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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 03:21

RELATIVITÉ ET COMPENSATION DE NOS ÉTATS D'ÂME

CHAPITRE II (LA LOI DES COMPENSATIONS)    (Suite)

III. — En une société normalement constituée, l'homme a la possibilité de compenser la vie exté­rieure par la vie intérieure. Déploiement, replie­ment. Expiration, inspiration. Tel est le rythme que peut assurer l'équilibre de l'âme. Son énergie spirituelle constitue, dans ce cas, un milieu qui résiste à l'ambiance où elle est plongée. Condi­tion essentielle de son autonomie.

 

Or, aujourd'hui, la raréfaction de ce milieu interne a provoqué le déséquilibre des âmes en faisant pulluler des sentiments qui montrent d'excellentes dispositions dévastatrices...

 

On a vu dans le progrès matériel une source de perfection. Or, n'étant pas compensé par un progrès spirituel, il est aujourd'hui principe de mort : Marthe sans Marie, dans la même âme, se dissipe, se fourvoie et se perd.

 

Regardons les choses de plus près. Comment le progrès matériel, fait pour libérer l'homme de sa servitude envers la nature, est-il devenu ins­trument de convoitise et de haine ? Comment ces sentiments qui produisent une déperdition de forces morales et physiques ont-ils étouffé la joie de vivre qui est riche en énergie (La joie de vivre se manifeste corporellement par une vasodilatation, un flot de sang qui se déverse géné­reusement et active toutes les fonctions ; les sentiments d'envie et de haine, par une vasoconstriction et donc, toutes sortes de troubles organiques (dyspepsies, hépa­tites, ulcères, etc.), de sorte que les acquisitions ne compensent plus les pertes ? (J'ai fait remarquer au début de ce chapitre que la loi des compensations — comme l'ordre même de la nature humaine — peut être troublée.)

 

Les objets fétiches devaient assurer le bon­heur. (Que le lecteur prenne garde : loin de mépriser l'ordre matériel, je trouve inadmissible que le matéria­lisme ne se soit pas justifié en atteignant au moins son but : la disparition de la misère. Or il a engendré une double misère, physique et morale. En réduisant les « pro­létaires » à leurs besoins les plus élémentaires, en élimi­nant leurs besoins profonds, il les a rendus pauvres en dehors et pauvres en dedans. Et ce malheur total, en soi et hors de soi, cet abandon physique et moral, c'est l'Occi­dent matérialiste qui l'a engendré.).  Par conséquent, tout le monde devait les posséder. Le principe d'égalité matérielle a ruiné l'équilibre humain. Les hommes sont restés inégaux. Mais l'inégalité fut ressentie dou­loureusement en s'exprimant par l'envie et la haine. En faisant de l'égalité matérielle un idéal on a mis le poison de l'inégalité partout. S'il n'y a plus de lien interne qui égalise les hommes, ils ne sont pas égalisés mais écrasés. Les doc­trines sociales, négligeant les conditions internes, tendent à aplanir les hommes par le dehors. Elles arrivent finalement, comme toute doctrine faus­sement idéaliste, à des résultats diamétralement opposés. Elles séparent les classes et creusent encore plus les inégalités entre elles, en Russie comme ailleurs...

 

La tendance à l'égalité matérielle n'a donc pu engendrer qu'une seule chose : « l'envie sociale », psychose de notre civilisation, agent de décom­position des âmes qui ruine toute joie de vivre.

 

La bête se déguise souvent en ange pur : la « justice sociale » cache aujourd'hui un appétit de revendication et de vengeance, lequel fait naître la toxine dans les âmes et dans le corps dont nous faisons partie. Il existe dans le monde un problème d'une immense portée : l'esprit révolutionnaire des masses — de toutes couleurs, blanche, jaune et noire ! — fruit venimeux du Credo laïco démocratique. Si on leur enseigne que Dieu n'existe pas, que la morale n'a qu'une utilité sociale, on prive les peuples de tout élan spirituel et on les pousse à renverser les obstacles s'opposant à atteindre l'unique but qu'on leur propose : la puissance matérielle. Il serait vain de croire que les « améliorations » puissent faire disparaître un mal aussi profond : l'envie accouplée à la haine. Les peuples conti­nueront à désirer s'emparer des « fétiches », pour en jouir aussi longtemps que dure cette vie ! A n'importe quel prix ! Par n'importe quel moyen ! Voilà l'esprit qui bouillonne sur notre planète ! Après avoir dévasté l'Europe, il gagne l'Afrique et l'Asie !

 

                                                               ***

 

L'envie contient un jugement par lequel on mesure l'état réel d'un individu par son état apparent, jugement qui n'avait jamais existé comme psychose collective et comme fondement d'une civilisation. L'homme d'aujourd'hui est traqué, partout, par les pestes de l'envie. C'est donc le microbe de cette maladie qu'il faudrait d'abord détruire : il provoque l'agitation, l'ins­tabilité, le tourbillonnement chaotique dont nous souffrons. Par les chocs multiples qu'il engendre, entre les individus comme entre les nations, la somme des souffrances augmente. Les acquisitions ne compensent plus les pertes : comptabilité frauduleuse ! Banqueroute des âmes !

 

Il faudra donc regarder au microscope ce puis­sant virus qui paralyse un des effets de la grande loi de stabilisation universelle : cette loi de com­pensation qui demande qu'un équilibre soit sauvé ; qui exige une identité entre action et réaction.

 

Figurons-nous un individu en possession de tous les avantages que notre civilisation peut offrir. Ce « sommet » devient pour lui le point de départ de ses plaisirs. Le « zéro » est donc déplacé à ce sommet (revoir LA RELATIVITÉ INTÉRIEURE 9/16). Ce qui se trouve au-dessous devient négatif. Le fait qui pourrait provoquer un certain plaisir, à ceux dont le palier est plus bas, n'existe plus pour lui. Il lui faut aller de l'avant pour acquérir un nou­vel apport.

 

Prenons un autre individu qui, au point de vue de ces « avantages de notre civilisation » se trouve à l'extrême opposé : le « damné de la terre ». Son état devient le niveau par rapport auquel il perçoit les changements. Les moindres améliorations deviennent de réels plaisirs qui n'existent plus pour l'autre.

 

Or voici la fausse estimation qui intervient. Admettons que le premier, « le roi du savon à barbe », éprouve un changement de vie agréable. Le second, le « damné de la terre », l'estime de sa place à lui, et lui attribue ainsi son propre sentiment, tellement plus intense, ayant parcouru toute la distance entre leurs deux paliers. Or ce plaisir n'existe que dans son imagination. L'autre, placé au sommet, n'a éprouvé qu'un plai­sir négligeable : en changeant sa voiture, il ne ressent pas plus que le second qui se revêt d'une nouvelle chemise. L'émotion forte que ce dernier ressent à la vue de la nouvelle et scintillante voiture, et qu'il confère au possédant, se trans­forme en envie et en haine de la manière sui­vante : l'émotion puissante devient désir violent de l'objet qui l'a provoqué — ah ! Si je pouvais me balader dans cette voiture ! — et par sa vio­lence et son impuissance à le satisfaire, le désir devient douloureux, il devient poison, humilia­tion : voilà l'envie. Et cette souffrance que l'on croit pouvoir arrêter par la possession de l'objet, devient haine de celui qui le possède parce qu'il ne souffre pas lui, bien au contraire, il jouit — O INJUSTICE ! — tellement plus ! (On peut citer à ce propos l'aphorisme si juste et si spirituel de Catulle Mendès : « Ce qu'il y a d'admirable dans le bonheur des autres, c'est qu'on y croit ! ».)

 

Par conséquent, notre individu, en attribuant à l'autre l'émotion qu'il a ressentie se croit malheureux. Finies la bonne humeur et la joie de vivre, — grâce à cette fausse estimation qui crée des grandeurs imaginaires ! Voilà pourquoi le pauvre souffre du luxe qui s'étale à ses côtés. Voilà comment le fiel devient Roi, comment la haine se noie dans la mare de la sottise ! Le venin de l'aspic, l'envie, le plus dangereux des vices, lutte contre des chimères : il les a créées de toutes pièces et projetées dans le monde !

 

Annihilées, attirées par la seule et unique fin proposée par cette basse époque, les masses se sentent vraiment misérables : la réussite et la défaite étant en fonction de l'expansion maté­rielle — la seule dont s'accommode le bas niveau démocratique — la pauvreté devait fatalement apparaître effrayante, là où cette réussite maté­rielle est le signe unique de supériorité.

 

A partir de ce stade le salpêtre inoffensif prend la forme d'un mélange détonant !

 

                                                              ***

 

Pour reconnaître cette vérité on n'a qu'à aller en Espagne, au Portugal ou en Italie, peuples qui n'ont pas encore été déchristianisés ; où l'élan spirituel joue un rôle important : on y retrouve la joie de vivre, la bonne humeur : on y retrouve le chemin béni du travail allègre, dès que l'on passe leurs frontières ; on y retrouve la sympathie entre les classes ; elles ne sont pas séparées : la démocratie n'a pas passé par là... (J'ai vu des princes travaillant à la restauration de leur château près de Volturno, à côté des ouvriers, en riant et en se tutoyant...).

 

Dans ces pays, les ouvriers gagnent beaucoup moins qu'en France, mais ils sont gais et tra­vaillent en chantant ; les « flamenco » en Espagne, les « fado » au Portugal, les « canzonetti » en Italie, s'élancent de toutes les fe­nêtres... (La chanson en France est une industrie : un éditeur qui accepte une chanson s'assure le concours d'une vedette, puis il passe contrat avec les postes radiophoniques, les­quels par la répétition l'imposent au public ; alors l'énorme machine se met en branle : des millions de disques sont vendus. Le Français ne sait plus chanter de lui-même...)

 

Ces peuples ne demandent pas, en ce monde, de posséder, mais d'être joyeux et travailler sous le soleil de Dieu parce qu'ils pressentent que c'est là une condition naturelle très propice à la recherche du royaume de Dieu. Et du bonheur...

 

L'Italien, le Portugais et l'Espagnol n'ont pas besoin de plaisirs « standard » — et si coûteux — dont le peuple français ne peut plus se pas­ser : le cinéma, la radio, la télévision, etc... (C'est bien pire en Amérique, en Angleterre, en Nor­vège, en Suède, en Suisse, etc.).

 

Ils possèdent en eux-mêmes une joie créatrice qui ne dépend de rien ni de personne ; elle éclate de la plénitude de leur vie intérieure : point d'envie et d'esprit de revendication haineuse. L'Italien, l'Espagnol et le Portugais ne voient pas dans leur voisin un privilégié jouissant de la vie plus qu'eux-mêmes parce qu'il a un frigi­daire laqué et une voiture nickelée... Pourquoi ? Parce que leur vie intérieure et leur foi exaltées par le milieu où ils vivent, les rendent réfractaires aux mots d'ordre de « la justice revendicatrice » qui infectent les démocraties occidentales ; parce qu'ils ne sont pas victimes des mirages d'un monde qui croit que le bonheur peut venir du dehors et non du dedans, de cette alchimie qui change la peine en joie ; alchimie qui ne dépend pas des voitures et des frigidaires, et que l'on peut trouver à n'importe quel niveau de la société !

 

Cette doctrine du véritable bonheur est dis­parue en France avec le sens du sacré. D'où l'atonie grincheuse du peuple français actuel, sa mauvaise humeur et sa raillerie qui frappent les étrangers qui traversent le pays.

 

                                                              ***

 

L'homme dégradé par l'idéal démocratique n'est pas capable de comprendre l'homme, de se mettre à la place de son prochain, d'entrer dans son destin. La perspective déformante des pauvres qui regardent les riches, engendre la vraie misère ; la convoitise hargneuse, aigrie, ulcérée du plus grand nombre des hommes de ce siècle. Elle est dans leur chair comme un cancer qui les ronge : il leur faut à tout prix le grand luxe (les sortilèges à cent kilomètres-heure, les hautes priapées) qui leur assurera le bonheur intégral ! Les grands remous de rancune des masses actuelles trahissent l'idéal que leur impose notre civilisation, le sommet de la réus­site vers lequel elles tendent toutes fascinées : le dieu milliardaire ! (Pauvre dieu ! J'ai connu en Amérique un de ces milliardaires. Il portait quelques heures par jour des chaussures inférieures à sa pointure et qui lui causaient de vives douleurs ; en les retirant il éprouvait une joie qu'aucune chose ne pouvait plus lui donner.)

 

Oh ! Piège des apparences... Prestige des images creuses ! On les anime artificiellement d'ombres et de lumières chatoyantes, d'états d'âme mirifiques ! Et l'on passe — sans la voir — à côté de la réalité vivante des humains.

 

En somme, les toxines qui putréfient l'âme de nos contemporains sont engendrées par l'idolâ­trie de la technique et la croyance que le bonheur dépend du monde.

 

Et l'on industrialise à tour de bras le monde !

 

On a cru que l'homme s'affine à mesure que son travail s'allège. La Technique promettait un paradis où les hommes connaîtraient de longs loisirs contre seulement quelques heures de besogne productrice. Erreur grossière ! La Technique engendre l'ennui, la platitude, le dégoût... Quelle autonomie peut-il connaître l'in­dividu qui a abdiqué à l'usine et au bureau sa dignité pour se résigner à n'être plus qu'un élé­ment dans l'énorme outillage de l'industrie moderne ? Peut-il l'oublier au cours de ses loi­sirs ? Peut-il connaître encore la joie de s'appar­tenir, d'être un monde en lui-même ?

 

Eh non, la disparition de tout effort personnel n'apporta pas l'allégresse qu'on attendait : c'est un encrassement que l'on obtint.

 

Le travail technique est devenu à ce point rebu­tant qu'il ne vaut que par le gain qu'il rapporte et non par la joie que l'on y trouve. Il ne reste plus qu'à se jeter dans les plaisirs monnayables, à s'enliser dans la banalité et le sommeil du con­fort...

 

La société n'est plus considérée comme une hiérarchie qualitative de fonctions et digni­tés, mais comme une échelle de salaires et traitements : on en vient à tout évaluer en argent ; la valeur d'un homme d'après sa capa­cité d'en gagner, celle d'une œuvre d'art d'après son cours sur le marché, etc.  En un pareil monde, toute joie véritablement humaine, dis­paraît.

 

En acceptant le progrès matériel comme con­dition suffisante du bonheur humain, le monde moderne repose sur le principe barbare que plus on satisfait ses besoins en un minimum de temps — besoins qui, d'ailleurs, se compliquent et augmentent sans cesse — et plus on est en droit de se prétendre heureux. Or, c'est le contraire qui arrive : l'homme projeté vers le monde est harcelé de mille désirs, — vite satisfaits et aussi vite décevants !

 

La vie chrétienne avait tout fait pour libérer l'homme intérieur et fonder son autonomie morale ; le progrès matériel a tout fait pour le rendre esclave de ses convoitises illimitées.

 

Et des convoitises à l'envie de ceux qui les satisfont, il n'y a qu'un pas...

 

La notion de l'inutilité est très utile ; c'est le plus grand secret dont dépend le bonheur humain. On a cru que la religion, la poésie, les arts, sont un luxe inutile ; point rentable ; sans aucun but pratique... Or il se trouve que ces manifestations contemplatives qui exaltent les âmes sont plus utiles à l'équilibre humain que les activités pratiques. Sans elles, les « activités pratiques » mènent l'homme à la dépression et aux névroses. Sans elles, c'est la Babylone de la Terre, la Synagogue de Satan, où les hommes sont rivés au si bien nommé « travail à la chaîne »...

 

Il se trouve que l'inutile est plus utile que l'utile...

 

La disparition de la vie contemplative a détruit l'équilibre humain : impossibilité d'aller au delà des apparences et de ne pas haïr et envier. Alors les joies ne compensent plus les souf­frances. Elles diminuent en quantité et en qua­lité.

 

La composante destructrice devient le poids qui emporte la balance. En vérité, des accumu­lations croissantes de charges affectives méphi­tiques sont à l'origine des dégorgements de haine entre individus et entre nations (les nations « prolétaires » ! les nations « sous-développées » !) ; elles sont à l'origine des carnages et des révolutions, ces coliques du Nombre ! Tel est l'élan qui précipite notre monde vers sa déca­dence et dans les gouffres du Malheur...

 

A SUIVRE

 

Extrait de : TU ES NÉ POUR LE BONHEUR   Œuvre de Paul Scortesco  (1960)

 

Elogofioupiou.over-blog.com

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