Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 00:11

CHAPITRE II LES BÉATITUDES (Première partie)

Comme l'oiseau pour l'air, l'homme est fait pour le bonheur éternel.

Mais sa volonté peut mettre l'accent sur tel mode de vie plutôt que sur tel autre. Elle appuie parfois — comme sur une sonnette — sur ceux qui ne peuvent lui donner que l'alarme de la voie « dévoyée ».

 

Et alors l'oiseau, aux ailes brisées, chancelle, pique une tête et se rompt le cou...

 

L'homme, vraiment homme, dépasse son désir de vivre, dans ses œuvres, dans son élan vers l'inconnu, son désir de conquêtes en sacrifiant même souvent sa vie pour elles. L'homme se distingue donc sur la terre en ceci, que son désir dépasse de toutes manières le simple désir de vivre : l'esprit contient la vie. Ainsi, en la dépas­sant et en laissant s'épanouir en lui l'esprit — ce qu'il apporte de nouveau sur la terre — il se déploie dans le sens de la Hiérarchie natu­relle : et ce déploiement lui sera signalé par la joie.

 

Or, nous l'avons vu, cet ordre peut être ren­versé. C'est alors le corps qui domine l'esprit : la partie devient le tout. La vie n'est plus un moyen mais un but, bien suprême. La bête en nous, le « vieil homme » attiré par le bien propre de sa chair trouve que l'assouvissement de ses désirs est non seulement naturel mais légitime. S'ils ne sont pas satisfaits, il lui semble que les lois de la nature et celles de la justice sont blessées dans ce qui lui arrive ! D'où la révolte, la sourde protestation qu'il oppose aux misères, aux souffrances. Misères et souffrances que sa propre inversion a engendrées !

 

Seule la volonté soumise à la chair crée et fausse le problème du mal. Car dans la satis­faction même, elle trouvera la nature mouvante des choses, ingrate et décevante : point de bonheur dans les éphémères, mais une âpre et épuisante peine. La superbe de vivre tombe sur des récifs et recommence, toutes voiles de pas­sions dehors, son éternel naufrage. La satis­faction arrive donc aux mêmes résultats que l'insatisfaction ; mais qu'elle diffère, la souf­france, le feu rouge de la voie fermée, est au bout des deux voies. La vie ne reste pas impu­nément le bien suprême !

 

Or, dès qu'elle cesse de dominer, les souf­frances disparaissent. L'«homme nouveau » com­prend alors que la souffrance n'est que le signal de la route qui descend. On ne peut donc l'éviter qu'en changeant de direction : en montant.

 

L'homme ne retrouve son équilibre et ne devient pleinement naturel que disponible et ouvert au surnaturel.

 

Ainsi le chrétien transforme la souffrance en joie : signal de la bonne route et rachat immé­diat de l'aberration. La réalité est faite pour lui d'une hiérarchie objective, « divine ». Il n'est donc pas seul sur la route. (Voilà encore une aberration douloureuse de ce temps : l'homme moderne se croit seul. Or, sur le chemin de la vie, il est accompagné par un monde invisible qui l'entoure et le protège à chaque instant : il n'a qu'à l'évoquer.) Il est guidé : les signaux qui s'allument dans sa chair et dans son âme, ce n'est pas lui qui les a inventés ! Quel­qu'un lui parle un langage qu'il peut interpréter clairement. (L'univers lui-même, n'est-il pas un foisonnement de signaux à déchiffrer ? Le laïcisme qui le désacralise, en lui étant sa valeur de signe, n'est-il pas une énorme régression ?

 

La souffrance : l'aiguillage qui dirige l'être vers la joie.

 

L'univers s'arrange donc en une série nette­ment orientée et montante. Son orientation est donnée à chaque étage par un double signal aver­tisseur qui bloque les lignes qui s'en éloignent. En vérité, la douleur physique nous avertit d'une dégradation du corps (On peut alléguer que le plaisir et la douleur nous trompent. Eh bien non : ils ne nous trompent point sur le bien et le mal passagers du corps. Si l'on boit beau­coup on éprouve une certaine euphorie due à une vasodi­latation artificielle — mais qui va être chèrement payée. L'animal sait bien s'arrêter sur la pente des plaisirs : il boit et il mange ce qu'il faut et quand il faut. L'homme, étant libre, peut saccager ses instincts ; et alors le plaisir et la douleur le trompent seulement sur le vouloir vivre du corps, et, encore plus, sur le vouloir être de l'âme ! S'il suit la pente du plaisir immédiat, l'homme arrive à ruiner sa propre vitalité et son âme, comme on le voit chez les amateurs de stupéfiants.), de même que la souffrance morale nous avertit d'une dégradation de l'âme. Signaux du même mouvement rétrograde qui traverse des plans différents. Avenue de tocsins. Fanions du Malheur !

 

Le plaisir est le signal de la santé du corps. La joie, le signal de la santé de l'âme. On peut rétorquer que l'effort moral s'accompagne de souffrance. Eh bien sûr ! C'est le signal de ce qui meurt en nous et ne veut point mourir ; la chair ne se laisse pas facilement dominer... Mais rien de plus exaltant que la hiérarchie rétablie ! La lumineuse paix, la joie véritable envahissent l'âme toute entière ! Voilà la musique intérieure et son Exécutant invisible auxquels je faisais allusion dans les premières lignes de ce livre...

 

                                                              ***

Joie de la Vérité « Gaudium de veritate », s'exclame saint Au­gustin. Soumettez à ce critérium les doctrines et les attitudes humaines et vous découvrirez où se trouve la vérité. Exemples : le désespoir cathare, la mélancolie romantique, la triste sévé­rité calviniste, l'amer matérialisme, l'angoisse existentialiste, les cafardeux bigots catholiques qui s'arrêtent à la lettre et ne vont jamais jus­qu'à l'esprit... tout ce monde est, sans conteste, dans l'erreur. La joie étant le signal objectif de la vérité, plus la vérité est parfaite et plus la joie est intense et durable. Dieu est cette force même de notre âme grâce à laquelle les souffrances les plus redoutables — y compris la mort — se changent en joie : signal de la Vérité absolue. Or, comment obtenir cette joie qui fait s'évanouir toute souffrance et fait de l'amertume une dou­ceur, si nous n'adhérons pas à la vérité par amour ?

Saint Augustin : « Seigneur faites que l'amour de la vérité ne me cache pas la vérité de l'amour !»

 

La lumière du soleil s'accompagne de cha­leur. Ainsi la Vérité lumineuse s'accompagne de la chaleur de l'Amour ; cette chaleur sans la­quelle la Vérité se glace, sans pouvoir s'apaiser ni cesser de témoigner son hivernale tristesse.

 

En effet, l'Ennemi de l'homme, la plus haute Intelligence sans amour, se signale par la tris­tesse. Début de la Messe : « Quare tristis incedo dum affligit me inimicus ! »

 

Le beau, le vrai et le bien nous révèlent la direction du Bonheur. On n'a qu'à réfléchir sur les expériences de l'artiste, du sage et du saint. (Il est évident que nous ne parlons pas de l'artiste qui traîne l'art au ras des choses sensibles et qui renverse la hiérarchie, d'où son culte du morbide et de la laideur : signal de son égarement ; ni de l'homme de science qui place au sommet ce qui est secondaire : la science de 1» matière ; d'où son effet destructif : signal de l'erreur.)

 

On trouvera chez eux une connaissance directe de l'essence du monde sous ses trois aspects — signalée par la joie — donc une libération de l'inversion provoquée par l'égoïsme vital — signalé par les peines, les soucis et l'affliction.

 

 

Pour le saint, la contemplation du beau, du vrai et du bien, les trois faces du divin, l'élève jusqu'au ravissement. Soleil de jubilation ! Dans la vallée des larmes, les Alpes de la joie ! « Dieu est la joie même », écrit le R.P. Sertillange. Écou­tez saint Jean de la Croix écrivant en sa pri­son : « Un état de bien-être ineffable, inexpri­mable » (Nuit 11,17). Écoutez saint Paul: « Étant regardés... comme attristés et nous sommes toujours joyeux ! » (Cor. VI, 10). Et le Maître : « Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit par­faite ».

 

Ainsi comprise l'âme assimile la souffrance : « Elle ne souffre plus de souffrir » (Sœur Eli­sabeth de la Trinité). Partant, on ne l'évite pas en la fuyant mais en l'abordant et en lui donnant une signification. Si c'est la bonne, elle se mue en joie, comme une fée Carabosse en fée de Lumière. Alors le pire des sacrifices devient joie, c'est-à-dire qu'il est aboli : le « Sa­crifice » n'est plus qu'une chose vue du dehors. Les privations voulues impliquent une affir­mation, celle du moi éternel : par elles il proclame son autonomie à l'égard du corps. La chair qui souffre est dominée par l'esprit qui se réjouit. Cette joie qui jaillit du plus profond de la douleur, d'une âme détachée de son corps et attachée à son Moi éternel, c'est le flot même de l'ÊTRE qui coule en elle à pleins bords. Flèche d'or de l'archer de Lumière, foudre de la grâce qui pénètre à certains moments dans l'âme du pauvre être amphibie que nous sommes... (La grande Privation et la Victoire sur la souf­france : Dieu souffrant — mourant — ressuscité. Erreur que de faire du Christ un souffre-douleur ! Il a affronté volontairement 1a souffrance pour la vaincre. Le « pourquoi m'as-tu abandonné ? » Eclipse totale de la divinité. Son anéantissement complet. Dieu est allé au maximum de distance de lui-même. Le Malheur absolu, dont aucun être n'approche. Souffrance de l'Innocent qui a payé pour tous les innocents de la création !)

 

Ceux qui voient ces choses du dehors disent : « culte de la souffrance »... Ils se heurtent aux appa­rences, ils ne voient que le spectacle, car à des faits apparemment pénibles, (soigner des lépreux, etc.)  correspond un fait invisible : la plénitude du cœur. Ce n'est donc pas l'amour de la souf­france, MAIS L'AMOUR ENCORE PLUS GRAND DE LA JOIE. Toute souffrance s'évanouit. Un cri de sainte Thérèse de Lisieux : « Je suis heureuse, oui, heureuse de n'avoir aucune consolation ! » — Sœur Elisabeth de la Trinité : « Quand on sait mettre sa joie dans la souffrance, quelle paix délicieuse ! ».

 

On  croit qu'en prenant part à la Croix on enlève toute joie  en  ce monde. Bien  au contraire, l'horreur de la souffrance en est bannie. Joie de souffrir en union avec le Christ, joie d'apporter sa part au salut du monde.

 

Le joug de la souffrance acceptée n'est plus un joug ; il est allégé de toutes manières : « Car Mon joug est léger »...

 

L'esprit transforme la couronne d'épines en­foncées dans la chair en couronne de gloire...

 

La chair nous offre ses signes, mais l'esprit les renverse et lui oppose les siens : notre liberté, notre pouvoir de jongler avec les signes de la chair, de tout changer en joie, voilà ce que le Credo du « vieil homme » a détruit aujourd'hui. Par conséquent la somme des souffrances a aug­menté depuis la déchristianisation du monde, depuis la disparition du Credo de « l'Homme Nouveau ».

 

La plus énorme subversion de l'ordre naturel, le recul de l'humanité, pouvaient-ils ne pas se signaler par l'incertitude et l'inquiétude dont nous souffrons ?

 

Les signaux s'accumulent, puis ils éclatent brusquement : latents durant des siècles, ils peu­vent atteindre à la longue l'humanité entière qui sombre dans l'angoisse et s'effondre enfin dans la catastrophe. Aujourd'hui celle qui nous menace provient des coups jetés contre nos murs par le bélier du Malheur.

 

Le corps et le sang de l'HOMME NOUVEAU dont les peuples n'ont pas voulu, retombent sur eux et ils subissent la Passion. C'est l'une ou l'autre : ou la conformité au Christ consentie dans la joie ; ou la Passion imposée dans la souffrance.

 

Dieu ne veut pas pour l'homme, chef de la création, d'un destin médiocre : pour lui, c'est la grâce ou le sang.

 

A SUIVRE

 

Extrait de : TU ES NÉ POUR LE BONHEUR   Œuvre de Paul Scortesco  (1960)

 

Elogofioupiou.over-blog.com

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires