quand sa protectrice entra, elle le trouva absorbé dans la contemplâtion d'un paysage où se voyaient les ruines d'un temple grec.

— Jean-Baptiste, que penses-ta de cette peinture ? dit-elle.

— Je pense, mademoiselle, répondit-il, en tirant son pied en arrière pour saluer, que ces ruines sont bien solides et bien neuves, pour être de vraies ruines.

Il disait vrai; c'était le défaut capital de l'œuvre d'amateur qu'il considérait. Valentine sourit, et, le conduisant dans un salon voisin, elle s'arrêta devant son portrait en pied :

— Et de cela, lui dit-elle, que penses-tu?

— Oh! Mademoiselle, rien.

— Comment! Rien; ne trouves-tu pas ce portrait ressemblant?

— Non!

— Que lui manque-t-il donc?

— Je ne sais quoi, mademoiselle, mais ce qui lui manque suffit pour que ce ne soit pas vous

C'est précisément l'opinion qu'avaient exprimée sur ce portrait des juges plus éclairés que Jean-Baptiste; il y manquait ce je ne sais quoi si fin, si gracieux, si intelligent qui composait la physionomie de Valentine et dont sa beauté tirait son charme le plus irrésistible.

— Décidément, tu es artiste, lui dit-elle en riant ; mais en attendant qu'on se décide sur ta vocation, nous allons nous rendre à l'école. Jean-Baptiste, reprit-elle avec gravité, je ne puis couvrir de ma pro­tection un enfant paresseux ou indocile; du jour où il m'arrivera quelque plainte sérieuse sur votre compte, tout sera fini entre nous. Je ne vous reverrai jamais !

— Ah! Mademoiselle, s'écria l'enfant avec effusion, je ferai tout pour ne pas m'exposer à cette grande punition !

— Nous verrons bien ce qu'il y a de vrai dans ces paroles, répliqua-t-elle, en cachant son attendrissement sous un sourire. Partons !

Et la jeune comtesse de Saint-Valéry, prenant son protégé par la main, se rendit avec lui à l'école qu'elle avait fondée. Bien que la dis­tance fût courte, elle suffit pour que Jean-Baptiste entende des mani­festations non équivoques de l'amour et de la reconnaissance que les bienfaits et la bonté tout aimable de Valentine excitaient dans les cœurs; il se croyait grandi d'un pied d'être vu en si honorable com­pagnie, et se promettait bien de se montrer toujours digne de la faveur qu'il recevait. Valentine n'avait point fait annoncer sa visite à l'école, aussi le directeur fut-il d'abord tout étourdi de son arrivée. Il com­mençait des phrases, dont il ne trouvait pas la fin, sur l'honneur inattendu que lui faisait mademoiselle. Valentine lui vint en aide avec sa grâce accoutumée, et il se remit peu à peu de ce premier trouble.

Cet embarras du maître n'avait pas échappé à l'œil pénétrant de Jean-Baptiste ; il rehaussa encore dans son esprit celle qui avait pu le faire naître chez l'homme que tous, pères, mères, enfants, respectaient dans le village, et qui décontenançait quelquefois, par son ton solennel, et la dignité de ses manières, sans que personne eût le pouvoir de le troubler lui-même. Sur la présentation de Valentine, le directeur reçut Jean-Baptiste sans se permettre la moindre observation. On con­vint qu'il tiendrait une note quotidienne de la conduite de son élève, et que chaque samedi, cette note serait remise au château ; c'était un puissant moyen de maintenir Jean-Baptiste dans la nouvelle voie où l'on voulait qu'il entrât. Il se promit bien de ne fournir sur son compte que des notes favorables ; après le départ de Valentine, qui lui recom­manda encore, en le quittant, le travail et l'obéissance, il fut conduit dans la classe par le directeur. Il prit son rang, parmi les derniers, attendu son ignorance, reçut ses livres et se mit à l'étude avec ardeur. Tout alla bien d'abord. Il sut parfaitement les leçons qu'on lui avait données à apprendre; le maître l'en félicita, et, heureux de ce pre­mier succès, il fit les plus beaux rêves de sagesse. Ces rêves se seraient réalisés peut-être, s'il eût été seul dans la classe, mais par malheur une centaine d'enfants s'y trouvaient avec lui, et, selon toute appa­rence, il n'avait encore mis ni la patience, ni la douceur au nombre des vertus qu'il voulait acquérir. Un garçon d'une douzaine d'années, qu'un gros rhume obligeait à rester coiffé d'un très-grand chapeau qui avait sans doute appartenu à son père, était moniteur du banc de Jean-Baptiste ; il passait et repassait sans cesse devant le nouvel écolier, comme les devoirs de sa charge l'y autorisaient. L'écolier, très-irritable, crut surprendre des regards moqueurs arrêtés sur lui ; d'une voix basse et émue, il dit au moniteur :

— As-tu bientôt fini de me regarder ainsi ?

— Un mauvais point pour avoir troublé l'ordre, s'écria celui-ci d'une voix aigre.

Jean-Baptiste, hors de lui d'une punition qu'il croit n'avoir pas méritée, se lève comme pour courir sus au moniteur, mais il sent 1a nécessité de se contenir, et se rassie sur son banc, non sans donner, par forme de soulagement sans doute, un violent coup de poing sur la table. Voilà aussitôt son banc, et les bancs voisins en rumeur ; le maître vent connaître la cause de ce tumulte, et Jean-Baptiste est condamné à expier son emportement par une pénitence d'un quart d'heure. Il se disposait à la résistance, quand le maître s'avisa de dire :

— Je crois que mademoiselle aura bientôt assez de son protégé.

Ces mots le firent subitement rentrer en lui-même, et bien qu'il entendît les rires étouffés de ses camarades, ainsi que les railleries peu charitables que le moniteur se permettait à demi-voix sur son compte, il alla silencieusement, mais non sans invoquer Marie de toute son âme, se mettre à genoux sur une estrade qui l'exposait aux regards de tous. De retour à sa place, il reprit ses exercices avec ardeur et se surveilla si bien, qu'il ne répondit pas un mot à tous les quolibets qu'il eut à essuyer et qu'encourageait le moniteur, en dépit de la règle du silence qu'il avait maintenue avec tant de rigueur, un quart d'heure auparavant. Appelé au tableau pour la leçon de calcul, sa patience fut mise à une nouvelle épreuve. Il était étranger aux notions les plus élémentaires de l'arithmétique, et le jeune moniteur qui vengeait peut-être ainsi son ancienne querelle, fut d'une dureté impitoyable pour son ignorance. Jean-Baptiste, qui sentait chanceler son courage, lui dit d'une voix tremblante d'émotion :

— As-tu finis de me traiter comme tu fais!

— Vraiment! dit le moniteur avec ironie.

— Prends garde ! répliqua Jean-Baptiste hors de lui.

— Monsieur, Jean-Baptiste me fait des menaces, dit le jeune garçon d’une voix haute et claire, en s'adressant au directeur.

— Méchant ! s'écria Jean-Baptiste, qui avait toujours présenta à l'esprit la note qu'on devait remettre chaque semaine à Valentine, tu

Trouves qu'il n'y en a pas assez sur mon compte.

— Monsieur, Jean-Baptiste trouble la leçon.

— Tiens! Dis donc aussi que j'abaisse la forme de ton chapeau!...

Et, d'un coup de poing, le furieux Jean-Baptiste mettait le moniteur jusqu'au menton dans son chapeau défoncé.

A cette vue, un rire inextinguible comme celui qu'Homère prête aux dieux, saisit tous les écoliers, tandis que le moniteur étouffé criait sous son chapeau. Le maître accourt; il saisit le délinquant par l'oreille, et l'oblige à délivrer lui-même sa victime de l'étroite cage où elle perd toute respiration. Cette opération terminée, le maître pré­para un grand écriteau avec lequel, dit-il, Jean-Baptiste retournera chez lui.

— Jamais ! s'écrie celui-ci, jamais !

Nonobstant son opposition, l'écriteau fatal se lit aussitôt sur son dos ; il porte en belles lettres moulées : « Querelleur et indisciplinable. » L'heure de la sortie des classes sonne bientôt; les écoliers prennent rang, et chaque division part, ayant son moniteur en tête. Jean-Baptiste ne suit point la sienne; il semble cloué sur son banc.

— Sortez, lui dit le maître, suivez les autres.

— Je ne peux pas, répond Jean-Baptiste, avec cet écriteau, jamais !

— Pourquoi vous êtes-vous exposé à le porter ? Allons, sortez, vous dis-je, les portes de l'école vont se fermer,

— Elles se fermeront sur moi, répond-il, car je ne sortirai pas.

Le maître aurait bien pu trouver quelqu'un qui eût forcé le récal­citrant à prendre le chemin du logis paternel, mais il voulait éviter un scandale qui n'eût plus permis au protégé de mademoiselle de Saint-Valéry, d'après les règlements, de rentrer a l'école. Dans son embarras le concilier l'obéissance qui lui était due, avec les égards qu'il devait lui-même à la fondatrice de l'école, il prit le parti d'aller la trouver, et de lui faire part de ce qui se passait.

 

— Quel enfant ! dit-elle, après l'avoir entendu ; son orgueil égale l'impétuosité de son caractère. Il faut le sauver de lui-même !

— Que dois-je faire ? Mademoiselle, demanda le directeur de l'école.

— Exigez l'obéissance, monsieur.

— Mademoiselle m'autorise à employer la force ?

— Je vous suis à l'école, dit-elle après un instant de réflexion; ne faites rien avant mon arrivée.

— Ah! lui dit Anaïs, qui avait été présente à la visite du maître; vous aurez beaucoup de peine à faire de Jean-Baptiste un enfant docile.

— Je le crains, répondit Valentine en souriant, et cependant, vous ne pouvez nier qu'il y ait du bon chez cet enfant. Sa conduite passé n'a-

telle pas été très-noble ! Vous l'avez dit avec moi, ma chère Anaïs. Accusé faussement, par Philippe d'avoir été l'instigateur de la querelle, il n'a pas pensé un moment à se justifier en révélant la méchante action de ce garçon ; et le mouvement qui l'a porté à dénicher un nid pour consoler Adrien de la perte de son oiseau, part certainement d'un bon cœur. Sa sincérité, sa tendresse pour son grand-père, l'affec­tion qu'il a su inspirer a l'abbé Durer, la remarquable intelligence qui le distingue, ne sont-ce pas là bien des choses qui parlent également en sa faveur ?

— Sans aucun doute, répondit Anaïs, et vous savez que je suis toute à lui depuis lors ; cependant convenez avec moi, ma bonne Valentine, que toutes ces séduisantes qualités ne l'empêchent pas d'avoir de grands défauts ; il est orgueilleux, emporté, sans obéissance, pares­seux, tout porte à le penser, et d'humeur vagabonde.

— On n'a pas dit qu'il ne se soit point acquitté de ses devoirs, répliqua Valentine, il n'a pas été question de paresse, et l'on peut aimer à courir dans les bois sans être un vagabond. Je sais comme je me plaisais à ces courses aventureuses, quand j'étais à son âge.

 

Ne prêtons pas au pauvre enfant des défauts qu'il n'a peut-être pas ; ceux que nous sommes contraintes de lui reconnaître suffiraient à le rendre un jour un homme affreux, malgré ses bonnes qualités. C'est pourquoi je veux l'aimer, le protéger, veiller sur lui, afin qu'il ne soit pas un mauvais sujet, mais un saint.

— Un saint, s'écria Anaïs en riant, quelle tâche laborieuse vous entreprenez là !

— Peut-être que non, dit Valentine.

— Madame, dit Anaïs en faisant quelques pas au-devant de madame de Surville qui entrait dans la chambre, Jean-Baptiste est sur le point d'être renvoyé de l'école !

— Déjà!

— Oui, mais ne vous alarmez pas sur son compte : malgré ses nou­velles prouesses, notre chère Valentine vient de me confier qu'elle a l'espérance d'en faire un saint.

— Ne l'en délions pas, dit madame de Surville en souriant, elle en est bien capable.

— Je n'espère pas du tout, ma chère Anaïs, reprit Valentine, que mon saint soit canonisé; cela amoindrit considérablement ma tâche, comme vous voyez. Aujourd'hui, ne pardonneriez-vous pas bien des fautes à Jean-Baptiste, s'il retournait chez lui avec le fatal écriteau !

S'il faisait cela, je croirais presque à sa canonisation future !

— Eh bien! Nous allons monter en voiture; je lui parlerai un moment à l'école, et nous nous rendrons ensuite par les bois de Rosenval chez Louise Rollin, pour y être témoins de l'arrivée de son fils.

Un quart d'heure après cet entretien, Valentine entrait dans la salle où Jean-Baptiste était toujours assis sur son banc. Elle dut l'appeler pour qu'il tournât la tête de son côté.

— Mademoiselle ! s'écria-t-il, ô mon Dieu! Et il se cacha la figure dans ses deux mains.

— Jean-Baptiste, lui dit Valentine, je ne reviendrai pas sur votre conduite de la journée, je ne vous dirai pas combien elle est répréhensible, non, je laisse ce soin à votre conscience.

— Pourquoi s'est-on moqué de moi? s'écria-t-il avec force.

— Peut-être a-t-on manqué de charité, mais avec un peu plus l'humilité, l'offense que vous croyez avoir reçue vous eût certainement paru moins grave.

— Mademoiselle, si vous aviez été témoin des insultes de ce lâche moniteur : si vous aviez vu de quel air moqueur il me regardait toutes les fois qu’il passait devant moi, vous comprendriez peut-être...

— La conduite que vous avez tenue ? Assurément non. Êtes-vous bien sûr, d'ailleurs, de ne point vous être trompé ?

— Non, je ne me suis pas trompé ; il n'avait pas cet air-là avec les autres.

— Si vous aviez pu vous en assurer, vous n'étiez pas très-occupé de vos devoirs, et votre moniteur avait raison de vous reprendre.

— Mais je ne veux pas avoir toujours le nez collé sur mes cahiers où sur mes livres.

— Et pourquoi non, si toutes les heures que vous passez à l'école sont destinées à l'étude?

— Mais au tableau, il me fallait bien regarder ce méchant, comme il m'a fallu aussi entendre ses injures.

Eh bien! Que s'est-il passé au tableau ? Il vous a dit peut-être que vous êtes un ignorant : s'est-il donc trompé ? Que vous manquiez d'attention : dans la disposition d'esprit où vous deviez être, il disait vrai, je n'en doute pas. Maintenant, je vous accorde qu'il n'aura pas mis dans ses paroles une grande charité; j'ajoute même qu'il a pu faire abus de son autorité, agir en méchant camarade, mais ses fautes jus­tifient-elles les vôtres ? Vous deviez, avant tout, vous montrer écolier docile et soumis, et vous garder de donner un déplorable exemple. Qu'avez-vous fait ? Aveuglé par l'orgueil et la colère, vous avez méconnu l'autorité confiée par le maître au moniteur, vous avez causé un scandale dont cette classe n'avait jamais été témoin, et une fois en voie de rébellion, vous ne vous êtes pas arrêté, vous avez méconnu l'autorité du maître lui-même, en vous refusant à subir la punition qu'il vous ajustement infligée.

— Parce que cette punition est honteuse, et que chacun me mon­trerait du doigt. Par tout ce que je souffre devant vous, je sens encore mieux que ce qu'on demande de moi est impossible.

— Jean-Baptiste, c'est pourtant le seul moyen qui vous reste de rentrer demain dans cette école. Voulez-vous en être chassé pour une troisième et dernière fois ?

— Je le préfère, dit l'orgueilleux garçon d'une voix étouffée.

— Eh quoi! Votre âme n'est pas assez généreuse pour vous inspirer le désir de réparer par cette expiation le scandale de votre conduite. Ah! Jean-Baptiste, je me suis trompée sur vous. Avez-vous pensé que vous refuser à cette juste satisfaction qu'on exige de vous, c'est renoncer à mon amitié, c'est consentir à ne jamais me revoir.

— Ah! Que je suis malheureux! s'écria-t-il en laissant échapper des larmes, et en joignant les mains avec désespoir; qui aura pitié de moi ?

— C'est toi seul, enfant, lui dit Valentine, qui n’a pas pitié de toi, puisque tu te refuses à vaincre ton orgueil; il te rendra un jour le plus malheureux des hommes, si tu n'en triomphes pas dans ton enfance! Prie Dieu du fond de ton cœur, implore sa divine Mère qui t'inspire, m'a-t-on dit, une si tendre confiance, et regagne ta demeure.

— Parcourir tout ce chemin avec cet écriteau ! Ah ! Même en priant Marie, je n'en aurai pas le courage, dit l'enfant dont l'orgueil commen­çait à fléchir.

— Jean-Baptiste, lui dit Valentine en lui désignant le Christ d'ivoire placé au-dessus de l'estrade du maître, Celui-ci n'avait point de fautes à expier, et il s'est chargé du bois ignominieux de la croix, avec

laquelle il a parcouru, vous le savez, la distance qui séparait le Golgotha de la maison de Pilate. Jean-Baptiste demeura les yeux attachés sur la croix.

— Et c'était des soldats furieux, reprit-elle, des pharisiens impies, des hommes du peuple aveuglés par l'esprit des ténèbres, qu'il lui fallait, sur sa route, supporter les sarcasmes et les mépris, lui, le Juste par excellence, que nul ne pouvait convaincre de péché.

— 0 Mon Dieu! Mon Dieu ! dit l'enfant en joignant les mains.

— Et vous, Jean-Baptiste, vous sujet à faillir, vous si souvent tombé, vous craignez aujourd'hui d'offrir une légère expiation de vos fautes à Celui qui, par amour pour vous, a voulu souffrir tous les outrages, subir toutes les humiliations, et n'a pas reculé même devant la mort, et la mort de la croix.

L'enfant pleurait en silence.

— Jean-Baptiste, c'est au nom de ton Dieu que je te conjure d'obéir, de ce Dieu qui n'a pas cru que ce fût assez pour ton amour que de mourir pour toi, mais qui veut bien encore te nourrir de lui-même dans la sainte Eucharistie, de ce Dieu qui protège les humbles et les petite et punit les superbes.

— J'obéirai, dit l'enfant d'une voix basse et tremblante, je vais partir : ô Mon Dieu, ayez pitié de moi !

— Crois-moi, cher enfant, dit Valentine en le baisant au front, cette expiation rachètera bien des fautes.

— Mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il encore; adieu, mademoiselle !

Et il gagna lentement la porte extérieure de l'école. Quelques en­fants étaient restés non loin de là pour guetter sa sortie. Dès qu'il les aperçut, il fit un mouvement en arrière, mais ses regards allèrent de Valentine au Christ d'ivoire qui se détachait encore de tous les objets environnants, au fond de la salle qu'il venait de quitter, et son cou­rage se ranima. Il sortit ; la présence de Valentine sur le seuil de la porte extérieure, où elle demeura un moment avant de remonter en voiture, protégea ses premiers pas. Les enfants chuchotèrent entre eux, mais ils n'osèrent l'accueillir d'aucune parole moqueuse. Le moniteur lui-même, qui se trouvait parmi eux et qui avait remplacé par un ample bonnet son chapeau défoncé, le moniteur demeura muet; c'est à peine si un sourire imperceptible vint effleurer ses lèvres. Jean-Baptiste marchait rapidement; il ne cessait de prier, et c'était du courage qu'il demandait à Dieu, toujours du courage ! Dès que le regard de Valentine ne le protégea plus, il se vit sur son passage l'objet des plaisanteries les plus piquantes; son caractère impétueux et domina­teur lui avait fait bon nombre d'ennemis parmi les enfants comme parmi les pères, et ceux qu'il rencontra des uns et des autres se mon­trèrent sans pitié pour lui. Plus d'une fois, il fut sur le point de céder à la violence de son caractère et de se jeter comme un furieux sur tous ces provocateurs, mais Dieu qu'il ne cessait d'implorer lui vint en aide pour se vaincre, et il poursuivit son chemin sans regarder autour de lui. Il aperçut enfin l'humble toit de ses parents, où Louise, instruite par Valentine de ce qui s'était passé, l'attendait avec une vive anxiété. Il lui eût fallu faire dix pas de plus, qu'il eût succombé; il entra pâle, chancelant, épuisé de son courage; son cœur devina sa mère plus qu'il se la vit, et il tomba dans ses bras, en murmurant, la tête penchée sur le sein maternel :

— Merci, mon Dieu, c'est fini! Ô mère, que j'ai souffert ! Et il perdit connaissance. Louise crut que son fils se mourait, et fit retentir la chaumière des plaintes de son désespoir.

— Ma fille, criait son vieux père en étendant les bras vers elle, mon, Dieu ne veut pas nous le ravir! Calme-toi.

— Oui, calmez-vous, dit Valentine, qui prodiguait ainsi qu'Anaïs des soins à Jean-Baptiste; il va bientôt vous être rendu.

Mais la pauvre mère n'entendait rien, et, les regards fixés sur son fils, elle put commander à sa douleur, lorsqu'elle vit une légère coloration reparaître sur les joues de l'enfant.

— Soyez béni, mon Dieu, dit-elle, soyez béni mille fois!

Quand Jean-Baptiste rouvrit les yeux, ce fut sa mère qu'il chercha tout d'abord, ce fut sa mère qui eut son premier sourire, sa mère qui, transportée de joie comme elle l'avait été de douleur, le serrait sur son sein, en lui prodiguant les plus chers noms et les plus tendres caresses. Debout à quelques pas de lui se tenait Valentine, contemplant cette scène avec intérêt.

— Si tu savais, dit la mère à son fils, avec quelle bonté mademoi­selle a bien voulu s'occuper de toi !

— Vous ici, près de moi, dit Jean-Baptiste en arrêtant sur Valentine un regard où se peignait la surprise, quand il me semblait vous avoir quittée à l'école. J'ai donc rêvé tout ce qui s'est passé ?

Il porta la main sur son épaule; il y sentit le fatal écriteau :

— Oh! non, non, s'écria-t-il en cachant son visage dans le sein de sa mère, tout est vrai.

Valentine se hâta d'enlever cet écriteau que, dans le trouble où l'on avait été jusqu'alors, on avait complètement oublié.

— Jean-Baptiste, dit-elle d'une voix douce et affectueuse à l'enfant, quand elle dut le quitter, vous vous êtes acquis en ce jour de grands droits à mon estime. Voyez en moi désormais une seconde mère : j'en aurai pour vous la sollicitude et la tendresse.

L'enfant la remercia du regard, mais Louise trouva quelques mots simples et touchants pour exprimer sa reconnaissance à la noble pro­tectrice de son fils.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 15:27

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (6-20)

le méchant philippe.     Chapitre  VI.

Dans les nouvelles dispositions où l'avait fait entrer le récit des malheurs de sa famille, Jean-Baptiste avait promis sans peine à sa mure et à l'abbé Durer de se rendre au château dès qu'on l'exigerait de lui. Au jour fixé, il s'était mis en route sans trop de répugnance, mais à mi-chemin, repris d'un accès de sauvage timidité, il avait senti son courage défaillir. Après y avoir rêvé quelques instants, le dire à l'abbé lui parut difficile, et la parole expirant toujours sur ses lèvres, il jugea plus court, pour sortir d'embarras, de s'enfuir dans les bois de Rosenval. Il courut de toutes ses forces, et ne s'arrêta que lorsqu'il se crut bien sûr de ne pouvoir entendre la voix de l'abbé, si celui-ci le rappelait. Il craignait l'effet de cette voix sur son cœur meilleur que sa tête, et, pour y échapper, il avait franchi presque un quart de lieue avant que l'abbé, assis paisiblement sur le bord du chemin pour ['attendre, se doutât de son équipée. Quand il eut repris haleine, il se sentit joyeux d'être délivré de la terrible appréhension de sa visite au château. Mais un peu de réflexion modéra singulièrement sa joie, et il ne pensa pas sans trouble et sans honte à ce qu'il avait fait 1! erra longtemps dans les bois, fort en peine de paraître chez sa mère où il craignait de rencontrer l'abbé Durer. Pressé par la faim, force 1 n fut cependant de rentrer au logis. Louise, qui avait conçu les plus belles espérances de la longue absence de son fils, fut cruellement déçue quand elle lui entendit raconter la nouvelle faute dont il s'était rendu coupable. Elle n'eut pas la force de lui faire aucun reproche, les larmes la suffoquèrent. Jean-Baptiste fut plus touché de sa douleur qu'il ne l'eût été des plus sévères réprimandes. Il eut horreur de lui-même, et, à genoux devant sa mère, mêlant ses larmes à celles qu'elle répandait, il lui promit de ne plus lui donner à l'avenir aucun sujet de chagrin, et la supplia de ne point se réduire au désespoir, en lui refusant un pardon dont il s'efforcerait de se rendre digne. Le pardon fut accordé à son repentir, et il avait déjà repris toute sa sérénité, quand parut l'abbé Durer. A la vue du digne prêtre, Jean-Baptiste voulut s'enfuir encore, mais sa mère le retint, et l'abbé lui reprocha ses torts avec douceur et autorité. Jean-Baptiste assura que ses plaintes seraient les dernières qu'on ferait entendre de lui, et gagna l'abbé, comme il avait gagné sa mère. Il fut décidé que, vers la fin de la semaine, on reprendrait la route du château. Louise respira plus librement quand elle sut que la faute de son fils était réparable; toutes ses espérances se ranimèrent, et, dans sa prière du soir, elle ne manqua pas de remercier Dieu d'avoir fait mademoiselle de Saint-Valéry si parfaitement bonne et indulgente.

Le lendemain, de bonne heure, Louise dut partir avec l'abbé Durer, son conseil en toutes choses, pour la commune qu'elle avait habitée jadis, et où l'appelait une affaire difficile qu'Antony avait léguée à sa malheureuse veuve. Louise ne manqua pas de recommander à son père la plus grande vigilance à l'endroit de Jean-Baptiste, et à celui-ci la plus entière soumission aux volontés de son aïeul. Tous deux s'engagèrent formellement envers elle, bien disposés à tenir leur promesse, l'un, malgré sa faiblesse pour son petit-fils, l'autre malgré le peu d'habitude qu'il avait de la soumission envers son grand-père. S'il est vrai de dire que depuis la révélation que lui avait faite l'abbé Durer, Jean-Baptiste employait beaucoup mieux son temps, il est également vrai qu'il se montrait aussi indocile et insoumis que par le passé, et continuait à ne suivre en toutes choses que sa propre volonté. Néanmoins, la journée qui suivit le départ de Louise se passa d'une manière satisfaisante. Jean-Baptiste avait encore présentes à l'esprit les recommandations de sa mère; son grand-père n'eut qu'à se louer de sa conduite. Le lendemain, le souvenir des sages avis qu'il avait reçus s'était déjà bien affaibli dans son esprit, et quand vint l'heure de la récréation, il prit sa course vers les bois de Rosenval sans songer à prévenir son grand-père, moins encore à lui en deman­der la permission. Il était déjà bien loin, quand il se rappela cette infraction aux promesses qu'il avait faites à sa mère : il fut tenté de retourner à la maison, mais le charme qu'exerçaient sur lui ces bois qu'il aimait tant à parcourir d'une course aventureuse, paralysa ce bon mouvement. Il s'efforça de tranquilliser sa conscience, en se disant qu'il aurait soin d'être de retour, avant que son grand-père en eût le temps de concevoir aucune inquiétude. Il bondissait ça et là comme un jeune faon, quand il se trouva tout à coup en face d'un petit garçon qui pleurait amèrement, parce que Philippe, le fils aîné du jardinier de Rosenval, s'était emparé d'un oiseau qu'il avait, et plutôt que de le lui rendre, l'avait méchamment étouffé. Le pauvre enfant, qui se nommait Adrien, ne pouvait retenir sa douleur à la vue de son oiseau étendu sans mouvement sur le gazon.

— Il a eu le cœur de faire ça ! s'écria Jean-Baptiste indigné, après avoir entendu le récit d'Adrien; le méchant Philippe, si je le ren­contre, il me le paiera !

— Hi ! Hi ! Hi ! Reprit le petit garçon, en pleurant de plus belle, mon oiseau ! Mon pauvre oiseau ! C'est moi qui l'avais élevé ! Je lui donnais la pâtée tous les jours !

— Attends, lui dit Jean-Baptiste, je vais t'en donner deux ou trois à la place de celui-ci; tu n'auras qu'à les élever de même.

Et il grimpa lentement à un arbre au haut duquel il avait aperçu un nid. Le petit garçon le suivait du regard avec un vil intérêt.

— Je le tiens ! s'écria Jean-Baptiste.

— Et moi aussi, je te tiens, dénicheur de nids, dit au même instant une voix qui fit pâlir Adrien; nous avons un compte à régler ensemble.

Jean-Baptiste regarde en bas, et reconnaît Philippe, le fils du jar­dinier, et le frère de l'enfant qu'il a renversé le jour de sa course rapide chez l'abbé Durer.

— Et d’abord, reprend Philippe, ces oiseaux, je les prends; ils iront tenir compagnie à celui qui est là par terre.

— Au moins, ne sera-ce pas de ma main que tu les recevras, répondit Jean-Baptiste avec assez de tranquillité, et en replaçant le nid. Je serais bien fâché de dénicher des oiseaux pour un méchant comme toi.

— Ah! Tu me traites de méchant ! dit Philippe en retroussant les manches de sa chemise. Eh bien! Je t'attends; descends, si tu l'oses, et nous allons voir.

— Si je l'ose ! répète Jean-Baptiste, et pourquoi donc ne l'oserais-je pas ? Il descend aussitôt, et une fois à terre, dit à Philippe :

— Me voici! Qu'est-ce que tu me veux ?

— Ce que je te veux ? répondit Philippe; tiens! Le voilà ce que je  veux!

Et il lui assène un coup de poing sur la tête. Jean-Baptiste, sans se laisser intimider par la taille de son ennemi, lequel est de deux ans plus âgé que lui, riposte vigoureusement, et je ne sais trop quelle eût été l'issue de la lutte pour Philippe qui rendait déjà du sang en abon­dance par le nez, si un garde forestier, en tournée dans cette partie du bois, ne fût survenu pour séparer les deux furieux.

— Qu'on me suive! dit le garde.

— Il m'a battu ! dit Philippe en pleurant; c'est lui qui m'a provoqué !

— Ce n'est pas vrai ! s'écrie Jean-Baptiste.

— C'est bien ! dit le garde; nous éclaircirons ça tout à l'heure. Tout fut promptement éclairci. Conduit dans une salle basse du château où l'on déposait provisoirement ceux qui commettaient quel­que délit dans les terres de Rosenval, Jean-Baptiste y avait été reconnu coupable au premier chef par le père de Philippe et le baron d'Orbeuil. Il avait en vain tenté de se justifier; il n'avait pu faire entendre une parole sans qu'on lui signifiât aussitôt l'ordre do se taire, et il avait été condamné par le baron à passer vingt-quatre heures dans le lieu où il se trouvait pour expier sa faute.

Exaspéré par cet arrêt qu'il trouvait injuste, Jean-Baptiste, demeuré seul, fit retentir dans sa prison les plus énergiques plaintes. Puis, quand il pensa à l'inquiétude où son grand-père ne pouvait tarder à être sur son compte, à ses emportements succéda un accès de douleur qui eût fait compassion à monsieur d'Orbeuil lui-même, s'il en eût été témoin. Une pensée du ciel vint calmer son désespoir, il s'agenouilla, et se mit à prier avec ferveur la divine Mère du pauvre et de l'affligé :

0 Marie, ô ma mère, s'écria-t-il, protectrice de mon enfance, venez à mon aide ! Délivrez-moi des mains qui me retiennent ici, ou si je dois y passer le temps qu'ils ont dit, envoyez-moi le courage et la patience.

Quand il se releva, s'il était bien triste encore, du moins il était résigné. Il avait recouvré assez de liberté d'esprit pour examiner sa prison. Quatre beaux murs peints d'un beau jaune en frappant ses regards réveillèrent son goût pour le dessin. Il ramassa un charbon qu'il aperçut dans les cendres de la cheminée, et fit courir sur le mur sa main avec tant d'application, que la chambre fut bientôt décorée de fresques qui n'eussent peut-être pas été tout à-fait du goût de monsieur Blémont, l'intendant. Il était encore dans le premier feu de son entre­prise, quand la porte s'ouvrant brusquement, il vit reparaître le baron d'Orbeuil qui lui ordonna de le suivre. Mais avant qu'il eût le temps d'obéir à cet ordre, le baron, qui avait aperçu les dessins tracés sur la muraille, s'était approché pour les examiner. L'enfant avait cherché tout naturellement à esquisser les lieux où il vivait libre et heureux; d'un côté, l'on voyait les ruines du vieux château; de l'autre, l'humble maisonnette de Joseph Oranger :

— Ah! Ce sont là tes distractions! Lui dit monsieur d'Orbeuil sin­gulièrement radouci ; sois sage, et j'aurai soin de toi ! Mais en atten­dant, viens rendre compte de ta conduite.

Jean-Baptiste le suivit à travers de longs corridors, traversa toute une aile du château, et arriva enfin avec son guide à la porte du salon où nous avons déjà vu les habitants du château rassemblés. Avant, d'y pénétrer avec lui, sachons ce qui s'était passé depuis son emprisonne­ment. Comme il l'avait pensé, son grand-père, après l'avoir vainement Attendu, éprouva la plus vive inquiétude.

— Hélas! se disait le vieillard avec douleur, Louise devra-t-elle encore me demander où est son fils, sans que je puisse lui répondre ? Malheureux que je suis, je ne sais rien prévoir, rien empêcher!

Et le pauvre vieillard, dont chaque instant qui s'écoulait augmentait la peine, continuait à s'accuser lui-même, sans qu'une plainte sur la conduite de son petit-fils s'échappât de ses lèvres. Quand l'heure du goûter se fut passée saris ramener cet enfant prodigue, il n'y tint plus, et, bien que ses voisins fussent encore aux champs, ce qui l'empêchait de trouver un guide, il partit, se promettant de ne point revenir qu'il n'eût des nouvelles de son petit-fils.

— Où allez-vous donc, père Oranger ? Lui demanda quelqu'un qu'il rencontra sur son chemin, Il répondit à cette question par une autre :

— N'avez-vous pas vu mon petit-fils?

La réponse fut négative et accompagnée de paroles peu flatteuses pour ce mauvais sujet de Jean-Baptiste, qui ne manquerait pas de reparaître quand il aurait suffisamment inquiété son grand-père.

Joseph Oranger n'entendait jamais sans impatience ce qu'on pouvait dire contre son petit-fils; il se promit de ne plus interroger personne. Arrivé aux deux tiers de la route qui menait à Ville-Dieu, et non sans avoir fait retentir les bois de Rosenval du nom de Jean-Baptiste, une jeune enfant qui parut sur la lisière du bois, lui dit :

— Ah! C'est vous, père Oranger! Vous cherchez Jean-Baptiste ?

— Oui, répondit vivement le vieillard, est-ce que tu l'as vu ?

— Non, mais j'ai rencontré tout à l'heure Adrien Séret, qui m'a donné de ses nouvelles.

— Eh bien ! Où est-il?

— Où il est ? Ah ! Bien, allez, il est en sûreté.

— Comment, en sûreté ?

— Oui! Adrien m'a dit qu'il s'était battu avec le fils du jardinier de Rosenval, et qu'un garde l'avait conduit en prison. Le bon vieillard, tout étourdi de cette nouvelle, s'assit un moment sur le revers de la route, pour se remettre de son émotion.

— Je vais au château, se dit-il; je connais Jean-Baptiste, tous les torts ne doivent pas être de son côté.

Il pria l'enfant de lui donner la main, et il reprit sa route avec lui. Arrivé au château, il demanda à parler à mademoiselle de Saint-Valéry; le concierge dit que mademoiselle, absente depuis deux jours pour des affaires, n'était pas encore de retour, mais qu'elle était attendue d'heure en heure. Sur cette réponse, il alla s'asseoir sur une pierre en dehors de la principale porte d'entrée. Après deux heures d'attente, il croit distinguer le bruit rapide et léger d'une voiture de maître. Son cœur bat avec violence, il se recommande à Dieu, et quand il entend rouler sur ses gonds la grille d'entrée pour livrer passage à la voiture qui n'est plus qu'à une courte distance, il se précipite sur la route, en criant de toutes ses forces :

— Grâce! Mademoiselle, grâce pour mon petit-fils!

Le cocher eut à peine le temps de retenir les chevaux qui, lancés au galop, menaçaient d'écraser le vieillard. Un laquais saute à terre, et repousse le pauvre Joseph, qui ne cesse d'implorer Valentine, en éten-

dant ses mains vers la voiture. Elle entend ses cris, et veut en savoir la cause, mais les chevaux reprennent leur course avant qu'elle ait pu dire un mot. Elle aperçoit le vieillard et lui fait des signes inutiles de suivre la voiture qui va entrer dans la cour du château. Il n'a pu voir ces signes, mais de son propre mouvement, il suit la voiture, et quand après avoir posé le pied sur le perron, Valentine se retourne pour le chercher du regard, elle le voit à la grille d'entrée, se débattant aux mains du concierge et du jardinier qui veulent l'empêcher de pénétrer dans la cour. Quand le jardinier s'aperçut que Valentine était atten­tive à ce qui se passait, il s'avança vers elle, et s'efforça de la persuader, comme il l'avait fait au concierge, que ce vieux paysan à moitié fou ne méritait pas l'honneur qu'il sollicitait :

— N'importe! Je veux l'entendre, dit Valentine qui avait senti croître encore sa compassion, en reconnaissant qu'il était aveugle.

— Que mademoiselle me permette au moins, dit le jardinier avec une mauvaise humeur assez marquée, d'assister à l'entretien que va avoir avec elle ce vieux fou; car il ne manquera pas, je suis sûr, d'accuser mon fils !

— Votre fils! Pourquoi accuserait-il votre fils ?

— J'aurai l'honneur d'expliquer cela à mademoiselle, si mademoiselle y consent.

— Bien! répondit Valentine; suivez-moi tous les deux !

Et sans prendre le temps de quitter ses habits de voyage, elle  se rendit au salon pour ouïr les deux parties. Mais le bon vieillard se contenta de demander son petit-fils, et il le fit en des termes si simples et si touchants, que chacune des personnes présentes en fut émue. Le baron, bien qu'il s'agît de Jean-Baptiste, se montra tout honteux, après le plaidoyer du grand-père, d'avoir voulu condamner à l'emprisonnement un petit-fils ainsi défendu. Le jardinier prit à son tour la parole ; il peignit la conduite de Jean-Baptiste sous les plus noires couleurs et offrit, ce qui fut accepté, de faire monter ses deux fils, victimes tour à tour de la fougue de cet endiablé. Le baron soutint le jardinier, bien entendu; il le fit, non point seulement par un effet de ses préventions contre Jean-Baptiste, mais aussi pour justifier la mesure qu'il avait prise contre la liberté de l'enfant. Joseph pleurait en silence, pendant la longue accusation portée contre son petit-fils.

— Jean-Baptiste me paraît bien coupable, se crut forcée de dire Valentine.

— On a trompé monsieur le baron sur son compte ! s'écria Joseph.

— Nous attendrons sa justification, dit Valentine.

C'est alors que le baron se rendit à la prison de l'enfant, et nous avons vu comme il s'y était soudainement adouci, et pris pour Jean-Baptiste d'un commencement d'affection. Quand celui-ci, conduit par le baron, entra dans le salon, les deux fils du jardinier s'y trouvaient déjà. Il fut reçu avec un visage sévère par Valentine, qui ne doutait presque pas qu'il ne fût aussi coupable qu'on l'en accusait; l'intérêt qu'elle lui avait porté jusqu'alors, et qu'il avait fait naître par une heu­reuse parole, était extrêmement affaibli; si elle n'avait point fait con­naître encore la triste opinion qu'elle en avait prise, c'était par égard pour ce vieillard infirme qui s'était posé en suppliant devant elle. Jean-Baptiste, à la vue de son grand-père, oublia toutes les personnes présentes, et, courant à lui, il s'écria, en lui prenant les mains :

— J'ai bien pensé, grand-père, que vous seriez inquiet, et j'en ai eu beaucoup de chagrin. Il n'y a pas de ma faute, allez, dans tout ce qui s'est passé.

— N'est-ce pas ? dit le vieillard, en l'embrassant à diverses reprises; et pourtant, on t'accuse, et devant mademoiselle, encore.

— On m'accuse !

Et les regards de Jean-Baptiste s'arrêtèrent doux et tristes sur Valentine.

— Oui, Jean-Baptiste, dit Valentine, touché de ce regard comme de l'accueil que l'enfant avait fait à son grand-père ; on vous accuse, défendez-vous.

Le jardinier, faisant avancer son plus jeune fils, lui dit :

— Commence, toi, par raconter à mademoiselle ce qui t'est arrivé avec ce vaurien.

Valentine engagea le jardinier à mettre plus de modération dans ses paroles.

— Dame ! dit l'enfant, que son père pressa encore une fois de parler ; en courant, Jean-Baptiste m'a renversé, donc je me suis fait en tom­bant une grosse bosse au front qui me faisait joliment mal. Quand Jean-Baptiste est revenu de chez monsieur le curé, je me suis mis à pleurer, parce que je me souvenais encore du mal que je m'étais fait, et lui, pour me consoler, il m'a dit comme ça : « Tiens ! Prends cette toupie, » et il m'a donné la belle toupie que je m'amusais bien avec, avant que Philippe ne me l'ait prise.

— Pourquoi lui as-tu pris cette toupie ! S'échappa à dire Jean-Baptiste en s'adressant à Philippe. Puis se rappelant les lieux où il était, il rougit et baissa la tête.

— Comment! Tu lui as donné ta belle toupie, lui dit son grand-père, cette toupie que ta mère t'a rapportée du marché, et qui t'amusait tant ?

— C'était pour le consoler, grand-père, du mal involontaire que je lui avais fait, répondit Jean-Baptiste à demi-voix; d'ailleurs, j'avais formé le dessein de ne plus jouer à la toupie.

On se regardait étonné et attendri ; l'opinion devenait singulière­ment favorable à Jean-Baptiste ; le mal qu'il avait fait avait été involontaire, une pure étourderie, et la réparation en paraissait char­mante ; elle faisait un contraste frappant avec la méchante action de Philippe, ravissant à son jeune frère le jouet qui lui avait été si généreusement donné. Ce fut au tour de Philippe de se porter en accusateur contre Jean-Baptiste, et il ne s'y épargna pas. Jean-Baptiste nia d'avoir commencé la querelle, mais par un effet de la générosité qui lui était naturelle, il se tut sur la cause qui l'avait engagée. Ce silence ne toucha point Philippe; il en profita seulement pour soutenir avec plus d'effronterie, qu'il n'avait pas porté les premiers coups, et il eut l'audace d'ajouter qu'il ignorait, encore ce qui avait pu exciter ainsi Jean-Baptiste contre lui. Il montrait, comme une preuve sans réplique des coups qu'il avait reçus, sa chemise encore tachée du sang qu'avait fait couler le coup de poing qu'il avait reçu sur le nez.

— Cela prouve-t-il que je t'aie attaqué le premier ? lui dit Jean-Baptiste, en haussant les épaules ; si je n'ai point de sang, j'ai de fameuses bosses, et c'est tout simple, puisque nous nous sommes battus ; mais ni ce sang ni ces bosses ne disent quel est celui qui a commencé, et c'est là ce qu'on veut savoir.

— Il a raison, dit le baron, à la grande surprise des juges qui s'attendaient peu à lui voir prendre la défense de Jean-Baptiste; que prouvent les pleurs de Philippe et le sang qu'il nous montre ? Que les deux enfants se sont battus : nous ne le savons bien ! Mais pour prononcer que Jean-Baptiste a été l'agresseur, il faudrait des preu­ves, et nous n'en avons pas. Je sais bien que Philippe l'affirme, mais je sais aussi que Jean-Baptiste le nie. Il est donc assez difficile de conclure.

Le jardinier mit en avant la mauvaise conduite de Jean-Baptiste que monsieur le baron avait reconnue lui-même.

— Sa mauvaise conduite ! répéta le baron avec une nuance pro­noncée de mécontentement; il sait au moins quelquefois la réparer, sa mauvaise conduite; votre plus jeune fils nous en a fourni la preuve. Et enfin, cela ne veut pas dire qu'il soit menteur. Votre Philippe ne ment-il jamais ?

— Ah! Dame, dit le père, il est comme tous les enfants, il lui arrive bien pour s'excuser d'avoir recours à de petites ruses.

— Eh bien! Moi, s'écria Joseph Oranger, j'atteste à monsieur le baron que Jean-Baptiste n'a jamais menti.

— Je le crois bien, dit le jardinier, un gars qui ne craint personne. Mais allez, ce n'est pas moins lui qui a commencé.

— Écoutez ! dit vivement Joseph, il y a un moyen de savoir à quoi s'en tenir, c'est d'appeler Adrien Séret qui a été témoin de l'affaire, à ce que m'a dit l'enfant qui m'a conduit ici.

— Ah bah! Pourquoi faire ? dit Jean-Baptiste; laissons Adrien tranquille.

— Non, non, je vais le chercher, dit Philippe avec vivacité, si mademoiselle le permet.

Et chacun de se regarder et de penser qu'il était inutile de pousser plus loin les investigations, la répugnance de l'un pour l'avis ouvert par le vieillard, et l'empressement de l'autre à s'y conformer, désignant suffisamment le coupable. On laissait partir Philippe, quand Jean-Baptiste, l'arrêtant par le bras, lui dit en riant :

— Un moment! S'il est vrai qu'Adrien soit nécessaire ici, ce n'est ni toi, ni moi, qui devons l'aller chercher.

— Sans doute, dit Valentine, restez ici, Philippe.

Et sonnant un domestique, elle l'envoya à la rechercha d'Adrien Séret, qui ne tarda pas à faire son entrée dans le salon.  

— Il va mentir, dit Philippe en le voyant paraître.

— Fi ! Pourquoi cette parole ? lui dit Valentine; avez-vous donc menti vous-même !

Philippe confus garda le silence. Adrien, interrogé, dit tout ce qu'il savait sur la rencontre de Jean-Baptiste et de Philippe dans les bois de Rosenval. Il s'attendrit encore sur la mort de son oiseau qu'il aimait tant, et que, malgré toutes ses prières, le méchant Philippe avait étouffé.

— Pourquoi, dit Valentine à Jean-Baptiste, ne nous avez-vous pas fait connaître cette horrible action de Philippe !

— Parce que j'ai pensé qu'il n'en serait pas très-réjoui, répondit simplement l'enfant.

— Mais vous avez été, reprit Valentine, jusqu'à repousser le témoi­gnage d'Adrien, quand les mensonges de Philippe vous dispensaient assurément de toute générosité à son égard ; vous teniez donc peu à votre justification ?

— J'y tenais beaucoup, au contraire, mademoiselle, mais plus Philippe par ses mensonges se mettait dans une mauvaise position, moins je me sentais disposé à rien dire contre lui; il avait bien assez, du mal qu'il se faisait à lui-même. Pour moi, ce n'était qu'un moment difficile à passer; j'étais bien sûr que la vérité se ferait jour, parce que monsieur l'abbé Durer dit que Dieu la fait toujours triompher. Cependant, vous voyez que je n'ai pu y tenir ; j'ai sacrifié Philippe à la crainte de passer à vos yeux pour un menteur, quand je l'ai vu proposer, dans l’espérance de gagner Adrien, d'aller le chercher lui-même.

Cette réponse révélait un cœur et un esprit si nobles et si chrétiens, que toutes les dames de Rosenval furent prises d'un véritable enthou­siasme pour Jean-Baptiste. C'était à qui lui adresserait des paroles d'affection, à qui lui promettrait aide et protection pour l'avenir. Pen­dant ce temps, Philippe triste et confus, recevait les réprimandes de son père, qui l'emmena chez lui par les oreilles.

— Jean-Baptiste, dit Valentine, soyez ici demain à neuf heures; je vous présenterai au directeur de l'école.

L'enfant remercia, ainsi que le grand-père, heureux et fier du triomphe de son petit-fils, sur le bras duquel il s'appuya pour sortir du salon.

— Mesdames, dit le baron, quand ils furent partis, j'ai trouvé dans Jean-Baptiste, ce que je cherchais depuis longtemps, un élève pour  l'architecture. Ce jeune garçon, très-rare en tout, a des dispositions surprenantes. Je veux lui donner deux heures de leçon tous les jours, et vous verrez ce que j'en ferai.

On eut ainsi le secret du changement soudain qui s'était opéré dans les dispositions du baron à l'égard de Jean-Baptiste.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,  Ou  LA  FOI               VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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24 février 2017 5 24 /02 /février /2017 17:45

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (5-20)

LA NOUVELLE  FAUTE.    (Chapitre V)

Quelques jours après, le même salon réunissait encore les dames de Rosenval, quand le baron s'y rendit, un énorme Vitruve sous le bras. Il voulait consulter Valentine, disait-il, sur l'ordre d'architec­ture qu'il convenait d'adopter, pour l'hospice et l'école qu'elle avait dessein d'élever. Ce lui fut une occasion de discuter savamment, du moins, il le croyait, sur le mérite de chacun des cinq ordres, et sur l'application plus ou moins heureuse qui pouvait en être faite. Quand on crut l'avoir assez longuement et patiemment entendu, on s'efforça de faire prendre à la conversation quelque autre tour plus favorable à l'échange des idées; ce fut une entreprise difficile. Il disputa le terrain pied à pied, mais la résolution était si bien prise d'échapper à Vitruve, qu'il perdit la partie, malgré des efforts désespérés. Il cessa alors de prendre part à l'entretien, et s'enfonça dans son livre favori, non sans dépit de se voir abandonné. Son silence durait depuis long­temps, quand Valentine lui offrit l'occasion d'en sortir, et de déchar­ger sur un absent sa mauvaise humeur. On parlait de Jean-Baptiste qui devait, ce jour-là même, faire sa première visite au château avec le bon abbé, et Anaïs se moquait de sa cousine sur ce protégé dont elle avait entendu faire, par le directeur de l'école, un portrait peu flatteur.

— Ma chère, dit Valentine, moquez-vous tant qu'il vous plaira de mon inclination pour lui, vous n'en diminuerez rien; et après tout, que lui reproche-t-on ? Quelques peccadilles assez légères.

A ces mots le baron fit un bond sur son fauteuil :

— Des peccadilles assez légères ! Quelle indulgence, ma nièce ! Mais c'est un mauvais sujet que ce garçon-là, un enfant tout à fait indigne de votre intérêt !

— Oh ! Mon oncle, vous êtes bien sévère !

— Informez-vous dans le village, ma nièce, vous saurez, je vous la promets, à quoi vous en tenir, sur le compte du petit-fils à Joseph Granger, comme ils disent. Les petits enfants le fuient d'une lieue; c'est le seul parti qu'ils ont à prendre, s'ils veulent n'être point vic­times de sa brutalité. Il y a peu de temps, un pauvre enfant de huit ans, le plus jeune fils de votre jardinier précisément, est rentré chez son père avec une énorme bosse au front pour s'être trouvé sur le passage de votre aimable Jean-Baptiste.

— Cela est très-grave, dit Valentine, cependant l'accident peut n'avoir pas été volontaire de la part de Jean-Baptiste; il faudrait l'entendre avant de le condamner. Je vous assure, mon oncle, que monsieur l'abbé Durer a dit à monsieur Blémont un très-grand bion de cet enfant, tout en convenant que son caractère laisse beaucoup à désirer.

— Parce qu'il fait sans doute le bon apôtre auprès de ce digne vieil-lard, repartit monsieur d'Orbeuil, que sa mauvaise humeur poussait à perdre Jean-Baptiste dans l'esprit de sa nièce : croyez-moi, c'est bien volontairement qu'il a renversé le fils du jardinier; c'a été une inspi­ration du même esprit qui le porte à tendre des cordes sous les pas des vieilles femmes pour les faire trébucher; qui l'excitait, quand il fréquentait l'école, à lancer des boulettes de papier sur le nez du directeur, et à placer sur le dos du brave homme le plus grotesque ornement!

Ces faits mis par quelques-uns dans le village à la charge de Jean-Baptiste, étaient complètement faux, mais s'il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches, il fallait bien croire que sa conduite n'était pas irréprochable.

Après cette nouvelle sortie contre le jeune paysan, le baron se remit à feuilleter son Vitruve, soulagé sans doute d'avoir pu donner cours à sa mauvaise humeur.

— Si cet enfant, dit madame d'Orbeuil, est tel qu'on le dépeint, il me paraît peu intéressant. Ici le baron releva la tête :

— Interrogez tout le village, si vous le voulez, dit-il à sa femme, et vous entendrez ce qu'on vous répondra!

Le silence qui succéda dans le salon aux terribles accusations por­tées contre Jean-Baptiste, ne fut interrompu que par la voix d'un valet qui annonça monsieur l'abbé Durer. C'était le digne prêtre que les habitants de Haut-Castel saluaient du titre de monsieur le curé, et le protecteur déclaré de Jean-Baptiste.

— Son protégé l'accompagne sans doute, murmura le baron.

Mais l'abbé Durer était seul, et ne s'avançait pas sans quelque embarras. Valentine lui fit l'accueil le plus empressé. Après quelques instants d'entretien, elle lui demanda pourquoi Jean-Baptiste n'était pas avec lui. Quoiqu'il se fût bien attendu à cette question, il lui parut si difficile d'y répondre, que pour le moment il n'y répondit pas.

— Mademoiselle, dit-il, vous avez fait deux heureux en daignant vous intéresser à cet enfant ; que n'avez-vous été témoin de la reconnaissance de la mère et de l'aïeul, quand je leur ai fait part de vos bienveillantes dispositions !

— Mais, monsieur l'abbé, vous éludez la question ! s'écria le baron ; il s'agit de l'absence insolite de votre protégé...

— Hélas ! Monsieur, je le sais bien, répliqua le bon abbé, mais je pensais qu'il m'était permis d'entretenir mademoiselle de l'intéressante famille de Jean-Baptiste : un vieillard infirme, une jeune femme...

— Allons, monsieur l'abbé, interrompit le baron, vous êtes un habile homme. Ce que la conduite de Jean-Baptiste lui fait perdre, vous voulez le faire gagner à sa famille ! Ceux que vous aimez peuvent compter sur vous.

Le bon abbé, confus, comme s'il avait été pris en faute, n'eût pas osé ajouter un mot, si Valentine, avec cette politesse aimable qui vient du cœur, n'avait relevé son courage.

— Réjouissez-vous donc pour moi, mon cher oncle, dit-elle, car j'espère que monsieur l'abbé voudra bien un jour me porter aussi quelque affection.

— Ce jour est déjà venu, mademoiselle, répondit ingénument l'abbé ; on vous aime sans vous connaître, pour le bien que vous faites, et dès qu'on vous connaît, pour vous-même. Mais par cette rare bonté qu'on vous attribue, j'ose vous supplier de ne point condamner encore mon pauvre Jean-Baptiste. Je vous assure qu'il était ce matin bien décidé à se rendre auprès de vous.

— Mais alors, que s'est-il passé depuis ? demanda Valentine; est-il malade ! Pauvre enfant ! Dans ce cas, il n'a pas besoin d'excuse. Et comme l'abbé hésitait à répondre, le baron prit la parole.

— Eh! non, dit-il, ne voyez-vous pas qu'au moment de partir l'aimable Jean-Baptiste a disparu ! Ce sont là des tours dont il doit avoir l'habitude; n'est-ce pas cela, monsieur l'abbé ?

— Hélas! Je dois avouer que c'est presque cela; nous sommes bien partis ensemble, mais, non loin d'ici, il s'est enfui dans le bois qui longe la route de Haut-Castel, du côté de Ville-Dieu.

— Eh bien ! Mesdames, s'écria le baron, d'un air de triomphe, que vous semble de ce charmant garçon qui laisse au beau milieu du che­min un vieillard, un prêtre qui veut bien s'intéresser à lui ? Je suis sûr que vous avez perdu votre temps à l'attendre ? dit-il à l'abbé.

— Cela est vrai, répondit celui-ci ; je ne pouvais croire d'abord qu'il ne reparaîtrait pas, et je l'ai bien attendu une grosse demi-heure. J'ai repris tristement mon chemin, tout préoccupé de l'effet que produirait sur mademoiselle cette nouvelle faute de Jean-Baptiste, causée par sa sauvage timidité.

— Ah ! C'est trop fort, monsieur l'abbé! s'écria le baron. Ce gail­lard-là timide ? Quelle bonne plaisanterie !

— J'avoue, dit Valentine, que je ne crois pas beaucoup à sa timidité.    — Ni moi non plus, dit chacune des autres dames.

— Je ne retire pas ce que j'ai avancé, reprit l'abbé ; mon désir d'atténuer les torts de Jean-Baptiste ne m'entraîne pas trop loin. La timidité lui a ôté le courage; il n'a pas osé me le dire; il a pris le parti de s'enfuir.

— Sans m'arrêter davantage, répliqua le baron, à l'impossibilité où nous sommes d'allier la timidité que vous prêtez à ce drôle avec cha­cune de ses actions, permettez-moi de vous dire que cette fuite ne témoigne guère en faveur du respect qu'il vous doit.

— Ah! Cette conduite est inqualifiable, dit madame de Surville.

— Je ne puis me défendre, dit Valentine, de la trouver très répré-hensible.

— Hélas ! Mesdames, reprit le digne vieillard, qui vit la cause de Jean-Baptiste tout à fait compromise, si vous saviez comme moi tout ce qu'il y a de vivacité et d'esprit d'indépendance chez cet enfant, et combien l'obéissance lui est jusqu'ici demeurée étrangère, par suite de son éducation, vous attacheriez à son action d'aujourd'hui une bien moindre importance. Mais j'ai été malade, et cet entant si turbulent, si indiscipliné, n'a plus quitté mon chevet; c'était à grand'peine qu'on parvenait à lui faire prendre le repos de la nuit. Pendant ma con­valescence, il m'a encore sacrifié tous ses jeux pour me faire la lec­ture, tant que mes yeux affaiblis par la maladie ne m'ont pas permis de lire moi-même. Cette conduite est-elle d'un méchant enfant ?

— Non, sans doute, dit Valentine, et je lui rends mon amitié.

— Soyez assez bonne, lui dit l'abbé, pour me fixer encore un jour, et je réponds de l'amener ici. Chacun se regarda en souriant.

— C'est vous engager beaucoup, monsieur l'abbé, dit madame d'Orbeuil.

— Non, non, madame, je ne m'engage pas trop. Nous allons lui faire un petit sermon, sa mère et moi, et nous triompherons de sa sauvagerie.

— Mais, dit le baron, ne vous étiez-vous pas déjà flatté aujourd'hui d’un triomphe ! Vous voyez comme vous avez réussi à soumettre sa volonté à la vôtre....

— Je n'ai pas, en effet, à me féliciter du succès, monsieur le baron, mais nous avions négligé de lui dire qu'il ne pourrait, sans nous faire une grande peine, se refuser à m'accompagner; nous ajouterons cela à notre petite morale, et nous l'emporterons très-sûrement.

— Décidément, il paraît qu'il a du bon, cet enfant, dit madame d'Orbeuil.

— Décidément, dit son mari, il paraît que c'est un garçon très-mal élevé.

— Vous êtes inflexible, mon oncle, dit Valentine. Monsieur l'abbé, il est convenu que vous essaierez d'être plus heureux une autre fois. Le jour que vous choisirez pour la présentation de Jean-Baptiste, sera aussi le mien.

Et le fils de Louise cessant enfin d'être l'objet de l'entretien, on aborda divers sujets, jusqu'à ce que le baron, par une brusque tran­sition, eut mis une seconde fois la conversation sur l'architecture, avec l'arrière-pensée de convertir l'abbé Durer à ses doctrines sur l'art de bâtir. Il reconnaissait avec joie qu'il avait, dans le bon abbé, un auditeur attentif, quand, à la révélation de ses projets sur le château, il eut le désappointement de l'entendre s'écrier :

— Quel malheur c'eût été! Je ne m'en serais pas consolé !

— Vous voyez bien, monsieur, que vous n'avez pas converti l'abbé, lui dit sa femme, et qu'il se range de notre côté.

— Je ne sais pas trop pourquoi, répondit le baron avec dépit, car il approuvait tout; peut-être rattache-t-il quelque souvenir à ce château ?

— Vous l'avez dit, monsieur le baron, et les plus chers!

— Vous l'entendez, mesdames; ainsi, ce n'est plus une question de goût, mais de sentiment, s'écria le baron en se trottant, les mains.

— Question de goût ou de sentiment, peu importe ! Répliqua sa femme; toujours est-il qu'il voterait avec nous, si cela était néces­saire, pour la conservation de notre cher Rosenval.

— Pourrait-il en être autrement, dit l'abbé, lors même qu'il ne m'intéresserait pas comme œuvre d'art, et je réserve cette question, n'en déplaise à monsieur le baron. J'ai reçu, tout jeune, ici, la plus noble, la plus généreuse hospitalité ; j'y ai connu les plus tendres comme les plus sûres amitiés de ma vie; il n'est pas une pierre de ça château qui ne me rappelle ce que je dois aux respectables et illustres hôtes qui l'habitaient jadis.

Il raconta son passé, avec cette simplicité charmante dont la vertu unie à la piété a seule le secret. Redevable de son éducation à la générosité des derniers descendants des comtes de Saint-André, comblé de leurs bienfaits, il n'avait pas voulu séparer son sort du leur, et, à l'époque de la révolution, il avait émigré avec eux. Il fut ordonné prêtre dans l'émigration, d'où il ne revint qu'en 1814. Il ne restait plus qu'un seul membre de cette noble famille, lequel, de retour en France, fut contraint par sa pauvreté de vendre le château de ses pères. Il se renferma avec l'abbé Durer dans une modeste retraite où il finit obscurément ses jours, connu de Dieu seul et des pauvres avec lesquels il partageait son revenu. Après cette nouvelle perte si douloureuse pour son cœur, l'abbé Durer conçut le dessein de venir habiter le hameau où s'étaient écoulés les jours heureux de sa jeunesse et de se consoler d'avoir perdu tout ce qu'il avait aimé, en faisant un peu de bien dans les lieux où il lui en avait été tant fait à lui-même. Il obtint sans peine du régisseur de Valentine la per­mission de se fixer au vieux château, et de l'abbé Dimmel, le véné­rable curé de Ville-Dieu qui appréciait sa vertu, d'évangéliser Haut-Castel, dont l'indifférence religieuse et les mœurs relâchées attristaient le coeur du pasteur. Depuis deux ans qu'il s'était voué à cette œuvre difficile, si l'on ne pouvait dire qu'il avait fait une moisson abondante, on ne pouvait dire non plus que son zèle s'était dépensé en pure perte. Plus d'un vieillard s'était réconcilié avec Dieu, plus d'un père de famille avait déserté le cabaret pour l'église, et à la satisfaction du bon abbé qui considérait les enfants comme les futurs réformateurs de Haut-Castel, ceux-ci suivaient chaque année en plus grand nombre les instructions du catéchisme, et fréquentaient plus assidûment l'école fondée à Ville-Dieu par Valentine. Ce que je viens de rapporter en quelques mots, avait fourni à l'abbé Durer un assez long récit.

— Monsieur l'abbé, lui dit Valentine, comme il se retirait, le châ­teau de Rosenval renferme encore pour vous des amis, qui ne seront désormais complètement heureux, que si vous consentez à les voir souvent, et à les choisir pour confidents de vos bonnes œuvres.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL, Ou  LA  FOI                                                          VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 17:58

LES PLANS DU BARON D’ORBEUIL. (IV)

Le château de Rosenval, ou Rose-en-Val, est un bel édifice du dix-septième siècle, qui porte dans toute son architecture, sa distribution et sa décoration intérieure, le cachet du grand siècle. Dans les apparte­ments, Louis XIV est représenté dans presque tous les actes de sa vie héroïque. Une chambre immense, nommée encore aujourd'hui chambre du roi, le montre à la tête de ses troupes, et notamment au fameux passage du Rhin. Elle porterait plus justement le nom de chambre des batailles, s'il est vrai qu'elle ne doit sa désignation qu'à un séjour de quelques heures qu'y fit le roi Louis XIV encore enfant. Mais tels sont les hommes : avides de distinctions et d'honneurs, ils sacrifient partout, dès que leur vanité est en jeu, la vérité au mensonge. La révolution de 89 respecta le château, ou plutôt l'oublia. Quelques bustes du grand roi, quelques portraits des princes de sa famille furent soigneusement cachés par des serviteurs fidèles, et les possesseurs du château de Rosenval le retrouvèrent en 1814, à peu près dans l'état où ils l'avaient laissé, sauf les ruines qu'avait produites un abandon de vingt et quel­ques années. Ils n'étaient plus assez riches pour habiter cette demeure quasi royale, ni pour entreprendre les réparations considérables qu'elle réclamait. Ils la mirent en vente, et ce fut le comte de Saint-Valéry qui s'en rendit l'acquéreur. Valentine hérita des titres et de l'immense fortune du comte son grand-père. Le baron d'Orbeuil, tuteur de Valen­tine, professait pour sa jeune pupille une respectueuse admiration, et lui portait le plus sincère attachement. Il était venu habiter le château avec sa femme, sa fille, et la gouvernante qui avait élevé Valentine, la respectable madame de Surville. Monsieur d'Orbeuil n'avait qu'un désir, c'était d'utiliser, au profit de Valentine, l'expérience qu'il croyait avoir acquise dans les affaires, et, pour commencer, il voulait procéder à un remaniement général du château, afin d'en doubler, disait-il, et peut-être même d'en tripler la valeur comme propriété. Valentine l'écoutait en souriant, mais bien décidée à préserver Rosenval des améliorations de son tuteur. Il soupirait après l'instant où il lui serait permis de faire résonner le marteau dans tous les coins de l'édifice ; il avait préparé tous les plans, mais le plus difficile restait à faire, il le sentait bien, c'était de leur ménager l'approbation de sa pupille. Il n'en, dormait plus, et hésitait chaque jour devant une ouverture complète de ce qu'il méditait, sous le pressentiment de l'opposition qui lui serait faite non seulement par Valentine, mais par tout le personnel du châ­teau. Un matin cependant, il s'arma de courage, et descendit pour le déjeuner avec une énorme liasse de papiers sous le bras.

— Ah! Papa, lui dit sa fille Anaïs en le voyant paraître, que portez-vous là ? Sont-ce des dessins ?

— Oui, ma fille, ce sont des dessins, dit-il avec quelque importance, ce sont des dessins que je vous montrerai tout à l'heure.

On se mit à table. Le baron se plaignit du froid, bien que la douceur de la température eût permis de tenir les fenêtres ouver­tes, et qu'un bon feu fût allumé dans la vaste cheminée de la salle à manger.

— Vous êtes indisposé, mon oncle ? lui demanda Valentine avec intérêt. Bien qu'il ne fût que son cousin, la jeune fille lui donnait un nom plus tendre.

— Non, ma nièce. Mais le froid qui règne ici, et qu'aucun feu ne peut combattre, m'incommode toujours. Satisfait d'avoir si bien ouvert le passage à la discussion de l'affaire qui l'occupait, il n'eut garde de s'arrêter là :

— Comment, dit-il, en mesurant du regard le plafond, ne régnerait-il pas ici en toute saison une température glaciale ? Considérez un peu quelle hauteur ! Portez les regards autour de vous : quelle étendue ! Nos pères avaient, en vérité, une vanité incroyable; ils se prenaient pour une race de géants! Ainsi, dans ma chambre à coucher, il m'est absolument impossible de distinguer les objets qui se trouvent dans deux extrémités, supposé que j'occupe le milieu. De tels déserts peu­vent-ils être habitables ?

— Mais parfaitement, mon oncle, dit Valentine, et je trouve que nos pères s'entendaient beaucoup mieux que nous en véritable magni­ficence. Ils se logeaient en rois de cet univers, prenant sans compter l'air, l'espace et la lumière ; et nous, malgré le luxe ruineux de nos appartements, nous avons l'air de parvenus, qui ne se sentent pas chez eux, et n'osent se mettre à leur aise. On ne dira point de nous que nous nous sommes pris pour une race de géants, mais bien pour des pygmées.

— Ainsi, ma chère nièce, à nos petites constructions si confortables, où nous avons chaud l'hiver presque sans feu, vous préférez ces salles immenses où le vent se rit de toutes les précautions que vous pouvez prendre pour l'empêcher d'arriver jusqu'à vous, ces galeries sans fin, séjour aimé des hirondelles et des corbeaux, ces longs corridors où !e bruit de vos pas est répété par l'écho ! Ma nièce, permettez-moi de vous dire que votre goût habituel est en défaut.

— J'en appelle à l'assemblée! dit Valentine en riant. Ai-je le mal­heur d'être seule de mon avis ?  Il n'y eut qu'une voix pour condamner le baron qui, accablé sous le poids de ce jugement, tourna vers ses chers dessins un regard d'amour et de douleur.

— Non, dit-il enfin, du ton d'un homme décidé à jouer son atout, et en déroulant ses plans sur la table, au milieu des plats et des assiettes du déjeuner; non, vous ne pourrez donner la préférence à l'ancienne manière de construire, quand vous aurez examiné ces plans, c'est impossible.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria madame d'Orbeuil, une nouvelle façade du château de Rosenval! Eh! Monsieur, vous démolissez le château ?

— On démolit le château ! s'écrièrent à la fois Valentine et Anaïs.

— Eh non ! dit le baron intimidé par ces cris de terreur; je change seulement quelque peu sa disposition extérieure. Ainsi, Rosenval, au lieu de présenter un fer-à-cheval un peu irrégulier, mesdames, ne vous déplaise, je l'ai bien constaté l'autre jour, offrira un carré parfait; puis sa façade, sans aucun exhaussement, comptera un étage de plus, comme vous le voyez ici, et le château sera éclairé par autant de fenêtres qu'il y a de jours dans l'année, ce qui ne laissera pas d'être piquant.

— A quoi bon tant de fenêtres ? dit madame d'Orbeuil.

— Mais pour donner du jour, madame, aux nouveaux apparte­ments. C'est incroyable, continua-t-il en s'animant, le parti que j'ai en tirer de ce vieux château. D'un seul coup, j'en triple la valeur, pour vous donner une preuve de ce qu'il devient dans mes mains, combien pensez-vous que j'aie su tirer de pièces de la salle où nous sommes ? Quatre, mesdames, quatre et de fortes belles, je vous assure. Tenez, vous les  voyez ici, sur le plan du rez-de-chaussée : salle à manger, salon pour les jours ordinaires, quand nous sommes entre nous, cabinet d'étude, et bibliothèque. Eh bien! Mesdames, que dites-vous de cela ? demanda-t-il en se frottant les mains.

— Pour moi, répondit la baronne, je dis qu'il serait très regrettable que cette belle salle fût transformée comme elle l'est sur vos plans.

— On voit bien que vous n'entendez rien, madame, au grand art de bâtir, dit le baron avec un peu d'aigreur.

— Plût à Dieu, murmura sa femme, que vous eussiez toujours pensé ne pas vous y entendre plus que moi!

Valentine, immobile devant les plans, rêvait aux moyens de détacher le baron de la bizarre idée qui s'était emparée de lui, et s'affligeait en même temps, à la vue de ces volumineux dessins, de toute la peine qu'il avait prise en pure perte. Madame de Surville, la digne gouvernante de Valentine, eut la curiosité de savoir ce qu'il avait fait de la chambre du roi, et du grand salon de réception. A peine le lui eut-elle demandé, qu'il s'écria :

— Deux appartements complets, madame, deux appartements. Et il se mit en devoir de lui montrer les plans.

— Mais, mon oncle, dit enfin Valentine, je n'ai pas du tout l'inten­tion de faire reconstruire le château; je n'ai même pas pensé a aucun changement dans sa distribution intérieure.

— Ma chère nièce, réfléchissez qu'en suivant mes plans, vous serez non-seulement logée plus confortablement, mais que la valeur da votre immeuble sera décuplée, peut-être, dans le cas de vente; ça n'est pas là, ce me semble, une médiocre considération.

— Mais je ne le vendrai pas, j'espère; et si mes héritiers vendent après moi, ils se contenteront de la valeur telle quelle de ce pauvre vieux château, dont vous menacez si sérieusement l'existence.

— Vous refusez, dit le baron en roulant ses plans avec tristesse, à transformer cette froide et inconfortable demeure en un vrai paradis terrestre!

— Mais, monsieur, dit madame d'Orbeuil avec un peu d'impatience, vous oubliez trop que vous êtes seul de votre avis.

— Vos plans sont très-bien faits, mon oncle, dit Valentine; ils ma paraissent indiquer une parfaite-connaissance de l'architecture, et me font naître la pensée d'employer votre talent, si vous le permettez, à des constructions que je projette.

Elle essayait, dans sa bonté toujours si délicate, d'adoucir, pour le baron, l'échec qu'il essuyait, quoi qu’avec un peu plus de sagacité, il eût bien pu s'en tenir assuré d'avance.

— N'est-il pas vrai, mesdames, continua-t-elle, qu'ils sont admirablement faits ? Et n'est-il pas étonnant que mon oncle ait pu les exécu­ter en si peu de temps ?

— J'ai travaillé jour et nuit, je puis le dire, depuis notre arrivée ici, dit le baron un peu consolé par cet éloge donné à son talent, d'architecte. Mais quels sont vos projets, ma nièce? demanda-t-il.

— De faire construire de nouvelles écoles, plus vastes et mieux entendues que celles qui existent, répondit Valentine. J'ai aussi l'intention de doter Ville-Dieu, et les communes environnantes, d'un hospice, pouvant servir en même temps d'asile pour la vieillesse.

— Je vois déjà ce qui vous convient, dit le baron en se frottant les mains d'un air de satisfaction; je vais sans tarder me mettre à l'œuvre.

— Ah ! Vous avez encore bien du temps devant vous, dit en souriant Valentine; ce n'est pas avant deux ou trois ans que nous pourrons commencer ces grandes entreprises.

— Je sais, je sais, dit le baron avec un peu d'émotion, puisque pour moi vous avez...

— Pas un mot de plus, mon cher oncle, si vous m'aimez un peu.

— Je m'arrête, dès que vous l'exigez. Je ne pensais pas non plus, continua-t-il en replaçant ses plans sous son bras, que ceux-ci, s'ils étaient agréés, pussent être exécutés immédiatement; je voulais seu­lement que, le moment arrivé, on n'eût aucune incertitude sur la nature des changements à opérer. Ainsi ce château restera ce qu'il est. Tant pis! Je vais dès demain m'occuper de vos futures construc­tions, afin qu'au jour où vous les commencerez, elles ne laissent rien à désirer.

La pensée que ces nouveaux plans lui étaient commandés, qu'il pouvait y travailler avec une espérance fondée de les voir un jour exécutés, lui rendit toute sa bonne humeur; il quitta le salon tout à fait consolé de sa défaite. Anaïs ne pouvait lui pardonner !e dessein destructeur qu'il avait eu contre le château, et n'eût été le respect qu'elle lui devait, dès qu'il ouvrit la bouche sur ce sujet, elle eût sans doute protesté très vivement; mais elle ne put se taire, dès qu'il eut quitté la salle à manger.

— Vous figurez-vous pareille chose, mesdames ? Ce beau château sous le marteau des démolisseurs ! Cher Rosenval, de quel destin te menaçait-on ! Ce que n'ont pas fait les hommes en 1793, dit-elle avec une chaleur comique, mon père, un être doux, paisible, bon, a voulu le faire ! Sans nous tu périssais, noble édifice d'un noble temps, non dans un jour de fièvre populaire, mais...

— Dans un jour de fièvre d'architecture, interrompit Valentine en souriant, vous voyez que le démolisseur aurait eu aussi son excuse.

— Il n'est pas possible avec vous, dit Anaïs d'un ton plaisant, de garder rancune à personne; vous découvrez aux plus coupables des motifs d'absolution. Mais quelle qu'eut été sa fièvre du moment, le démolisseur de Rosenval n'aurait jamais trouvé grâce devant moi.

— A propos de ce nom de Rosenval tout parfumé de poésie, dit madame d'Orbeuil, vous nous avez promis, ma chère Valentine, le récit d'une légende à laquelle se rattache, nous avez-vous dit, je crois, l'origine du château ?

— Ah! Je me le rappelle, dit Anaïs vite, ma bonne Valentine, un gentil récit, ne fût-ce que pour apaiser l'agitation où m'a laissée la proposition de mon père.

— Ce que vous traitez, mesdames, si légèrement de légende, est uns histoire, une vraie histoire, dit gaiement Valentine.

— Ah! dit Anaïs, je vais y prendre encore bien plus d'intérêt. Devrons-nous pleurer ?

— Vous serez libre d'agir sur ce point comme il vous conviendra; je n'exige pas un succès de larmes, mais je crois, mesdames, que nous ferons bien de passer au salon, afin que vous puissiez au moins pleurer commodément, si l'occasion s'en présente.

La proposition fut agréée. Les quatre dames se rendirent dans le salon voisin, où elles avaient coutume de se réunir pour quelques heures, après le déjeuner; chacune d'elles reprit l'ouvrage qu'elle y avait laissé la veille, et quand elles furent établies dans les vastes fauteuils qui garnissaient le salon, Valentine commença son récit.

— C'était pendant les guerres de la Fronde, dit-elle. Vous savez, mesdames, comme la haine qu'on portait au Mazarin, ainsi qu'on disait alors, avait partagé la France en deux camps opposés où se voyaient également une armée, des princes du sang, les généraux et une foule de citoyens recommandables, mais où ne flottait pas égale­ment la bannière royale. C'en était assez pour imprimer sur l'un des deux un honteux stigmate, celui de l'infidélité au souverain, et de la trahison envers la patrie.

Les honnêtes gens qui s'y étaient laissé entraîner le sentaient bien, et la plupart n'attendaient qu'une occasion favorable pour faire leur soumission.   (A suivre)

 

 

 Le comte de Saint-André était de ce nombre; son attachement au prince de Condé l'avait poussé parmi les révoltés; mais sa conscience ne cessait de lui reprocher sa faiblesse, et dès les premières ouvertures d'accommodement qui lui furent faites de la part de la cour, il alla trouver le prince de Condé et lui demanda la permission de se retirer, pour reprendre sa place dans l'armée royale, à la tête de laquelle, ajouta-t-il, il espérait voir bientôt le prince lui-même. Condé était déjà las de cette guerre, mais l'orgueil qui l'em­pêchait de faire sa soumission le poussa peu après à la funeste résolution de se joindre aux Espagnols dans les Pays-Bas.

« Le comte de Saint-André s'efforça de racheter par ses services la faute qu'il avait commise; il combattit avec éclat les ennemis de la France sous Turenne; il les combattit plus tard sous Condé, quand celui-ci, réconcilié avec son souverain, fut redevenu le héros de Fribourg et de Rocroi. Atteint de blessures fort graves qui, mal cica­trisées, le contraignirent, jeune encore, à se retirer du service, le roi, comme témoignage de sa satisfaction, lui confia le gouvernement de l'Artois, et le nouveau gouverneur partagea sa résidence entre Saint-Orner et Arras. Il s'occupa avec conscience de ses fonctions qui n'étaient point sans difficultés dans une province si récemment fran­çaise. Il attira la bénédiction des peuples et les louanges du grand roi sur sa paternelle et intelligente administration. On s'attache aux lieux où l'on fait des heureux; le comte se promit de ne pas quitter l'Artois, lors même qu'il cesserait de le gouverner. Il voulut se créer une retraite qui pût un jour satisfaire tous ses goûts, mais il n'avait pu encore se décider sur la situation, quand sa fortune l'amena dans ce vallon. Je n'essaierai pas de vous décrire la contrée où nous sommes, vous la connaissez comme moi; elle était peut-être alors plus boisée qu'aujourd'hui, et la forêt surtout devait avoir plus d'étendue. Mais Haut-Castel existait déjà à l'état de ruines; c'est le comte qui, plus tard, fit restaurer la tour, la chapelle et la grande salle dite des Chevaliers, telles que nous voyons tout cela encore aujourd'hui. Le comte, charmé de l'aspect du pays comme de la solitude qui l'environnait, mit son cheval au pas pour mieux jouir des beautés naturelles qui s'offraient à lui. Il oublia les heures dans cette promenade solitaire, et ne s'aperçut qu'il l'avait trop prolongée qu'au besoin impérieux qu'éprouva tout à coup son estomac. Loin de toute habitation, il ne pouvait espérer de satisfaire son appétit et se disposait à regagner Saint-Omer au galop, quand son cheval perdit un fer. Le comte sentit poindre sa mauvaise humeur, il s'en prit à la pauvre bête, il s'en prit aux hommes qui s'obstinaient à ne point paraître dans la solitude où il se trouvait, il s'en fût peut-être pris au Ciel même, s'il n'eût été un des hommes les plus religieux de la province.

« La nuit approchait; il ne savait pas au juste à quelle distança il était de Saint-Omer, et il dut même reconnaître qu'il avait perdu sa route. Il était à l'entrée de la forêt que vous voyez d'ici, là-bas du côté droit. Il attache son cheval à un des premiers arbres qui la bor­dent, et se met à la recherche d'un bûcheron avec l'intention de l'envoyer au plus prochain village pour faire mettre un nouveau fer à son cheval. Il pénétrait toujours plus avant dans la forêt sans rencontrer personne, et succombait à la fatigue et à la faim, quand il entendit dans l'éloignement une voix fraîche déjeune fille s'écrier : " Père, votre souper est prêt; rentrez vite. » A ces mots, le comte ranima ses forces, et l'espoir de prendre part à ce souper lui fit crier aussi fortement qu'il le put : «Un voyageur égaré demande l'hospita­lité ! » A peine avait-il parlé qu'un homme d'une soixantaine d'années, sortant d'un taillis voisin, vint à lui : « Ma foi, dit cet homme, la Providence n'est jamais en défaut; vous êtes égaré, et ma maison est à deux pas; entrez, vous vous y reposerez, et je vous remettrai ensuite sur votre route. — J'ai grand'faim, mon ami, dit le comte, pouvez-vous me donner à manger ? — Comment donc! Vous allez sou­per avec nous! » Et le comte fut conduit dans une petite bicoque cachée dans l'épaisseur du bois. Une jeune fille de dix-huit ans qui s'y trouvait, ouvrit des grands yeux à la vue de l'étranger. « Rosé, lui dit l'hôte du comte, dispose tout pour bien traiter ce seigneur, qui s'est égaré dans notre contrée. »

La jeune fille obéit avec empressement, et le comte ne tarda pas, assis entre ses deux hôtes, à prendra sa part d'un souper qui lui parut délicieux. On causa pendant le sou­per, et le comte reconnut dans Pierre Duterray son hôte, un soldat qui avait servi dans son corps, alors qu'il faisait partie de l'armée de Condé, pendant les guerres de la Fronde. Il lui rappela les affaires où ils s'étaient trouvés ensemble, et cita les actions d'éclat qui avaient mérité à Pierre Duterray l'attention de ses chefs. Celui-ci écoutait ces récits avec une silencieuse reconnaissance pour un si fidèle souvenir, et se tirait la moustache de dépit de n'avoir pas reconnu tout d'abord son ancien capitaine. Son mécontentement contre lui-même éclata enfin; il se prodigua les épithêtes les moins flatteuses. « Modère-toi, lui dit le comte, vingt ans changent bien un homme, surtout quand on l'a connu dans sa première jeunesse. Qu'avais-je alors? Dix-neuf ans à peine. Il n'est pas surprenant que tu ne m'aies pas reconnu. Mais que fais-tu ici, caché au fond d'un bois, comme un homme qui n'ose pas se montrer? — Ce n'est pas, au moins, répondit Pierre avec une noble fierté, que j'aie besoin d'éviter les regards de personne. » Et il raconta comme quoi, privé de toutes ressources à la mort de sa femme, dont la petite fortune s'était éteinte avec elle, il avait obtenu du comte de Castol-Villars, un autre de ses chefs du temps de la Fronde, la place de garde, en Artois, des propriétés forestières de ce seigneur. « Ce n'est pas un magnifique emploi, dit-il en terminant, car monsieur de Castel-Viliars a peu de chose ici, mais enfin cela nous fait vivre tant bien que mal, ma fille et moi. »

« Il était difficile de voir une créature aussi ravissante que Rosé Duterray. Les bois où elle vivait semblaient lui avoir communiqué  leur fraîcheur et leur poésie. Rosé parla peu, mais ce qu'elle dit parut au comte rempli d'agrément et de raison. « Qu'elle est bien nommée ! se disait-il; elle est vraiment sœur, par la beauté et la grâce, de la fleur qui porte son nom. » Il passa la nuit dans la maisonnette où le meilleur lit lui fut abandonné. Le lendemain, de bon matin, Pierre Duterray partit avec le cheval de son hôte pour le plus prochain village, afin que la bête fût mise en état de regagner Saint-Omer. Il arriva sans encombre chez le maréchal ferrant, mais à peine il en était sorti, qu'il fût arrêté, et fort rudement mené par des hommes qui l'accusèrent d'avoir volé l'animal favori de Son Excellence, le maréchal gouverneur. Dès la veille au soir, les serviteurs et les officiers de la maison du comte s'étaient mis en campagne, inquiets de son absence prolongée, et c'étaient eux qui, reconnaissant la mon­ture de leur maître, avaient arrêté l'ancien soldat de la Fronde. Pierre Duterray protestait vainement que ce n'était point le cheval du gouverneur de l'Artois, mais celui d'un brave officier, sous lequel il avait autrefois servi; il ne pouvait convaincre personne, chacun ayant reconnu trop positivement la monture du gouverneur. On forma sur le pauvre Duterray les plus injurieux soupçons; on alla jusqu'à le soupçonner d'un assassinat. Une brigade de la maréchaussée fut chargée de le conduire à Saint-Omer, tandis qu'une autre, ayant à sa tête un officier de la maison du comte, se rendit au domicile du brave homme, pour y faire des perquisitions. On eut peine à le dérober à la vindicte publique, quand le bruit qu'il était l'assassin présumé du gou­verneur se fut répandu dans la ville. Le peuple fit mine un moment de vouloir enfoncer les portes de la prison où on l'avait conduit, et il ne fut contenu que par l'appareil militaire qui y fut aussitôt déployé. Le pauvre Pierre ne savait trop quelle serait la fin de sa triste aventure; il se demandait s'il avait reçu chez lui, la veille, un assassin ou un honnête homme, et s'il devait être victime de son hos­pitalité. Il se voyait sous le coup d'une accusation capitale, et les procédés de la justice pour arriver à la connaissance do la vérité, ne lui paraissaient pas très rassurants.

« Rosé Duterray mise à son aise par l'aimable simplicité du comte, lui avait proposé de s'asseoir avec elle, à la porte de la maisonnette, pour jouir de la fraîcheur et du parfum des bois. Tout en travaillant à un ouvrage de femme, elle l'entretenait dans un langage gracieux et naïf des habitudes de sa vie et de la bonté de son père, quand un cliquetis d'armes se fit entendre à une courte distance; effrayée, elle se leva soudain et le comte suivit son exemple. Il fit quelques pas en avant, pour connaître les survenants; mais au même instant, il vit des soldats déboucher de tous côtés, et s'avancer sur lui et sur Rosé comme pour les faire prisonniers. La jeune fille, pâle d'effroi, se réfu­gia dans ses bras. « Qu'est-ce qu'il y a ? Que voulez-vous ? dit le comte; vous commettez sans doute une erreur ? » Il avait à peine achevé ces mots qu'un brigadier, le saisissant au collet, s'écria : « De par le roi, je vous arrête ! »

  Par un mouvement involontaire, le comte avait porté la main sur la garde de son épée, quand un officier de sa maison, qui suivait la maréchaussée, accourut précipitamment, et dit au brigadier : « Que faites-vous ? Respectez monseigneur! » Le pauvre homme se confondit aussitôt en excuses, et Rosé s'éloigna de quelques pas de celui auprès duquel elle avait cherché un refuge. « M'expliquerez-vous, messieurs, dit le comte, ce que signifie votre présence ici ? ». On le lui apprit, et s'il fut touché des marques d'intérêt qu'on lui prodiguait depuis la veille, il fut indigné du traitement qu'on avait fait subir au père de Rosé. « A Saint-Omer, messieurs ! dit-il, hâtez-vous d'aller rendre la liberté à ce brave homme, et laissez-nous deux chevaux pour mademoiselle et pour moi. » Ses ordres furent exécutés, les soldats partirent au galop, et, peu après, il partit lui-même en compagnie de Rosé. Ils avaient dépassé les deux tiers de leur course, quand d'un nuage de poussière qui s'élevait au loin devant eux, ils virent sortir une multitude d'hommes à pied et à cheval, qui firent retentir l'air de mille vivats, dès qu'ils eurent reconnu le comte. C'était la popu­lation de Saint-Omer qui s'était portée au-devant de lui, et témoignait ainsi sa joie de le revoir. Il remercia ces braves gens avec un profond attendrissement. On lui avait amené sa voiture où il monta, après y avoir fait prendre place à sa compagne de voyage. De retour à son hôtel, il manda Pierre Duterray qui avait été délivré de prison, et qui ne comprenait encore autre chose à ce qui se passait, sinon qu'on ne le soupçonnait plus d'aucun crime, et que le gouverneur était retrouvé. Il pleura de joie en revoyant sa fille dont il s'était cru séparé pour longtemps, et demeura confondu de reconnaître dans le gouverneur de la province, le capitaine avec lequel il avait soupe la veille. « Pierre, dit le comte au brave Duterray, tu ne me quitteras plus, tu dirigeras ma maison, tu y feras ce que tu voudras, peu im­porte, pourvu que tu ne me quittes pas ; et je vais placer ta fille auprès d'une femme de mérite qui la traitera comme la sienne. » Le comte obtint de monsieur de Castel-Villars la cession de la petite forêt dont la garde avait été confiée à Pierre Duterray, et il réussit à se rendre l'acquéreur de tout le reste de la vallée. Il fit aussitôt construire ce château non loin des ruines de l'ancien, qui avait été détruit pendant les guerres de l'Allemagne avec la France, et lui donna la forme d'un fer à cheval, en mémoire de l'incident qui avait amené sa rencontre avec Rosé et son père. Par affection pour la première, il donna le nom de Rose-en-Val à sa nouvelle habitation, où il vint passer ses étés, avec cette même Rosé devenue sa femme. Elle ne lui avait apporté d'autre noblesse que ses vertus, d'autres richesses que sa bonté; mais Dieu l'avait sous ce rapport si libéralement dotée, que chacun avait félicité le comte de son choix, et que personne n'avait songé à le lui imputer comme une tache à sa gloire. Le grand roi lui-même ne dédaigna pas de joindre ses félicitations à toutes celles que le comte avait reçues, quand, l'année qui suivit son mariage, la maréchale comtesse de Saint-André avait été présentée à la cour de Versailles. Elle fut admirée pour sa grâce et sa distinction, dans ce lieu qui était l'école la .plus parfaite de la politesse et de l'élégance. Telle est l'ori­gine du nom de Rosenval, origine qui en vaut bien une autre, ajouta Valeutine en plaisantant, et qui nous prouve que la beauté et la vertu font quelquefois leur chemin dans le monde. »

J'aime plus que jamais, dit Anaïs, ce nom de Rosenval. Une question seulement : Pierre Duterray jouit-il longtemps du bonheur de sa fille ?

— L'histoire dit, répondit Valentine, que le brave Pierre Duterray crut devoir adresser quelques représentations au comte, sur la dis­proportion d'une telle alliance, quand celui-ci lui demanda la main de sa fille, mais que lorsqu'il vit que le comte ne s'était décidé qu'après de mûres et longues réflexions, il laissa faire la Providence, et s'aban­donna ingénument à la joie de posséder une fille assez sage, assez belle pour devenir la femme d'un des plus grands seigneurs de la France. L'histoire ajoute encore, et ceci pour votre plus grande satis­faction, ma chère Anaïs, qu'il parvint à une extrême vieillesse, et qu'il bénissait en mourant trois générations de fils.

— Mon enfant, dit madame de Surville à sa chère pupille, il est, je crois, l'heure que vous avez désignée pour vous rendre chez cette pauvre femme dont le mari s'est blessé hier.

Valentine se leva aussitôt pour quitter le salon; chacune des autres dames avait également réglé l'emploi de son après-midi, et l'on sa sépara pour ne plus se revoir qu'au dîner.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                      Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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19 février 2017 7 19 /02 /février /2017 18:04

Ouvriers  de la dernière heure…      (2-2)

Le maitre  sortit vers la troisième.... la sixième et la neu­vième heure.

Il a sans cesse besoin d'ouvriers, aussi, ne se contente-t-il pas des premiers, et il passe, repasse sur la  place où, à toute heure, il trouve des activités à employer. Ainsi sont symbolisées les intermittences possibles au ser­vice de Dieu, à quoi il faut remédier.

1° Intermittences. — Dieu nous a appelés et nous avons répondu.  Malheureusement la  persévérance  dans l'effort est pénible et, de ce fait, subit des interruptions. Il nous arrive, après avoir travaillé quelque temps, de nous retrouver « sur la place, désœuvrés ». Lorsque nous nous examinons au moment d'une bonne retraite, nous constatons peut-être ici ou là quelque progrès, plus sou­vent des reculs et des stagnations.

Cela tient à deux causes : atténuation de la lumière, attiédissement de la chaleur. Ce qui lance, en effet, la volonté en avant, c'est la conviction acquise sous l'in­fluence d'une bonne méditation, d'une forte lecture, d'une bienfaisante parole. Ces causes n'agissent pas à jet continu, et si nous négligeons de reprendre un contact fréquent avec la vérité que nous avons, par elles, entrevue, sous un angle plus impressionnant, cette vérité s'estompe à l'ho­rizon et perd de sa force d'impression. Comme la volonté suit l'intelligence, celle-ci étant moins claire, celle-là devient plus lâche. Facilement alors, on cède aux appels d'une vie moins tendue vers l'idéal, moins généreuse, moins fidèle.

Regardons la route parcourue. Nous devions être ouvriers de la première heure ; la troisième est passée, la sixième, la neuvième, et nous en sommes toujours au même point, ni plus surnaturels, ni plus vertueux, ni plus zélés.

J'ai, ô Jésus, de grands motifs de m'humilier devant vous. Même si j'avais fait tout ce que je devais, je n'aurais pas à être fier. Vous m'avez appris que, chaque soir, je n'ai qu'à dire : « Nous avons fait ce que nous devions faire ; •nous sommes des serviteurs inutiles. » (Luc., 17, 10). Que dois-je dire en constatant que je suis inconstant, hésitant, jamais définitivement fixé sur la voie montante ? Ayez pitié de moi.

2° Constance. — Si nous ne sommes pas fermes dans notre labeur spirituel, Dieu l'est dans l'appel par quoi il nous convie à nous y appliquer. « Voici que je suis à la porte et je frappe. » (Apoc., 3, 20) ; comme le maître revient à chaque instant voir ce qui se passe sur la place, ainsi des avances divines. Jamais la grâce ne se lasse ; infinie est la patience de Celui qui i la dispense. Aussi bien, serons-nous sages de ne pas rester là sur la route, mais dès que nous constatons que nous nous sommes arrêtés, de recom­mencer à marcher.

Parce que le laboureur n'est allé qu'au quart, qu'au tiers de son sillon, cela n'empêche pas que les trois quarts, les deux tiers restent à tracer et doivent l'être.

L'existence est faite de reprises sans fin des mêmes activités. C'est la loi des choses ; le soleil se lève, il se couche, pour se lever et se coucher encore indéfiniment. C'est la loi des personnes, l'artisan va à sa tâche et pour lui, les jours se suivent et se ressemblent.

Reprenons-nous donc sans fin, ni étonnés, ni lassés d'avoir à le faire. Nous savons que la couronne est pro­mise aux obstinés. Pour nous la donner, le Maître n'exige pas de nous trouver victorieux, mais, de nous voir, au moment où il nous appellera, les armes à la main.

Seigneur, c'est bien souvent que j'ai entendu votre voix, jamais moins bonne, moins aimante. Je veux tâcher d'y mieux répondre. Au fait, il est bon que je pense que, dans l'existence, à une heure mystérieuse, il y a un effort maître à accomplir, triomphateur, définitif, entraîneur de tous les autres. Je serai attentif à ne le point manquer et je m'établirai ainsi, autant que possible, dans la constance à votre service.

Il sortit... vers la onzième heure.

Il n'y a plus qu'une heure avant la fin du jour, et cependant, il se trouve encore des ouvriers inemployés. Il faut croire que le travail est bien abondant, puisque, même ceux-là, le maître n'hésite pas à les engager à sou service.

1° Ouvriers de la dernière heure. — Nous les con­naissons trop ces baptisés qui, une fois la première com­munion faite, ne mettent plus les pieds à l'église, et qui, cependant, récompense du bien qu'ils ont pu faire au cours de leur vie, reçoivent à la fin la grâce insigne des derniers sacrements. Dieu les a appelés jusqu'au bout, ils ont fini par l'entendre.

Est-ce bien rassurant cette réconciliation in extremis, à la suite d'une longue existence d'oubli ou d'offenses ? Y a-t-il réconciliation réelle ? Si grandes sont les difficultés de penser, d'agir, pour un mourant, surtout, dans un ordre d'idées où, non seulement il manque d'entraînement, mais que tout son passé contredit ! Angoissante question qui nous incite à un grand zèle pour la conversion des pécheurs.

Mais risquons-nous d'être ouvriers de la onzième heure ? Hélas ! Oui ! Éloignons la supposition, pourtant faisable, d'une âme qui ne fut pas à son devoir, et qui voit la mort s'approcher, alors qu'elle est dans un état ne laissant aucun doute sur la place qu'elle aurait dans l'éternité, si elle ne faisait pas volte-face.

Une autre supposition, qu'on ne peut guère méconnaître, c'est celle d'un homme qui a reçu les mêmes lumières que ses amis, mais qui, alors que ceux-ci progressaient en vertu, est resté plus qu'imparfait. Visibles sont ses défauts, non édifiantes ses allures, et les années, les mois qu'il a devant lui sont plus que mesurés. Que va-t-il faire ? Rester comme il est, et attendre stupidement la fin ; ou, opérer coûte que coûte un redressement généreux et total ? S'il a bien la foi, il n'hésitera pas et, ouvrier de la dernière heure, il répondra à l'appel du Maître : « J'ai dit, je com­mence », tant qu'on a un souffle de vie, c'est toujours temps.

Trois formes de morts sont devant moi, ô mon "Dieu, mort affreuse, mort douteuse, mort heureuse. J'élimine les deux premières, je choisis la troisième ; mais il faut pour cela que je me hâte ; ce n'est pas au dernier moment qu'on improvise un coup de maître, et il s'agit d'en faire un, pour bien mourir. Convertissez-moi tout de suite, et main­tenez-moi sur la voie.

2° Bonté du Maître. — Inépuisables sont les trésors de la miséricorde de Dieu, et, où que nous en soyons, quoi que nous ayons derrière nous, il ne nous est pas permis de mettre en doute sa bonté : « Je ne veux pas la mort de l'impie, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. » (Ez., 33, 11).

La vision est attendrissante de Jésus-Christ sur la croix, ouvrant les portes du paradis au larron pénitent, juste avant son dernier soupir. Il faut relire dans les prophètes, les appels du Seigneur aux pécheurs ; adorable est la paternelle clémence dont il les assure : « Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront comme neige ; s'ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront blancs comme la laine. » (Isai., 1, 18). .Nulle place, donc, pour la déses­pérance, le découragement, même simplement la tristesse. Dieu veut notre salut, c'est absolument sûr ; sa grâce est toute-puissante, c'est non moins sûr ; que faut-il de plus ? Rien que notre confiance et notre amour. Un acte sincère et ardent de charité, donc plein de filial abandon, donne plus de gloire à Dieu que ne lui en ont enlevé de nombreux péchés mortels. Hâtons-nous, quelque heure qu'il soit, serait-ce l'avant dernière ou la dernière, n'hésitons pas à aller au Père ; c'est plus que temps, mais c'est toujours temps.

Mon Dieu, je viens à vous, je veux être à vous. Si, à une heure de folie je m'écartais de vous, ramenez-moi toujours à vous, n'aurais-je plus que quelques minutes, à vivre.

Ils reçurent chacun un denier.

La journée finie, chacun reçoit son salaire ; comme il avait été convenu, il est le même pour tous. En dépit de cette entente préalable, il y a des mécontents. A la fin de notre existence nous recevrons chacun selon nos mérites.

1° Récompense identique. — Vie, vie éternelle, royaume des cieux, telles sont les expressions employées par Nôtre-Seigneur pour désigner la récompense de nos efforts de perfection. Nous savons de quoi il s'agit : « La vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent, mon Dieu et celui, que vous avez envoyé : Jésus-Christ. » (Joan., 17, 3). Malgré les divergences d'écoles relativement à l'essence de la béatitude formelle, nous sommes d'accord avec la philosophie et l'Écriture en admettant, comme le fait saint Thomas, qu'elle consiste dans la vision : « Nous le verront comme il est, face à face. » C'est ainsi pour tous les élus : il n'y a pas deux gloires, à tous le ciel réserve la connais­sance claire et intuitive, sans effort de raisonnements, de Dieu comme il est en lui-même. Il y a des saints qui, ici-bas furent des illettrés, d'autres qui furent des génies, il n'y a pas un Dieu pour ceux-ci, un Dieu pour ceux-là, chacun d'eux est rempli de la même lumière à la mesure de ses capacités réceptives, et chacun est satisfait.

Il est bienfaisant de vivre de cette pensée du « denier céleste » qui récompensera nos travaux ; il est bon de songer à la disproportion entre ce que nous donnons et ce que nous recevrons : encouragement et soutien. Qu'on ne tire pas de là cette conséquence que notre religion est insuffisamment pure parce que intéressée. Sans discussion théologique, réfléchissons que tout amour est intéressé nécessairement, essentiellement, et que Jésus nous veut dans la joie : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. » (Joan., 15, 11).

Mon Dieu, j'espère avec une ferme confiance que vous me donnerez votre gloire dans l'autre monde. Cette dis­position vous agrée ; « les bienheureux me disent : nous avons l'espoir d'être sauvés. » ; je vous supplie de me faire grossir leur nombre.

2° Récompense différente. — Elle est pittoresque la comparaison qu'emploie saint Paul : « Autre est la clarté du soleil, autre la clarté de la lune, autre la clarté des étoiles ; une étoile diffère d'une autre en clarté. » (1 Cor., 15, 41). Et cependant, il n'y a qu'une seule lumière essentielle. De même qu'ici-bas il y a différents degrés de grâce, eu égard aux multiples façons de correspondre aux exigences divines, de même dans l'éternité, il y a différents degrés de gloire, selon les mérites variés des élus. Multiples sont les couronnes : celle de l'évangéliste n'est pas celle du patriarche ; celle de l'apôtre n'est pas celle de la vierge ; celle du martyr n'est pas celle du confesseur ; et cepen­dant, « le même Seigneur de tous est riche envers tous ceux qui l'invoquent. » (Rom., 10, 12).

Et parce que chacun possède autant qu'il le peut ce Seigneur d'infinie bonté et d'éternelle gloire, il n'y a qu'harmonie et joie, charité et bonheur ; tous les désirs sont satisfaits, nul n'envie ce qu'a son voisin ; c'est la quiétude, la paix parfaites.

Il serait excellent que, dès ici-bas, on s'exerçât à vivre ainsi d'unité, chacun à sa place et content d'y être, parce que comprenant qu'il est dans la volonté de Dieu, qui veut le meilleur pour chacun de nous. Dans une forêt il y a des arbres de tailles bien distantes les unes des autres ; le roseau ne jalouse pas le chêne, le chêne ne méprise pas le roseau, et la forêt est belle, le même soleil la pénètre, les mêmes zéphires la rafraîchissent.

O Jésus, vous avez demandé pour nous à votre Père l'union en vous ; de tout mon cœur je vous adresse moi-même cette prière, afin de commencer sur cette terre la vie du ciel.

Est-ce que votre œil est mauvais parce que je suis bon ?

La fin de la parabole en renferme tout le sens. Dieu parle, il s'agit de son royaume; il y a d'abord appelé les Juifs, puis, vers la fin des temps, les Gentils, auxquels, par son Christ, il a donné autant qu'aux premiers. Tous seront admis, et au même titre, dans l'Eglise chrétienne. La Synagogue n'a pas voulu l'admettre ; elle s'est ainsi exclue du royaume. De cet enseignement ressort l'affir­mation :

1° Justice. — Nombreux sont les problèmes de Provi­dence que notre pauvre esprit n'arrive pas à résoudre. Ce n'est pas étonnant ; nous sommes étroits et petits ; ne voyant pas de très haut, nous ne voyons pas très loin ; aussi, nos jugements, parce qu'insuffisamment éclairés, sont fatalement exposés à être erronés. , Sages serions-nous de nous abstenir d'en porter en certains cas, surtout de les formuler. Admettons l'incompréhensible et atten­dons l'heure du grand jour.

D'après nos  manières  d'apprécier,  nous  souscririons volontiers à la plainte des ouvriers de la première heure, pas plus payés que ceux de la dernière. Pourtant, en stricte justice, nous aurions tort : « Mon ami, je ne te fais point d'injustice n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier ? » Si des droits avaient été lésés, la réclamation eût été fondée ; il n'en était pas ainsi ; ce qui avait été convenu, promis, accepté, était consciencieusement donné. Reste au maître le droit d'être plus généreux pour l'un que pour l'autre ; nul ne peut le lui refuser, et s'il en use, il ne commet nulle injustice.

En présence de certains événements, nous restons son­geurs. N'essayons pas de trouver une réponse satisfai­sante aux questions de notre petit esprit ; la vraie lumière le déborde. Dieu est juste, il est libre ; taisons-nous et adorons en paix. Pourquoi ceci et pas cela, pourquoi lui et pas moi, pourquoi le triomphe des mauvais et l'humi­liation des bons ? Impossible de savoir. Nous sommes ici-bas, bien bas, Celui qui est en-haut, très-haut, sait, et cela suffit à notre foi, à notre amour. Justice de Dieu, liberté de Dieu, amour de Dieu, c'est tout un en lui, c'est tout lui-même.

Mon Dieu, je suis souvent étonné, attristé, inquiet devant les événements ; c'est que je manque de confiance. Pardonnez-moi ; vous êtes la 'Sagesse infinie ; je m'aban­donne à vous.

2° Bonté. — En soldant le salaire promis et accepté, le maître était juste ; le mécontent ne l'était pas, qui voyait du mal, là précisément où il y avait une touchante lar­gesse.

Dieu n'est que bon, et sous les jeux de sa Providence il y a une miséricorde infinie. Quelles que soient les secousses qui bouleversent l'humanité, quelles que soient nos épreuves personnelles, si nous songeons à la multiplicité, à la gravité des péchés qui se commettent sans cesse, ne dirons-nous pas avec le prophète : « C'est grâce, à la misé­ricorde de Dieu que nous ne sommes pas anéantis. » (Tess., 3, 22). En fait, et essentiellement, Dieu ne doit rien à personne, et il donne tout. Au lieu de nous étonner, de chercher des explications à notre mesure et que nous croirions raisonnables, nous ferions mieux de nous appliquer à discerner la bienveillance, la bienfaisance, la libé­ralité, la patience, la longanimité, la clémence divines par rapport à tout ce qui se passe en nous et autour de nous. Ainsi, nous éliminerions de notre âme rancunes, amertumes, jalousies, préoccupations anxieuses.

Mon Dieu, je ne veux pas mériter le reproche d'avoir « l'œil mauvais ». Je me reposerai, les yeux fermés, sur votre bonté, persuadé que vous voulez le bien de tous, et qu'à l'heure suprême, j'admirerai la condescendance de vos desseins.

Extrait de : STELLA MATUTINA, Méditations quotidiennes. Mgr A. Gonon. (1947)

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 16:00

Ouvriers  de la dernière heure…            (1-2)

Le royaume des deux est semblable à un homme qui sortit pour engager des ouvriers pour sa vigne.

Vous êtes, ô mon Dieu, le Souverain du royaume des cieux. Les paraboles qui en parlent mettent en relief les aspects sous lesquels nous pouvons vous adorer. C'est votre bonté surtout que nous admirerons en ces méditations :

1° Le Père de famille. — Cet homme qui possède une propriété où il veut employer des ouvriers, c'est Dieu. Sa création est le domaine où les anges et les hommes ont une tâche à remplir. Pourquoi l'a-t-il organisée, réalisée comme elle est, avec d'immenses richesses à exploiter ?

Nous pouvons nous poser la question, car rien  ne  lui manque en son éternité, il se suffit éternellement, infiniment à lui-même. Simple, et cependant sublime, est la réponse que nous fournit l'adage scolastique : « L'œuvre suit l’être » « Dieu est amour » (Jean., 4, 16), il crée donc par amour. Subsiste un grand mystère, mais la lumière est certaine et sûre ; seul l'amour explique la création, et dans son point pouvant agir que pour lui, c'est pour l'amour qu'il a créé; cet amour est la cause première et la cause finale de tout.

Envisagé sous cet angle, le monde nous paraît dans un magnifique horizon et donne à nos vues une élévation, une largeur qui influeront sur nos intentions et sur nos actes. Compris dans l'économie générale de cette création, entraînés dans l'immense mouvement des êtres, nous devons éliminer tout ce qui relèverait du banal ou du vulgaire, et nous tenir toujours très haut.

O mon Dieu, je me .sens à la fois et bien petit et bien, grand dans ce vaste univers. Afin que je m'y tienne à ma place, faites que je ne vous y perde jamais de vue, et que j'entende un perpétuel Sursum corda retentir à l'oreille de mon âme.

2° Les ouvriers. — C'est nous. Dieu a voulu nous associer à son œuvre ; tout homme est son collaborateur. « Nous sommes les adjuvants de Dieu. » (I Cor., 3, 9). En quoi apparaît une merveilleuse condescendance. Remar­quons, en effet, que les richesses créées doivent être exploitées pour être richesses. La terre est féconde, le soleil et la rosée en développent les germes, mais il faut que l'homme la travaille. Laissée à elle-même, ou elle produira une folle et inutile germination, ou elle demeurera stérile ; l'industrie humaine intervient pour l'utiliser. Ainsi en est-il en tout ordre d'idées.

Le vrai, le beau, le bien sont des produits d'activités, des résultats d'efforts. Riches terres, que notre  intelligence et notre volonté ;  le Créateur ne fera pas  de la première un foyer de lumière, de la seconde un centre d'énergie, si nous ne nous en mêlons pas. On ne se laisse pas vivre, on vit, c'est-à-dire qu'on coopère à l'action de Dieu. Même dans le paradis terrestre, il en devait être ainsi. Adam y avait été mis « pour qu'il le travaille et le conservât. » (Gen., 2, 15). Ainsi donc, tout être intelli­gent est un ouvrier du Seigneur, chargé, selon le plan providentiel tracé, d'utiliser les autres êtres par la raison et par la foi.

De nouveau, ô mon Dieu, je me sens petit et grand ; petit en me mesurant à l'œuvre à accomplir, grand, en me voyant, dans cette œuvre qui est la vôtre, associé à vous-même.

Que je vous sois docile afin de vous être utile ouvrier pour travailler sa vigne.

Isaïe a écrit : « La vigne du Seigneur c'est la maison d'Israël ».  Ainsi nous invite-t-il à regarder le monde des âmes comme la vigne où le Maître envoie ses ouvriers.

1° Travail à accomplir. — Le labeur des âmes c'est d'atteindre leur fin. Engendrées à la vie surnaturelle, elles doivent travailler à son développement, la conduire à sa perfection selon les desseins du Créateur. Vivre pour sa gloire, la réaliser par notre sanctification, voilà l'œuvre proposée, l'œuvre nécessaire. Car, ne l'oublions pas, Dieu ne veut, ne peut vouloir en tout ce qu'il fait, que sa gloire. Il écrase tout ce qui s'y opposerait ; l'enfer s'explique par son nécessaire et adorable absolutisme. Il a pris soin d'instruire largement et lumineusement son peuple sur ce point si important : « Si tu obéis exactement à la voix de ton Dieu... il s’élèvera au-dessus de toutes les nations de la terre... Tu seras béni dans la ville et dans les champs... ». (Deut., 28, 1). Par son prophète il souligne le but de ses dons : « Tout homme qui invoque mon nom. Je l'ai créé, formé, façonné pour ma gloire. » (Isai., 43, 7). Il ne supportera pas les contradictions, il répète à plusieurs reprises : « Je ne donnerai pas ma gloire à un autre. »  M., 42, 8).

Notre  tâche  est  donc  ainsi  bien  tracée,  et  donnant son extension à la recommandation de saint Paul, « faites tout pour la gloire de Dieu » (I Cor., 10, 81), nous concluons que préoccupations, occupations, tout en nous doit  converger vers ce point.  Et ce n'est pas banal, si  nombreux et absorbants peuvent être nos autres motifs l'activité.

O  mon  Dieu,   gardez-moi  sur  cette   ligne  de  justice, Jésus disait : « J'honore mon Père... Pour moi je ne cherche ma  gloire » (Jean.,  8,   49) ;  ne  permettez  pas   que  exposé à me replier sur moi-même, je fasse autrement que lui.

2° Comment l'accomplir ? — II s'agit de la gloire de Dieu extérieure. Elle ne peut que s'harmoniser sur sa gloire intérieure. L'honneur réclamé par Dieu tient à sa nature, ici ou là il est identique à lui-même. Or, le mystère de sa vie intime, en ce qu'il est connu par la révélation, nous montre, en lui une connaissance et un amour infinis, éternels. Le Père se connaît ; la connais­sance qu'il a de lui-même c'est son Verbe. De l'un à l'autre existe un amour qui leur est consubstantiel, l'Esprit ; et cette activité est ineffable bonheur, adorable félicité.

A l'extérieur, le prolongement de cette gloire intime sera ce que définit saint Augustin : « une grande science accompagnée de louange ». Nous appliquer, donc, à connaî­tre et à aimer le Seigneur, telle est notre sublime labeur du temps. Nous l'accomplissons dans la nuit de la foi ; à l'heure de l'éternité, il s'épanouira dans la lumière: «Dans ta lumière, nous verrons la lumière. » (Ps. 35, 10).

Étudions donc Dieu, méditons, lisons, réfléchissons, nous ne saurons jamais assez. Aimons Dieu, servons-le avec une fidélité attentive, grandissante. Ainsi nous le glorifierons.

Vous avez dit, bon Maître : « C'est la vie éternelle qu'ils te connaissent, ô mon Dieu, ainsi que celui que tu as envoyé, le Christ (Jean., 17, 3), aidez-moi à acquérir cette notion vivifiante de Dieu, base d'un amour que je demande à votre Cœur d'intensifier sans cesse.

Il sortit de bon matin.  Ayant souci de son exploitation, le maître sort de bonne heure afin d'avoir d'utiles ouvriers qui feront bonne besogne, car la tâche est considérable. Dans le champ du Père des cieux, il y a aussi les ouvriers de la première heure.

1° Du point de vue éternel. — Tous les hommes, par là, sont ouvriers de la première heure, car, en principe, leur vocation date de l'éternité. « Au commencement était le Verbe... tout a été fait par Lui. » Comme un artisan, avant de réaliser son œuvre, la conçoit, la porte dans son esprit, ainsi Dieu, avant de les créer, a conçu, porté les êtres en sa pensée, en son Verbe. Dire qu'il les a conçus, portés, est en soi inexact ; il n'y a pas en lui de passé ; nulle secousse, nulle survenance en son immutabilité. Ce qu'il est, il l'est depuis toujours, ce qu'il fait, il le fait depuis toujours. Avant que le monde fût, Dieu nous voyait, nous créait, nous appelait à la vie, nous traçait notre route, nous mesurait notre tâche. La «Première heure « remonte à l'éternité. «Il nous a choisis en Lui, avant la constitution du monde » et l'apôtre précise la raison pour laquelle il nous a conviés ainsi à aller travailler à sa vigne : « pour que nous soyons saints et sans tâche devant lui dans la charité. »

J'éprouve, ô mon Dieu, en pensant à ces magnifiques réalités, le besoin de m'écrier avec votre apôtre : O profondeur inépuisable de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies incom­préhensibles ! De lui, par lui et pour lui sont toutes choses. A lui la gloire dans tous les Siècles. Amen (Rom., 11, 33).

2° Du point de vue temporel. — Nous sommes dans le temps, et normalement nous jugeons à la mesure du temps. Il y a, de ce point de vue, vocation et vocation. Depuis combien d'années sommes-nous appelés à tra­vailler dans le champ du Père ? Pour quelques-uns, plutôt peu nombreux, l'appel fut entendu un peu tard ; mais, pour le grand nombre, il fut perçu « à la première heure », dès la plus tendre enfance. Perçu, mais, peut-être, fut-il 'donné bien avant. Comme toute grâce, la vocation est gratuite. Toutefois, nul ne doutera que certaines influences ne seraient-ce que celles de la prière, peuvent intervenir près de Dieu. A la prière se joignent, et combien efficaces, le sacrifice et la sainteté. Or, s'il y a de lourds atavismes, il y a d'admirables hérédités. Nos parents immédiats ont pu être des saints, quelque aïeul, possédait une âme incan­descente de charité, un autre était un émouvant martyr du devoir ; il y a, dans l'histoire des vocations, des secrets qui nous seront révélés dans l'éternité, et qui nous mon­treront que l'appel miséricordieux, l'appel privilégié que nous avons entendu à tel moment de nos plus jeunes ans, date de bien plus haut ; il remonte à la mère, à la grand-mère, à une autre, dont la haute vertu a incliné sur nous le regard de Dieu, et ce regard fut celui du Christ pour le jeune homme de l'Évangile : « il le regarda et l'aima ». Ne soyons pas infidèles, et parce que la parole de l'amour a toujours retenti à nos oreilles, répondons avec une inviolable constance.

Je puis, ô mon Dieu, m'écrier avec saint  Augustin : «D'où me vient, ô Seigneur très aimant, Dieu Très-Haut, père très miséricordieux, créateur tout-puissant et très doux qu'il ait plu à votre infini Majesté de me créer ? » Mon âme déborde d'actions de grâces !  (A suivre)

Extrait de : STELLA MATUTINA, Méditations quotidiennes. Mgr A. Gonon. (1947)

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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 16:07

JEAN-BAPTISTE   CHEZ   L’ABBÉ.     (Chapitre III) 

 

Le lendemain matin, Jean-Baptiste, avec sa toupie qui depuis la veille était sa compagne inséparable, se rendit chez l'abbé d'une course rapide, oubliant la recommandation que lui avait faite sa mère de ne point s'échauffer. I1 renversa sur la route deux petits garçons, trébucha par-dessus un troisième, et tomba de toutes ses forces sur la porte de l'abbé, alors que les victimes de sa précipitation se débat­taient encore à terre en lui criant qu'il était un méchant. Geneviève vint ouvrir épouvantée.

— Ah ! dit-elle, j'aurais dû deviner que c'était ce diable qui nous arrivait. Je croyais notre porte enfoncée! Comme il est en nage! Peut-on se mettre dans un pareil état! Ah ! Le vilain enfant ! Il fera mourir sa mère de chagrin !

— Oh ! Ma bonne Geneviève, parce que j'ai un peu couru !

— Ma bonne Geneviève! Parce que j'ai un peu couru, répéta la bonne en s'efforçant de contrefaire la voix de Jean-Baptiste ; faites le bon apôtre ! Il appelle ça courir un peu ! Dieu de bonté !

Et la vieille Geneviève lui essuyait le front.

— Et ces enfants, qui crient là-bas ? Je parie qu'en passant vous leur aurez joué quelque tour de votre façon ?

— Oh ! Pour cela non ! Je ne les ai seulement pas vus ! C'est bien pour ça qu'ils crient.

— Comment! C'est bien pour ça !

— Oui, parce que je les ai fait tomber en courant, mais il faut croire qu'ils ne sont pas trop solides sur leurs jambes.

— Ni vous non plus apparemment, car votre blouse est couverte de boue à l'endroit des genoux.

— J'ai fait un faux pas par-dessus le dernier.

— Par-dessus le dernier ! répéta la vieille Geneviève en appuyant sur chaque syllabe; quel enfant ! Mon Dieu, quel entant !

Et elle le conduisit à la cuisine, où elle s'occupa de faire disparaître les taches de la blouse.

— Monsieur le curé est-il chez lui, ma bonne Geneviève ? demanda Jean-Baptiste.

— Oui, mais il est en conférence avec monsieur Blémont, l'inten­dant au château de Rosenval.

— Alors je vais m'amuser un peu, en attendant monsieur le curé.

— Mais je vous défends, monsieur l'étourdi, d'aller dans la basse-cour; je n'ai pas envie que vous effarouchiez encore mes poules, et que vous fassiez sortir mes lapins comme vous avez fait hier. Il m'a fallu passer plus d'une heure à réparer vos sottises.

— Je vous demande bien pardon, ma bonne Geneviève, cela ne m'arrivera plus. Je voudrais bien savoir comment j'ai effarouché les poules : elles étaient apparemment de mauvaise humeur hier. Quant aux lapins, j'avoue que je me suis figuré qu'ils s'ennuyaient d'être prisonniers. Je me mettais à leur place; mais rassurez-vous, je vois bien qu'il ne peut y avoir rien de commun entre les idées d'un lapin et les miennes : vous pouvez sans crainte me laisser retourner dans la basse-cour.

— Non, vraiment, vous n'irez pas! Malgré tous vos beaux discours, je ne me fie pas plus à vous qu'auparavant.

— C'est très-mal ! Mais du reste, je n'ai pas du tout envie de ta basse-cour aujourd'hui. Regarde la jolie toupie que maman m'a rap­portée du marché ! Voilà qui m'amuse bien mieux qu'une basse-cour !

Et ces paroles étaient à peine dites, que la toupie roulait dans les jambes de Geneviève.

— Prends garde, prends garde ! lui criait-il; range-toi!

Et comme elle ne faisait pas au gré de Jean-Baptiste une place assez grande à sa toupie, il prit par derrière la pauvre bonne, et la fit pirouetter avec tant de vivacité, qu'elle se mit à jeter les hauts cris.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda une voix grave.

Et Jean-Baptiste, se retournant, se vit en face de l'abbé et de mon­sieur Blémont, attirés l'un et l'autre sur le seuil de la cuisine par les cris de Geneviève, au moment où le premier reconduisait le second.

— C'est ma toupie, monsieur le curé, dit Jean-Baptiste un peu confus.

— Quoi! C’est votre toupie qui poussait des cris ? Vous avez là une étonnante toupie!

— J'en ai les côtés qui me font mal, dit Geneviève en portant les mains au-dessus des hanches; ce mauvais sujet-là prétendait que je (Tenais sa toupie : il ne fait ni un ni deux, me prend dans ses bras, et me fait tourner comme un tonton.

— Mais qui vous a permis, monsieur Jean-Baptiste, de venir jouer chez moi à la toupie ?

— C'était pour passer le temps, monsieur le curé, puisque je ne pouvais pas vous parler tout de suite, et que Geneviève n'aurait pas voulu m'occuper dans la cuisine, je suis sûr, si je le lui avais demandé !

— Vous pouvez bien y compter ! dit Geneviève avec un peu d'aigreur; jolie utilité dont vous m'auriez été! Si j'avais voulu voir une cuisine bouleversée en un clin d'œil, je n'aurais eu qu'à accepter vos services.

— Geneviève est pour moi d'une grande injustice! dit Jean-Baptiste d'un air contrit.

— Ah! Voyez le petit saint! Don apôtre, allez! répliqua la vieille bonne déjà radoucie.

L'intendant et l'abbé s'amusaient de cette petite scène; celui-ci crut néanmoins devoir conserver un ton sévère avec Jean-Baptiste :

— Allez m'attendre dans mon cabinet, monsieur, lui dit-il, noua avons un compte à régler ensemble.

Jean-Baptiste, tout surpris, arrêta ses regards sur l'abbé comma pour lui demander l'explication de ces paroles, et il se disposait à obéir à l'ordre qu'il avait reçu, quand il fat retenu par l'intendant, qui lui dit :

— Est-ce que vous ne vous êtes pas trouvé hier sur le passage U-s mademoiselle de Saint-Valéry?

— Oui, monsieur, répondit l'enfant

— Vous lui avez parlé?

— Oui,-monsieur.

— Monsieur l'abbé n'aurait pas prononcé votre nom, qu'à votre mine et à vos allures, j'aurais parié que c'était vous. Eh bien ! Vous savez que mademoiselle vous attend ?

— Oh! Je n'irai pas.

— Il ne faut pas manquer, au contraire, de vous présenter à elle; elle vous veut du bien.

— Je suis bien décidé à ne pas aller au château, cependant, dit l'opiniâtre garçon.

— C'est ainsi que vous vous montrez sensible à la bienveillance de mademoiselle ? répliqua l'intendant.

— J'y suis très-sensible, monsieur, et la preuve c'est que le baiser que mademoiselle m'a donné hier, et les mots qu'elle m'a adressés, m'avaient comme tourné la tête ; mais depuis j'ai pensé que je n'ai pas besoin d’aller au château; je conserverai le souvenir de la bonté da mademoiselle, mais je n'irai pas la voir.

— Oh ! Que cette tête doit être difficile à mener, dit l'intendant, et la lui prenant amicalement entre les deux mains. J'espère, petit, que tu changeras de résolution, et qu'un de ces jours tu te laisseras conduire par l'abbé ou par moi auprès de mademoiselle.

Jean-Baptiste fit un geste négatif, et, s'échappant des mains de monsieur Blémont, il se rendit d'une course précipitée dans le cabinet où l'abbé lui avait dit de l'attendre. Tout en reconduisant l'intendant, à une centaine de pas du vieux château, l'abbé lui dépeignit Jean-Baptiste et sa famille sous les couleurs les plus propres à l'intéresser. A son retour, il trouva son protégé, étendu sur le parquet, et suivant attentivement, appuyé sur ses coudes, le mouvement rapide et cir­culaire de sa toupie.

— Encore avec cette toupie ! lui dit-il.

— J'étais tout seul, répondit Jean-Baptiste en se relevant préci­pitamment.

— Eh quoi! À votre âge, vous n'avez pour vous distraire d'autre moyen que le jeu ? J'ai bien des choses à vous dire, Jean-Baptiste, choses graves, et qui méritent toute votre attention. Prenez une chaise, et écoutez-moi bien.

Subjugué par le ton solennel de ce début, l'enfant, sans dire un mot, remit sa toupie dans sa poche, et fit ce qui lui était dit.

— Je vois avec une grande peine, Jean-Baptiste, que les instruc­tions qui ont précédé et suivi votre première communion, et cette première communion elle-même, sont loin d'avoir porté les fruits que j'en espérais. Qu'y a-t-il de changé en vous ? Êtes-vous moins insouciant, moins dissipé, moins ennemi de tout frein qu'autrefois !  Chaque jour, il me faut reconnaître que ma parole est tombée dans une terre aride, et que la grâce de Dieu n'est plus en vous.

— Oh! Monsieur, s'écria Jean-Baptiste, je prie pourtant le bon Dieu soir et matin, et aussi à votre messe, puisque je la sers tous les jours.

— La prière qui ne vient pas du cœur offense Dieu, loin d'attirer ses grâces.

— Pourquoi monsieur le curé croit-il que je ne prie pas Dieu de tout mon cœur ? demanda Jean-Baptiste d'un ton doux et triste.

— Seriez-vous si rebelle à la volonté de vos parents, si peu docile à mes avis, si vos prières s'élevaient du fond de votre cœur ? Non, vous n'avez point la piété; non, vous n'avez point l'amour; la marque de l'un et de l'autre, c'est le changement de vie. Vous gran­dissez, et vos défauts grandissent avec vous. Dans peu d'années, vous atteindrez l'âge d'homme, et si d'ici là vous n'avez pas fait de sérieux efforts pour vous corriger, vos défauts seront devenus des vices, et l'homme méprisable succédera sans retour à l'enfant paresseux et indiscipliné. Que faites-vous de chacune de vos journées ? Est-ce pour perdre le temps que Dieu nous l'a donné ? Ne dirait-on pas, à vous voir toujours oisif, que la taille chez vous a devancé les années, et que vous êtes encore dans la première enfance! Regardez autour de vous, ne voyez-vous pas que chacun travaille, dans la mesure de ses moyens et de ses forces ? Riches et pauvres, petits et grands, chacun apporte son tribut de sueurs et de fatigues, et vous voulez échapper seul à la loi générale ! Vous ne le pouvez sans crime et sans appeler sur vous, par un juste jugement de Dieu, la honte et la misère. Prenez garde! Enfant de douze ans, vous vous refusez à toute discipline; le mot devoir ne peut être prononcé devant vous, sans vous effarou­cher; comme un jeune sauvage, vous vous abandonnez impétueu­sement à tous vos penchants, bons ou mauvais; prenez garde : vous êtes sur le penchant d'un abîme; si vous ne vous rejetez promptement en arrière, le jour des larmes n'est pas loin pour votre mère.

— Monsieur, dit Jean-Baptiste avec émotion, croyez-moi, je ne serai pas un homme méprisable, je ne coûterai pas de larmes à tua mère, c'est bien assez de celles que je lui ai fait répandre Lier. Je n'avais jamais pensé, monsieur le curé, que la vie que je mène pût être coupable; je la croyais inséparable de l'enfance, et je plaignais les enfants que je ne voyais point vivre de même ; mais puisqu'il en est autrement, je veux changer à l'instant môme. Comment faut-il que je m'y prenne?

— Il faut désormais vous montrer docile envers vos parents, et soumettre en toutes choses votre volonté à la leur.

— Même quand leur volonté ne me paraît point juste, ou qu'elle contrarie mes idées?

— Cette volonté ne vous paraîtrait jamais injuste, si vous aviez moins d'orgueil, si vous discerniez de combien la raison de vos parents est supérieure à la vôtre, et tout ce que vous leur devez de respect et de déférence.

— J'obéirai, monsieur le curé. Et que dois-je faire encore pour épargner des chagrins à ma mère, et pour n'être point un jour an homme méprisable?

— Vous devez régler votre temps de telle sorte qu'un travail utile en prenne là plus grande partie.

— Et mes images, mes découpures ?

— Inutilités, jeux d'enfants pour les moments de loisir.

— Ah ! Tant pis, j'aurais voulu pouvoir dessiner des images toute la journée; c'est un travail qui m'aurait plu. Et maman qui m'a promis des crayons!

— Ton travail doit avoir pour but de te mettre en mesure de gagner plus tard honorablement ta vie, et, dis-moi, où te con­duiraient ces informes images, si elles devenaient ton occupation principale, si ce n'est à mourir de faim ! Ce serait du temps et de l'application dépensés en pure perte.

Et le bon abbé, fatigué du ton sévère qu'il avait gardé si longtemps avec son enfant de prédilection, reprenait son ton paternel.

— C'est dommage pourtant, dit Jean-Baptiste qui n'abandonnait pas facilement ses idées, que ces images ne peuvent pas devenir un travail utile : je sens qu'on n'aurait plus à se plaindre de ma paresse. Tout le reste m'ennuie. (A suivre)

 

— C'est néanmoins de ce reste, qui est assez gros, que tu dois t'occuper désormais. Ton instruction, par exemple, est complètement nulle. Il faut y consacrer quelques heures tous les jours, et pour cela, il est indispensable que tu fréquentes l'excellente école fondée par mademoiselle de Saint-Valéry.

— Ah ! dit Jean-Baptiste avec une moue significative, vous savez bien que j'en ai été renvoyé deux fois.

— Oui, pour ton inexactitude et ta turbulence.

— Je ne peux plus y rentrer...

— A moins que la fondatrice elle-même ne te présente au directeur.

— Mais comme la fondatrice ne me présentera pas...

— Pourquoi ? Elle est très bonne, et, de plus, elle est bien disposée pour toi, m'a dit l'intendant.

— D'abord je n'irai pas au château ; où la verrais-je maintenant ? Elle ne fera pas une nouvelle entrée demain. Et puis, quand même, croyez-vous, monsieur le curé, que si je la voyais, j'irais lui dire : « Madame, j'ai été renvoyé deux fois de votre école, et je n'y peux plus rentrer sans vous ; voulez-vous bien me prendre par la main et me conduire au directeur ? » Ah! bien oui, il fera chaud quand je dirai ça ! ajouta l'enfant indiscipliné en secouant sa tête blonde.

— Et qu'est-ce que cela prouverait cependant, monsieur ? dit le bon abbé en élevant la voix : que vous avez un noble cœur, et que l'on peut compter sur vous désormais.

— Vraiment! dit l'enfant étonné, voilà ce qu'on pourrait penser de moi ?

— Mais nous vous savons trop faible, pour une si héroïque démar­che, reprit l'abbé sans répondre aux dernières paroles de Jean-Baptiste, et nous ne l'exigeons pas de vous. Laissez-nous seulement agir, et la porte de l'école se rouvrira pour vous.

— Faites ce qu'il vous plaira, monsieur le curé ; mais l'instruction, comme vous l'appelez, est-ce donc une chose si nécessaire que je na puisse m'en passer ?

— Il n'y a pas un seul métier, quelque humble que nous le suppo­sions, répondit l'abbé, qui ne soit exercé avec plus de succès par un homme un peu éclairé que par un ignorant, et il y en a une foule où l’instruction est indispensable. Voulez-vous être un jour utile à vos parents ?

— Si je le veux! s'écria l'enfant, je le crois bien!

— Sortez donc alors de votre ignorance, et par amour pour eux, appliquez-vous à l'étude.

— Je ferai ce que vous voudrez, monsieur le curé. Mais c'est égal, je vais bien m'ennuyer là-dedans !

— Où ? Là dedans.

— A l'école donc!

— Et vous en serez de nouveau renvoyé, si vous y rentrez dans ces dispositions. Ah! Jean-Baptiste, quel avenir vous vous préparez !

Et le digne prêtre arrêtait des regards attristés sur cet enfant, dont le front resplendissait d'intelligence, mais dont la paresse et l'insou­ciance semblaient invincibles. Il demeura quelques instants absorbé dans une réflexion profonde, et, quand il en sortit, il dit à Jean-Baptiste :

— Aurez-vous la patience de m'entendre un peu?

— Ah ! toujours, répondit l'enfant ; de vous, de ma mère, de mon grand-père, je ne trouve jamais les discours trop longs; ce n'est pas comme ceux que me tenait le maître d'école : quand j'y pense, j'en ai encore la chair de poule.

— Alors, dit l'abbé, comme le maître d'école n'entre pour rien dans ce que j'ai à vous dire, je vais commencer, non un discours, à la vérité, mais une histoire.

— Ah ! Tant mieux : je passerais toute une journée à entendre des histoires. Il  rapprocha sa chaise de celle de l'abbé, et devint toute attention.

— Dans une commune située à quelque distance de Ville-Dieu, vivait un fermier justement estimé pour sa rigoureuse probité et son assiduité au travail. Il trouvait la récompense de son activité dans la prospérité toujours croissante de la petite ferme qu'il possédait. Il avait une fille qui comptait dix-huit ans, et sur laquelle il se reposait pour les soins intérieurs. Pieuse, tendre et docile, cette jeune fille n'avait d'autre volonté que celle de son père, et plaçait son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.

— C'était une très-bonne fille, interrompit Jean-Baptiste ; son père devait en être bien content ?

— Plus que vos parents ne doivent l'être de vous ; qu'en pensez-vous, mon enfant ?

— Ah! Mais, patience, cela viendra; je n'ai pas encore dix-huit ans !

— Si vous ne vous corrigez pas maintenant, à dix-huit ans vous ne serez pas mieux que vous n'êtes ; plus mal encore sans doute. Je reprends mon histoire. Un soir que le fermier revenait d'un marché éloigné avec une assez forte somme d'argent, il fut attaqué par des voleurs dans un lieu désert qu'il lui fallait traverser, et il eût infailliblement succombé dans la lutte, sans le secours d'un inconnu accouru à ses cris, et qui l'aida à se débarrasser de ses assaillants. Mais ce sauveur avait été blessé assez grièvement; c'est avec  grande peine qu'il gagna l'habitation du fermier, quoiqu'elle fût assez proche de l'endroit où la scène s'était passée. Il y fut longtemps malade, et se vit l'objet des plus tendres soins du père et de la fille. Entré en convalescence, il fut de plus en plus traité en commensal et en ami ; les aimables qualités qu'il montrait, firent prendre à la reconnaissance du fermier et de sa fille tous les caractères d'un vif et sérieux attachement. Il était jeune, plein d'intelligence, et d'une famille honorable. Quoiqu'il fût sans aucune fortune, et peut-être pour cette raison même, le fermier crut ne pouvoir mieux faire, pour s'acquitter envers lui, que de lui offrir la main de son unique enfant. Antony, c'était le nom du jeune homme, se montra pénétré de joie et de reconnaissance. Les noces se firent peu après. Le fermier, en mariant sa fille, lui donna pour dot la ferme et les terres qui en dépendaient sous la promesse que firent les jeunes gens de le garder arec eux, et de lui servir une rente de   six cents francs   Antony fut attentif et bon pour sa femme et son beau-père, qui dans leurs favo­rables préventions, lui accordèrent bien des qualités qu'il n'avait pas ; Ainsi Antony, dans son enfance, n'avait voulu s'astreindre à aucun  travail régulier et utile. Longtemps, pour avoir vu comme vous ne barbouilleur d'images, il s'était cru peintre, et il avait tout sacrifié à cette illusion de son amour-propre. Quand il revint de cette folie, il essaya de se mettre au travail. Il était trop tard, il ne put en prendre le goût. D'un caractère peu énergique, il se laissa rebuter par son igno­rance, dans les divers essais qu'il tenta, et pour échapper à l'humilia­tion secrète que lui causait cette ignorance, il fréquenta les cabarets où il contracta de plus en plus des habitudes de désœuvrement, sinon d'autres vices. Quand il fut mis à la tête de la ferme de son beau-père, il était donc bien loin d'avoir les qualités nécessaires pour le bien diriger, quoiqu'il faille dire à sa louange qu'il parut avoir oublié le chemin du cabaret. L'incapacité et la paresse d’Antony furent longtemps igno­rées des deux personnes les plus intéressées à les connaître. Il parlait facilement, ne s'épargnait pas la louange ; sa femme et son beau-père le tenaient pour un des plus habiles et des plus actifs cultivateurs de la contrée. L'erreur, sur son compte, se prolongea quatre années ; le beau-père ouvrit enfin les yeux sur des fautes de gestion devenues trop notoires, il fit des observations qui furent combattues par Antony. Pour prouver à son beau-père que les revenus de la ferme ne se trou­vaient pas en sens inverse des dépenses qui s'accroissaient chaque jour, il se surchargea d'emprunts, et un jour vint où des créanciers, fatigués d'attendre, firent saisir la ferme et ses dépendances. Antony, atterré de ce désastre, et n'osant plus soutenir la vue de sa femme ni de son beau-père dont son incapacité causait la ruine, essaya, j'en frémis encore aujourd'hui, essaya de s'arracher la vie. Jean-Baptiste fit un bond sur sa chaise.

— Il prit son fusil, et, dans le fond de son verger, il déchargea son arme à bout portant...

— Ah! mon Dieu, est-ce qu'il en mourut sur-le-champ ! demanda Jean-Baptiste avec anxiété.

— Non, Dieu eut pitié de lui ; il voulut lui accorder le temps de se repentir. Accourus au bruit, sa femme, son beau-père, et une partie des domestiques, le trouvèrent baigné dans son sang, mais respirant encore. Le médecin qui fut appelé, déclara que le cas était mortel, et que les soins de la religion étaient plus nécessaires que ceux de l'art. Je ma trouvais en visite chez le curé de l'endroit, que ses infirmités retenaient en ce moment dans son lit ; je me rendis à sa place au lit du mourant. Je vis la douleur de cette honnête famille, provoquée, non par ses mal­heurs, mais par le crime d'Antony sur lui-même. Le Ciel heureuse­ment avait touché l'âme de cet infortuné; mes exhortations ne furent point vaines, il fit sa confession, avec toutes les marques d'un sincère repentir; il reconnut que l'oisiveté de son enfance avait préparé les fautes de sa jeunesse, et le crime qui terminait sa vie. Il supplia femme de lui accorder un généreux pardon, et lui recommanda de former de bonne heure au travail et à l'obéissance leur unique enfant, jeune garçon de six ans, qui se trouvait, lors de ce terrible événement, chez son grand-père paternel. Après la mort d'Antony, le père et la fille abandonnèrent la ferme où l'une était née, où l'autre avait passé trente années de sa vie; et pauvres, dénués de ressources, mais heureux d'avoir satisfait tous leurs créanciers, ils allèrent habiter une autre commune. A force de travail, ils sont parvenus à se refaire une posi­tion, non point comparable à la première, mais où Dieu et leur cons­cience les soutiennent et les empêchent de se trouver à plaindre.

— Ah ! Je les plains, moi, dit Jean-Baptiste. Cet Antony, s'il n'avait pas montré tant de chagrin d'avoir causé leur ruine, je ne me serais pas réconcilié avec lui. Ce brave homme qui avait tant travaillé, et sa fille qui le secondait si bien, obligés de quitter leur ferme ! Ah! Je ne ferai pas comme Antony; vous verrez comme je vais travailler ! Dès aujourd'hui, je brûle toutes mes images, je détruis mon carton, je ne veux plus rien voir de tout cela.

— Gardez, mon cher Jean-Baptiste, pour vos récréations, vos images et votre carton. C'est une distraction forte innocente. Consacrer à cet amusement presque tout votre temps, voilà le mal.

— Mais le fils d'Antony aime-t-il plus le travail que son père ?

— Jusqu'à douze ans, le fils d'Antony a donné de vives inquiétudes; il s'est montré, comme son père, joueur, indocile et dissipé, mais cependant il aime sa mère; il ne voudrait pas qu'elle souffrit comme mère tout ce qu'elle a souffert comme épouse, et il vient à l'instant même, de me promettre de changer de vie.

Une extrême pâleur se répandit sur les traits de Jean-Baptiste.

— Antony était mon père ? s'écria-t-il; mais il se nommait André Rollin, mon père !

— Antony était son second nom.

— Ainsi, cette femme qui a été si malheureuse, c'est ma mère; et c'est mon pauvre grand-père qui s'est vu obligé d'abandonner la ferme où il avait vécu trente ans ! Ah ! Merci, monsieur le curé, de m'avoir raconté l’histoire de ma famille. Je ne sais encore par quels moyens, mais je promets ici qu'un jour viendra où je rendrai à Joseph Oranger, mon grand-père, la position qu'il a perdue.

Et les lèvres de l'enfant étaient pâles et tremblantes, et de ses grands yeux bleus si doux semblaient jaillir des éclairs.

— Bien, mon fils ! lui dit l'abbé, j'aime à te voir cette sainte exaltation. Ainsi, je puis compter sur toi, maintenant l'enfant va se faire homme.

— Je l'essaierai, du moins.

Et ce fut d'un air grave et posé que Jean-Baptiste prit congé du digne prêtre. Chemin faisant, il fit rencontre d'un petit garçon, celui-là même qu'il avait fait tomber dans sa course du matin, et qui, se rappelant sa mésaventure, se mit à pleurer en le voyant.

— Pardonne-moi, petit, et ne pleure plus, lui dit Jean-Baptiste, voilà pour te consoler du mal involontaire que je t'ai fait.

Et il lui mit dans la main sa toupie, cette même toupie qui lui avait causé une si grande joie, et dont il ne s'était pas séparé un moment, depuis les vingt-quatre heures qu'il en était l'heureux possesseur.

— Je veux être un homme ! se dit-il en étouffant un soupir.

Et il s'éloigna, laissant l'enfant stupéfait de sa générosité, et sincère­ment réconcilié avec lui. De retour au logis, il charma ses parents par son ton et ses manières raisonnables, ainsi que par son empressement à prévenir leurs désirs. Sa mère l'obligeait à faire chaque soir une lecture à son grand-père, lecture que ses hésitations en lisant, et ses distractions continuelles rendaient d'ordinaire peu intéressante; à l'heure accoutumée, il prit le livre de lui-même et lut avec une attention si soutenue, qu'il ne fit presque point de fautes.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                      Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT(1853)

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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 17:17

JEAN-BAPTISTE.   Chapitre II

Après s'être occupé de divers soins dans l'intérieur de la maison, Louise prit son rouet et vint se placer près de son père. Celui-ci lui rappela qu'elle n'avait pas dîné. Elle n'osa pas lui répondre que l'inquiétude où elle commençait à être sur le compte de son fils lui otait l'appétit, et retint sur ses genoux le vase que le vieillard y plaça lui-même, et dans lequel il avait su conserver chaudement la soupe, dont il avait mangé lui-même deux heures auparavant avec Jean-Baptiste. Mais il s'aperçut promptement qu'elle ne mangeait pas.

— Tu ne manges pas? lui dit-il, tu es inquiète. Je ne sais même pas t'épargner des ennuis ? Sot et inutile vieillard, que fais-je en ce monde ? Mon Dieu, que fais-je en ce monde !

— Père! je suis là, ma main presse la vôtre, mes regards s'arrêtent, avec bonheur sur vous, et vous demandez ce que vous faites en ce 'monde! Ce n'est pas bien. Si Jean-Baptiste est parti sans vous rien dire, il a cédé à sa nature indisciplinable, vous  n'y pouviez rien.

— Si, ma fille, j'aurais pu lui défendre de sortir, d'aller parler dehors à Joseph; je ne l'ai pas fait, parce que je ne suis bon à rien : je ne sais que gâter l'enfant et te faire de la peine. Mais il ne lui sera point arrivé de malheur, va! Il ne tardera pas à rentrer. 0 mon Dieu, renvoyez-le-nous tout de suite ! Ce n'est pas pour moi que je vous demande cette grâce, c'est pour sa pauvre mère !

— Mais, père, rassurez-vous, je ne suis pas inquiète : ce n'est pas la première fois qu'il déserte ainsi la maison, et il ne lui est jamais rien arrivé. Je ne suis pas inquiète.

Et la tristesse que trahissait sa voix, les larmes qu'elle essuyait da ses paupières, démentaient l'assurance qu'elle donnait à son père.

— Eh bien! si tu n'es pas inquiète, lui dit le vieillard, si tu n'as pas de chagrin,  mange donc. Depuis ce matin, quatre heures, tu n'as rien pris : mange, ma fille, je t'en supplie !

Louise fit un effort pour complaire à son père, mais tout ce qu'elle portait à sa bouche lui paraissait amer, et son cœur oppressé se refusait à toute nourriture. Elle tressaillit tout à coup sur sa chaise.

— Père, avez-vous entendu ? dit-elle en se levant.

— Non, répondit le vieillard, qu'y a-t-il ?

— Jean-Baptiste revient.

— Jean-Baptiste ! tu es sûre ? Je n'ai rien entendu.

— J'ai reconnu sa voix comme il devait passer devant la maison à Jean-Pierre.

Cette maison à Jean-Pierre était assez loin; il fallait que Louise eût presque autant deviné qu'entendu son fils; et pourtant, elle ne s'était pas trompée, car peu après ces dernières paroles, la porte s'ouvrit brusquement, et un grand et beau garçon, à la mine fraîche et éveillée, à la chevelure blonde et bouclée, se précipita plutôt qu'il n'entra dans la maison. Saluant d'un ton résolu :

— Me voilà! dit-il.

Apercevant sa mère, il s'élança vers elle :

— Maman ! s'écria-t-il, maman est arrivée, quel bonheur ! Et il voulut l'embrasser. Elle le repoussa doucement, et succom­bant à son émotion, elle se mit à fondre en larmes.

— Vous pleurez, lui dit-il, ma bonne mère, quel chagrin avez-vous ?

— J'ai un chagrin que personne ne peut m'ôter, dit-elle, quand elle fut devenue maîtresse de ses larmes, et d'une voix qu'elle s'effor­çait de rendre sévère : c'est d'être mère d'un méchant tel que vous.

— Maman, que dites-vous ? Eh! pourquoi me trouvez-vous méchant aujourd'hui ?

— Pourquoi, monsieur, dit le grand-père en affectant d'élever la voix; pouvez-vous le demander !

— Il le faut bien, grand-père, répondit tranquillement l'enfant, puisque je ne le sais pas.

— Vous ne savez pas que votre mère ne vous a pas trouvé ici, quand elle est rentrée, n'est-ce pas ?

Grand-père, je le regrette bien; mais je ne savais pas l'heure où maman devait rentrer.

— Ça, c'est vrai, il ne savait pas, cet enfant...

— Mais, mon Dieu! père, il ne s'agit pas de cela; mais j'avais défendu à monsieur Jean-Baptiste de vous quitter pendant mon absence, et il n'a été retenu auprès de vous, ni par la défense que je lui avais faite, ni par la pensée de ses devoirs envers vous! Eh bien ! je dis que l'enfant qui n'a ni respect pour sa mère, ni tendresse pour son grand-père, mérite d'être appelé un méchant.

— Oh! maman, s'écria le jeune garçon, vous savez bien le con­traire; vous savez que je vous respecte, et que j'aime le cher grand-père et vous de tout mon cœur.

Et grimpant sur le dos de la chaise de l'aveugle, derrière lequel il se trouvait placé, il l'embrassa à plusieurs reprises sur les deux joues.

— Cher enfant! lui disait tout bas le grand-père, en lui rendant ses baisers; va! dit-il à sa fille, pardonne-lui! si sa tête est mauvaise, son cœur est bien bon.

— J'étais sûre, père, que vous retomberiez bien vite dans votre faiblesse ordinaire pour ce méchant garçon.

— Encore, maman !

— Mais, monsieur, puis-je dire autre chose, quand vous laissez votre grand-père seul une partie du jour ? Et s'il lui arrivait quel­que accident, de qui donc réclamerait-il du secours ? Je ne pourrai m'absenter désormais sans inquiétude, car je me représenterais votre grand-père tout seul, et vous, monsieur, qui m'occupez beaucoup plus que vous ne méritez, je vous verrais courant les grands chemins comme un vagabond au risque de toutes les mauvaises rencontres que vous y pouvez faire.

— Oh! maman, je ne quitterai plus jamais mon grand-père, quand vous ne serez pas là. Mais je ne cours pas les grands chemins comme un vagabond. Pourquoi maman s'imagine-t-elle cela ? Quel plaisir trouverais-je sur la grande route ? j'aime bien mieux courir dans les bois : vous voyez, ma bonne mère, que je suis plus près de l'ermite que du vagabond.

— Je sais, monsieur, dit Louise, en réprimant un sourire, qu'à tout ce qu'on peut vous dire, vous avez toujours   réponse à tout, bonne ou mauvaise !

— Dame ! maman, toute attaque provoque une défense.

— Oui, reprit Louise, avec un peu plus de sévérité, de la part d'un petit garçon qui ne fait aucune distinction d'âge ni de rang, et qui serait bien fâché de s'humilier jamais sous la réprimande qu'il a pu s'attirer.

— Oh! maman, qu'avez-vous aujourd'hui contre moi? Si vous ne voulez pas que je vous réponde, je ne vous répondrai pas.

— Louise, tu es bien sévère ! dit le vieillard qui n'y tenait plus.

— Ma chère maman, je vous en conjure, ne soyez plus fâchée ! dit Jean-Baptiste, en jetant ses deux bras autour du cou de sa mère, malgré la feinte résistance de celle-ci à recevoir ses caresses.

— Vilain enfant ! dit-elle enfin, en le retenant sur son cœur, que tu es peu obéissant, et que d'inquiétudes ne nous causes-tu pas par tes absences si prolongées !

— Pardon ! ma bonne mère, pardon ! je ne quitterai plus la maison.

— Ah! je ne t'en demande pas tant, aie seulement soin de ne la point quitter sans permission, et jamais quand tu t'y trouves seul avec ton grand-père.

— Voulez-vous que je vous dise, ma chère maman, où j'ai été aujourd'hui?

— Ah ! je sais bien, dit le grand-père, à la décharge de son petit-fils, que c'est le fils à Jean-Pierre qui t'a entraîné; sans lui, tu ne pensais pas à sortir!

— Entraîné ! répéta le jeune garçon surpris; personne ne m'entraîne, je ne vais jamais que là où j'ai résolu moi-même d'aller. Joseph m'a appris que c'était aujourd'hui que mademoiselle de Saint-Valéry ren­trait au château, et qu'on lui préparait une fête. La curiosité m'a pris, et je suis descendu à Ville-Dieu, sans songer à prévenir grand-père.  — Le prévenir, est ce donc assez ?  lui demanda la mère avec l'accent du reproche.

— Non, maman; j'aurais dû lui demander la permission de sortir, ou plutôt j'aurais dû ne pas le quitter, mais je vous ai promis de ne plus retomber dans cette faute.

— Allons, n'en parlons plus, dit la mère; sois seulement à l'avenir un sage et obéissant garçon.

— Oui, maman, vous verrez.

A cette réconciliation définitive de Louise avec son fils, la figura de l'aveugle se rasséréna complètement. Elle prit une telle expression de tranquille et profonde satisfaction, que l'enfant qui le considérait alors, en fut frappé, et lui dit vivement :

— Grand-père, ne bougez pas ; ne changez rien ni à votre pose, ni à l'air de votre figure, je vais reprendre votre portrait.

— Comment ! tu veux encore ennuyer ton grand-père?

— Laisse-le, fille, laisse-le, puisqu'il croit pouvoir faire mon portrait.

— Mais, père, comment voulez-vous qu'il fasse votre portrait? îî faudrait au moins qu'il sût dessiner.

— Puisque ça l'amuse, cet enfant.

— Vous ne remuez pas, grand-père? cria Jean-Baptiste, qui avait été chercher un vieux carton où il renfermait soigneusement ce qu'il appelait nos dessins.

— Non, non, répondit le vieillard, je suis toujours dans la même position.

L'enfant revint, s'assit sur un escabeau à quelque distance de son grand-père, mit son carton sur ses genoux, après en avoir tiré un carré de papier sur lequel se voyait une grossière esquisse, et dès qu'il fut prêt, il dit gravement :

— Je commence : attention, grand-père!

— Et moi, je vais filler, dit Louise.

Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendit dans la chau­mière que le bruit du rouet de Louise. Jean-Baptiste, absorbé dans son œuvre, n'ouvrait pas la bouche; le grand-père n'osait parler dans !a crainte de déranger sa pose, et Louise, toute recueillie dans le bon­heur que lui donnaient les êtres si chers qu'elle contemplait à quel­ques pas d'elle, n'avait rien à dire. Peu à peu cependant, sa pensée, moins concentrée, rencontra d'autres objets; elle se rappela le retour de mademoiselle de Saint-Valéry au château de Rosenval, après une absence de quatre ans, et fut curieuse de savoir si Jean-Baptiste l'avait vue. Elle ne craignit pas d'interrompre l'artiste pour l'inter­roger à ce sujet. Jean-Baptiste fit un bond sur son escabeau à la pre­mière parole de sa mère ; absorbé dans son œuvra, il avait complétement perdu de vue qu'il n'était pas seul dans la chambre. Il se montra disposé à répondre, mais comme il ne savait pas apparemment faire deux choses à la fois, il déposa son crayon et dit à son grand-père, avec un sérieux comique, qu'il pouvait se reposer.

— Oui, je l'ai vue, chère mère, dit Jean-Baptiste; elle est un peu pâle, mais si belle, si belle, qu'elle m'a rappelé tout de suite la sainte Vierge de notre chapelle. Tout Ville-Dieu, je crois, et notre village aussi, s'étaient portés à sa rencontre; la grande avenue qui mène à Rosenval était couverte de monde; je n'en ai jamais vu autant. Mais tout ce monde m'empêchait de voir; je n'apercevais que le haut de la voiture, et ce n'était pas mon compte. J'avais un moment pensé à grimper sur un arbre, mais je me suis rappelé à temps que vous aie la défendez, parce que cela ose les pantalons. Vous voyez bien, maman, que je n'oublie pas toutes vos détenses. Au milieu de tous mes embarras, voilà un grand mouvement qui se fait; on dételle les chevaux pour fendre plus d'honneur à  mademoiselle. Je veux profiter du moment, je pousse, je pousse, sans m'inquiéter de ce qu'on dit de moi à mes côtés, et, au prix de quelques coups de poings que je reçois de droite et de gauche de la part de ceux que mon passage contrarie, j'arrive jusqu'à la voiture.

— Quel enfant !  Mon Dieu, quel enfant ! dit la mère avec une sorte de tristesse; rien ne lui est obstacle, quand il s'est mis quelque chose en tête !

— Mais, maman, je ne serais pas un homme, si je n'avais pas de volonté. J'escalade une des roues, je penche ma tête vers une des portières, et je me trouve nez à nez avec mademoiselle de Saint-Valéry. Elle avait à ses côtés une jeûne dame qui est aussi très-jolie, mais je ne m'y suis pas trompé, je l'ai reconnue tout de suite, et pourtant j'étais encore si enfant quand elle a quitté Rosenval, que je ne me la rappelais pas du tout ! Je vous dis, mère, qu'elle ressemble à la sainte Vierge de la chapelle. « Vive Valentine de Saint-Valéry? » Criait-on autour de la voiture, pendant que les hommes s'y attelaient; pour moi, je ne disais rien, j'étais trop occupé à l'admirer; tout d'un coup, elle me sourit, comme je crois voir sourire notre sainte Vierge, quand je l'ai priée longtemps, et je me mets à crier plus fort que les autres : « Vive Marie qui nous l'a rendue! » Oh! Mère, je vous donne maintenant à deviner en mille ce qui m'est arrivé?

— Eh! quoi donc de si extraordinaire? demanda la mère un peu intriguée.

— Elle m'a pris la tête entre ses deux mains, et m'a donné un bai­ser sur le front, mais là, un de ces bons baisers comme je croyais n'en recevoir jamais que de vous ! J'ai été à l'instant pris d'éblouissements; je ne sais comment je ne suis pas tombé; il paraît que je m'y tenais bien. « Quel est ton nom ? me demanda-t-elle d'une voix douce comme doit être la voix des anges. — Jean-Baptiste pour vous servir, lui dis-je. — Jean-Baptiste, répéta-t-elle, voilà un nom qui promet. Eh bien ! Jean-Baptiste, il faut venir me voir quelquefois. » Les hommes me crient de descendre, la voiture se met en mouvement, mais de loin Mademoiselle me faisait de petits signes d'amitié.

— Comment! une grande dame a embrassé mon Jean-Baptiste ! là, comme ça, n'est-ce pas?

Et la mère couvrait de baisers le front de son fils.

— Ah! tout de même, dit l'enfant en entourant, sa mère de ses deux bras, mais son baiser ne valait pas ceux-là! Les vôtres, ma bonne mère, sont bien plus doux encore.

— Je le crois bien, va! qui peut t'aimer comme moi pour t'embras­ser de même ? Dis-moi, mon ange, tu iras au château ?

— Oh !  Non.

— Pourquoi !

— Je n'oserai ?

— Puisqu'elle te l'a ordonné.

— Ordonné ? mère, elle n'a rien à m'ordonner.

— N'est-ce pas, père, dit Louise, que son devoir est de se rendre au château ?

— Certainement, ce serait très-bien de sa part, répondit le grand-père, mais cependant s'il n'ose pas aller là, cet enfant...

— Il n'est pas d'un caractère si timide, il a bien osé s'approcher d'elle aujourd'hui.

— C'est bien différent, mère, répondit l'enfant; elle était sur le grand chemin, et le grand chemin appartient à tout le monde. Puis cette foule qui l'entourait, ces cris dont l'air retentissait, tout cela me donnait de la hardiesse, mais chez elle, dans son beau château, seul en sa présence... oh! mère, jamais!

— Elle te recevrait bien cependant,  c'est sûr. Mon petit Jean Baptiste, il faut y aller, tu lui dois bien cette marque d'obéissance.

— Maman, je ne dois obéissance qu'à vous et à mon grand-père, et d'ailleurs, je crois bien qu'elle n'a pas du tout pensé à me donner un ordre.

La bonne Louise respectait trop l'innocence de son fils pour lui livrer le fond de sa pensée. Elle ne se défendait pas d'un peu d'ambition pour lui, et voyait déjà l'avenir de Jean-Baptiste assure, s'il ne laissait point s'effacer l'heureuse impression qu'il avait produite sur la jeune comtesse. Mais elle épuisa vainement toutes ses ressources diplomati­ques, l'enfant ne céda point. Il était bien décidé à ne pas se présenter au château. Louise, en soupirant, cessa d'insister.

— Monsieur le curé doit être chez lui maintenant, dit-elle après un moment de silence; il veut te voir, Jean-Baptiste; sera-t-il plus heu­reux que la comtesse ?

— Oh ! pour celui-là, mère, c'est comme vous ! tout ce qu'il veut, je le veux aussi.

Et l'enfant était sincère. Il savait si peu ce qu'un fils doit de soumis­sion et de respect aux volontés de ses parents, qu'en dépit de ses opiniâtres résistances, il ne pensait pas qu'on pût avoir rien à lui reprocher en fait d'obéissance. Il avait repris son dessin pour y don­ner encore quelques coups de crayon, avant de le replacer dans le carton, et le présentant à sa mère :

— Reconnaissez-vous mon grand-père ? lui dit-il.

Louise poussa un cri de surprise et d'admiration, car la gros­sière esquisse qu'elle avait sous les yeux, reproduisait vraiment les traits et la physionomie de son père. Elle embrassa follement son fils.

— Où a-t-il pris ce talent? répétait-elle à son père en comparant sans cesse la copie avec l'original ; c'est bien vous, je vous reconnais. L'homme qui a passé l'été dernier par ici ne faisait pas mieux!

— Est-ce qu'il t'a donné des leçons, demanda tout radieux le grand-père à son petit-fils, pendant qu'il faisait les portraits de la femme à Jean-Pierre et de celle à Jean-Marie ?

— Non, mais je le regardais faire ; et puis, j'ai copié je ne sais com­bien de fois les deux images qu'il m'a données ; c'est dommage que les crayons que je tiens aussi de lui tirent à leur fin ; après le portrait de grand-père, je ne pourrai plus rien faire?

— Je t'achèterai d'autres crayons, dit Louise qui contemplait encore le dessin de l'enfant, où se voyait une complète ignorance des règles de l'art, mais une révélation merveilleuse de l'art lui-même.

Jean-Baptiste, joyeux d'avoir enfin intéressé sa mère à ses barbouil­lages, se disposait à se rendre chez le bon abbé, quand elle lui pré­senta la tarte aux pommes et la toupie achetées au marché.

— Ton travail mérite bien cette petite récompense, lui dit-elle, avec un ravissant sourire de l'amour maternel.

— Oh ! mère, que vous êtes bonne ! s'écria Jean-Baptiste en sautant de joie; une toupie comme celle de Joseph, le richard du pays ! Une  toupie ! Quel bonheur !

Il mordait dans la tarte, ficelait la toupie, embrassait sa mère, et, absorbé par ces soins divers, il oubliait sa visite à l'abbé. Ce fut bien autre chose, quand la toupie eut été lancée dans la chambre. Sa mère dut bien lui rappeler cinq ou six fois sa visite, avant d'obtenir son départ. Aussi vint-il si tard chez le bon abbé, qu'il ne trouva plus que Geneviève à qui, selon sa coutume, il fit mille espiègleries. L'abbé était allé passer la soirée chez un curé des environs : l'entretien qu'il avait voulu se ménager avec Jean-Baptiste ne pouvait plus avoir lieu que le lendemain. Le jeune garçon promit à Geneviève de venir de bonne heure.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL, ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT(1853)

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