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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 14:27

RELATIVITÉ ET COMPENSATION DE NOS ÉTATS D'ÂME

Chapitre I. —  LA RELATIVITÉ INTÉRIEURE

 

L'humanité, à force d'être projetée vers le monde, ignore aujourd'hui les lois les plus élé­mentaires qui régissent les âmes. La psycho­logie moderne, nous l'avons déjà noté, ignore Psyché.

 

Rappelons d'abord quelques lois qui concer­nent la liaison des faits corporels aux faits de conscience.

 

La sensation ne suit pas l'excitation. Si celle-ci ne varie pas, la sensation diminue, puis elle dis­paraît.

 

La sensation n'exprime donc pas fidèle­ment le monde extérieur. Elle a tendance à s'en libérer. Si l'adaptation du système nerveux à l'excitation et celle de l'âme au fait de cons­cience se sont accomplies, ni l'un ni l'autre n'ont plus besoin d'intervenir. D'où le phénomène que l'on appelle l'habitude. Et qui explique les désillusions d'origine sensible.

 

La cause corporelle de l'habitude réside dans la structure même du système nerveux qui, en peu de temps, ne suit pas l'excitation. (Les expériences de M. E. Gley sur le comportement des nerfs moteurs excités par un courant électrique, nous apprennent que les nerfs subissent une secousse muscu­laire à l'ouverture et à la fermeture du courant. Pendant qu'il continue, s'il est constant, le muscle reste en repos comme s'il n'y avait pas de courant ; l'état neutre peut se maintenir pendant que le nerf est parcouru par un courant électrique très fort. En outre, l'importance de la réaction dépend de l'état d'hyper ou d'hypotension du système nerveux : des excitations égales peuvent donner des réactions inégales, suivant l'excitabilité de ce sys­tème : ce n'est pas la valeur absolue de l'intensité du courant qui détermine la réaction. Cela pour le système nerveux. Nous observerons plus loin les réactions de l'âme.

 

La cause psychologique réside dans le fait que l'attention se réveille dans la mesure où elle se trouve en face d'un fait nouveau ; puis elle relâche son lien avec le monde extérieur, le détend et le coupe même : le désir assouvi détruit son objet.

 

Conclusion : il ne faut pas trop se presser à satisfaire ses désirs...

 

Ce n'est pas la valeur absolue de l'intensité d'une excitation qui détermine le fait de cons­cience. L'indifférence ou un plaisir plus ou moins intense peuvent répondre à la même exci­tation.

 

Le docteur Dumas constate que des hommes qui éprouvent la même sensation, peuvent avoir des réactions fort différentes. Les variations du pouls, de la température, de la respiration, des glandes, des nerfs vaso moteurs, changent selon la mentalité et les images qui dominent dans l'esprit. Or, ce sont, précisément, ces faits corporels, diminués ou intensifiés par l'âme qui se traduisent en états affectifs. Le monde extérieur est donc relatif au milieu intérieur qu'il rencontre. Les mêmes sensations peuvent don­ner la joie ou la peine selon l'état psychique de l'individu ; on verra, par conséquent, le même effort devenir dans le « hard labour », souf­france intolérable autant que lié à l'idée d'effort imposé, et joie réconfortante pour les skieurs qui montent cent fois par jour une colline. La même blessure qui peut faire souffrir atroce­ment un piéton écrasé par une voiture est à peine ressentie par le soldat dans le feu de la bataille. Et les fakirs qui se tailladent et ne ressentent aucune douleur ? Et les martyrs qui, au milieu de leurs tortures, éprouvent un « état de ravisse­ment »? Et ces Saints bégayant de joie avec leur bouche dévorée par la lèpre ! Par contre, nous connaissons les névroses, accompagnées de mani­festations douloureuses, de ceux qui cherchent, uniquement et frénétiquement, les agréments ; de ceux qui croient que l'on ne peut trouver la joie qu'en courant après elle ; nous connaissons, enfin, la ruine morale et physique de ces gens désœuvrés et... tellement enviés !

 

Le monde extérieur compte donc peu en ce qui concerne le bien-être de l'âme. Car elle con­naît le secret d'une alchimie intérieure qui peut changer tout métal en or, ou, inversement, l'or en vils métaux.  Cette alchimie intérieure prouve le pouvoir de l'esprit sur la chair ; pouvoir qui, nous le ver­rons plus loin, est exalté au maximum par une doctrine, la doctrine surnaturelle des Béatitudes. Mais n'anticipons pas, et constatons ici le rôle minime que joue l'apport des sens par rapport à l'âme, c'est-à-dire l'autonomie congénitale et naturelle de l'âme à l'égard du monde.

 

On voit déjà, par ces quelques faits, l'égare­ment de notre civilisation : assurer l'équilibre de l'âme, uniquement par le bien-être corporel.

 

                                                            ***

Les états d'âme, en plus de leur aspect quali­tatif, possèdent une force variable de laquelle dépend l'équilibre humain. Nous donnerons au plaisir le plus intense le chiffre 90, à la dou­leur — 90 ; le zéro signifiant l'état neutre ; et nous montrerons le caractère relatif de cette force qui ne dépend nullement des facteurs ex­térieurs.

 

(I). Si l'intensité d'un plaisir est de quatre, il faut qu'elle croisse rapidement pour obte­nir le plaisir cinq. Entre quatre et cinq, la cons­cience, non seulement n'enregistre aucune aug­mentation, mais tend à devenir neutre, se rapproche du palier zéro. Ce zéro affectif se place à n'importe quelle hauteur. Au niveau du plus riche comme au niveau du plus pauvre des hommes. Tout plafond convoité, une fois atteint, devient un plancher banal. Nous ne pensons que par hasard aux faits matériels permanents de notre vie. Bons ou mauvais, ils deviennent la page blanche que nous colorons. Par conséquent, si, comme on dit, « l'usage seulement fait la possession », au point de vue affectif, c'est bien pire : on en « use » seulement au moment de l'acquisi­tion et de la perte. Entre ces moments elle devient, à peu près, chose morte. On ne la pos­sède plus comme on ne « possède » la santé qu'au moment de son amélioration ou de sa dégrada­tion. On peut alléguer que les choses habituelles jouent un grand rôle dans l'équilibre humain.

 

 Bien sûr, un rôle aussi grand que la santé. Mais l'homme a besoin d'un équilibre positif qui s'appelle le bonheur, tandis que celui-là est négatif. Il s'agit d'analyser l'illusion du progrès matériel, sur laquelle se fonde notre civilisation, le mirage de l'hédonisme. Car s'il est vrai que « la nature a donné un droit égal à la jouis­sance de tous les biens» (Babeuf), il est faux de croire que cette « jouissance » dépend en premier lieu de ces « biens ».

 

On a oublié que la jouissance est relative : « Si l'ouvrier de Moscou avait le standard de vie de l'ouvrier parisien d'avant la guerre de 1914, il se sentirait comblé outre mesure ; pourtant l'ouvrier parisien avait l'impression d'être un pauvre exploité ; et s'il avait cette impression, bien qu'il vécût mieux que certains seigneurs féodaux, c'est parce qu'une minorité avait de beaux équipages » (Kronstadt) (Relativité des notions richesse et pauvreté : au moyen âge, quelques privilégiés s'offraient le luxe de s'éclairer aux bougies ; ce qui passerait aujourd'hui pour une effroyable « misère »... Remarquez que le monde moderne a la nostalgie de cette « misère » ; d'où le succès croissant du camping.)

 

Le fait qu'il aura dans l'avenir son aspirateur, sa télévision, son vide-ordure, son scooter, ne changera rien à son équilibre intérieur (« Les pauvres auront cessé d'être pauvres ; le frigi­daire, la télévision et la 4 CV pour chaque foyer, voilà l'idéal », écrivait dernièrement un prêtre progressiste. Mais est-il assuré qu'une fois ce stade atteint, d'autres mécaniques ne seront pas considérées comme indispen­sables au bonheur ? Que certaines conditions matérielles soient nécessaires pour sauvegarder la vie des corps, cela est certain. Mais que le bonheur humain ne soit pas en fonction de ces conditions, cela est encore plus certain ! En créant chaque jour de nouveaux besoins, la Technique place l'homme dans l'instabilité permanente. En les satis­faisant par la vente à crédit, elle engendre l'inquiétude des traites à payer, et donc, un déséquilibre moral.). Les marxistes le savent bien, alors que nos chrétiens progressistes ignorent cette vérité. Ce dont il s'agit en premier lieu, c'est de changer l'état d'âme de l'individu, le rendre capable de muer la peine en joie.

 

La supériorité de la propagande communiste sur l'apostolat actuel tient à ce qu'elle donne peu d'importance à la pauvreté ; elle lui demande même des sacrifices au nom d'un idéal, alors que les catholiques ne pensent qu'à toujours améliorer les conditions matérielles ! N'a-t-on pas vu des prêtres-ouvriers défiler avec les « tra­vailleurs » pour exiger des augmentations de salaires ?

 

Le communisme qui mobilise le sentiment religieux en demandant au monde ouvrier, le renoncement, l'oubli de soi et « le travail héroïque », se trouve en face d'un Occident qui promet aux ouvriers de jouir des biens de ce monde : d'une part, on exploite les plus hauts élans de la nature humaine — et ils réus­sissent ! — de l'autre, les instincts les plus bas — et ils échouent !

 

Et c'est pourquoi l'Occident est constamment refoulé par l'Orient : il n'a plus à offrir aucun élan, aucun idéal...

 

Rien n'est plus éloigné de la mentalité mar­xiste qu'une entreprise philanthropique : la misère ne l'intéresse pas. Elle sait bien que l'homme a moins besoin de pain que de foi. Et cette foi — mauvaise ! — soulève le monde actuel.

 

Le peuple français est un des peuples les plus riches, et il compte un quart d'électeurs commu­nistes... Les milliards de l'aide Marchall n'ont pas détourné du communisme un seul Européen, un seul Asiatique, un seul Africain... Mais on con­tinue à croire qu'il suffit d'élever le niveau de vie des individus pour les détourner du communisme. O aveuglement inouï ! On continue à croire que le communisme est un phénomène économique, — et non religieux !

 

A la foi communiste, il faut opposer une autre foi encore plus forte, encore plus exaltante, qui puisse changer toute peine en joie ! Et seule l'Église peut aujourd'hui la donner.

 

                                                             ***

(II). Si nous répétons l'excitation qui corres­pond au plaisir trois, le plaisir obtenu n'est pas aussi fort que le premier. Mais on associe le plai­sir avec l'objet et l'on est déçu de trouver l'objet et non pas le plaisir ; car, pour retrouver le même plaisir, il faut augmenter la « dose » et pour l'accroître, il faut l'augmenter plus encore. Ce qui, selon les circonstances et l'objet, devient difficile ou même impossible. D'où le névropathe moderne qui suit le seul « principe de plaisir » : la ligne du moindre effort.

 

Si nous avons un plaisir trois, l'objet qui nous donne quatre est un objet de plaisir. Si nous sommes au degré dix, il est un objet de douleur. Pour un individu, par ex., qui avait un château, le fait de se réduire à vivre dans un appartement de trois pièces est un fait désagréable ; pour un couple de jeunes mariés qui cherche depuis long­temps un pareil appartement, le fait de le trouver est exultant ! (Je vais vous raconter, cher lecteur, une vieille histoire juive : Un juif vient un jour voir son Rabbin : « Je suis malheureux, nous vivons, ma femme Rebecca, moi et nos six enfants, en une chambre ; ils font un bruit infernal, ils crient, ils hurlent, je ne peux pas dor­mir ni me recueillir. » — « Tu as, je crois, trois porcs, dit le Rabbin, emmène-les dans la chambre, vis avec eux pendant une semaine et reviens me voir. » Le juif revient : « Je suis encore plus malheureux, le bruit est le même et il s'est ajouté la puanteur. » — « Bon, dit le Rabbin, tu as aussi trois chèvres, emmène-les aussi dans la chambre et reviens me voir dans une semaine. » — Le juif revient : « C'est affreux, je vais me tuer ! » — « C'est parfait, dit le Rabbin, mets-les dehors, tes bêtes, et reviens me voir. » — Le juif revient : « Ah, Rabbin, je n'ai jamais été plus heureux avec mes enfants ! »)

 

 

Or, l'homme moderne croit à un rapport constant entre certains états d'âme et certains objets (une auto objet de plaisir etc...). (Une auto peut être plaisir mais aussi, souffrance, ennui, mort, crime, indifférence ou même absence, selon les circonstances et l'état d'âme du possesseur.)

 

Il attache à chaque objet un état affectif, comme s'il était la cause, et l'état affectif l'effet. En réalité, il n'y a pas de relation de cause à effet entre ces deux termes. Un état affectif ne dépend que d'un autre état affectif : celui qui le précède. LA CONSCIENCE NE PERÇOIT QUE DES DIFFERENCES ET NON DES ETATS: LEUR RAPPORT EST INTERIEUR. L'intensité de ce rapport ne dépend nullement du monde extérieur : il n'est pas la cause, mais l'occasion. Il n'a aucune valeur en lui-même, mais celle que l'âme lui donne.

 

La joie est comme une oasis dans le désert : que vaut-elle l'oasis, s'il n'y a pas le désert ? Que vaut une flaque d'eau dans l'Île-de-France ? Il faut souffrir de soif dans le désert pour con­naître le bonheur ineffable de boire un peu d'eau...

 

Voilà ce que notre civilisation ignore totalement : il nous faut des zones désertiques, des privations, des efforts pour éprouver la joie de vivre.

 

En chassant la peine et l'effort on a cru échap­per au danger d'éprouver la lassitude et la tris­tesse. Or, sur notre globe, plus on monte vers le Nord — aux U.S.A., en Angleterre, en Suède, en Norvège — où les peuples se prélassent dans le confort et plus le mal de vivre augmente.

 

L'abusive mécanique a aplani les difficul­tés : un bouton, et hop ! La lumière ; un bou­ton, et hop ! La chaleur ; un bouton, et hop ! La musique... Aucun motif de s'arrêter : on appuiera bientôt sur un bouton pour se moucher, se laver, se gratter...

 

Et pourquoi avoir des bras et des jambes ? C'est ridicule !

 

Supprimer les abus de la Technique pour retrouver la joie de vivre ? Ah ça, jamais ! Que deviendraient-ils les grands Trusts, les intérêts de la Haute Finance vagabonde ?...

 

« L'argent fait le bonheur »... Non ! Le bonheur ne dépend ni de la fortune ni de la gloire, mais des dispositions du cœur.

 

Il est vain de concevoir le plaisir sans peine, la paix sans lutte et la joie sans la croix.

 

Une jeunesse qui ne sait se priver est bien près de se perdre. (Un prêtre, que je ne veux point nommer, a écrit ces lignes : « Il faudrait offrir aux jeunes gens autre chose qu'une vie de renoncement et d'austérités ; ces concep­tions sont aujourd'hui périmées. » — Eh bien, si le renon­cement et l'austérité sont périmés, nous allons vers un monde désemparé, désespéré ! Car le plaisir est l'ennemi du bonheur...

 

Le monde moderne, en voulant épargner l'ef­fort, a rencontré l'ennui, l'accablement et, enfin, l'angoisse...

 

                                                                ***

 

Weber, constate qu'il faut ajouter 33 % de l'excitation initiale pour obte­nir une sensation plus forte. Ainsi, si l'on éprouve un plaisir dix il faut que le plaisir augmente de trois pour provoquer un changement. Pour un plaisir quatre-vingt-dix, l'augmentation trois qui fut dans le cas précédent un plaisir, n'apporte rien. Le degré trente est nécessaire pour provoquer une augmentation sensible. Au­trement dit, le même objet qui, pour le « dés­hérité du sort » est une vraie source de plaisir, devient une chose décolorée pour « l'élu de la fortune ». C'est lui le pauvre : il s'est à jamais appauvri des choses qu'il possède, elles consti­tuent son palier, le point de départ de ses plai­sirs. Or la vie est faite en moyenne de plaisirs simples, « plaisirs humbles » : humbles pour l'« élu », bien vivaces pour le « déshérité »... (La tristesse et la joie. Alcan, p.345 : ainsi que les travaux de Feckner, Gley et Weber.)

 

Nous voyons que, de toutes manières, le niveau des plaisirs n'est pas fixe : il se déplace selon l'état d'âme de l'individu. Pour les faits physiques (une saveur forte enlève le goût des nuances délicates) comme pour les faits psychi­ques (qui a connu le bonheur ne peut se conten­ter de plaisirs médiocres), ce niveau varie indé­finiment. Cela prouve qu'il existe une loi de rela­tivité intérieure : nos états d'âme se déterminent réciproquement et non par rapport aux condi­tions externes, ces « points d'appui » qu'on veut, à l'heure présente, consolider ! Les jugements qui attribuent des valeurs fixes aux situations sont à réviser.

 

A SUIVRE

 

Extrait de : TU ES NÉ POUR LE BONHEUR   Œuvre de Paul Scortesco  (1960)

 

Elogofioupiou.over-blog.com

 

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