Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 07:19
Le miracle de l’arbre abattu devint aussi populaire que « le partage du manteau ». Cet arbre, dédié à quelque dryade gauloise, n’était pas un chêne ; c’était un pin, un gigantesque pin. Il se dressait sur la place du bourg à côté d’un vieux temple que les clercs de Martin (316 – 397) venaient d’abattre. Les habitants médusés, désarmés par le prestige de l’évêque, n’avaient fait que peu d’opposition à cet acte brutal et sacrilège à leurs yeux.
Mais quand Martin émit l’intention de porter la hache au pied de l’arbre, dans leur cœur ulcéré l’indignation agissante se réveilla. Tuer un arbre, c’est tuer bien plus qu’un symbole, qu’un monument, qu’une statue ; son bois est une chair, sa sève un sang ; on le voit chaque année grandir et pousser de nouvelles branches.
-          Nous défendrons notre arbre, clamaient les paysans.
-          Mais il n’y a rien de divin en lui, répondait-il, et votre forêt en est pleine…
Comme la discussion se prolongeait, le plus résolu des païens, qui se croyaient en outre le plus fin, lança ce défi à l’évêque :
-          Soit ! Nous le couperons nous-mêmes, mais à une condition : que tu restes dessous pour le recevoir. Tu nous dis toujours que ton Seigneur est avec toi ; tu ne risques donc rien, il retiendra l’arbre. Si tu refuses de tenter l’épreuve, c’est que tu n’as pas confiance en lui. Pourquoi veux-tu que en ayons plus que toi et que nous renoncions au nôtre ?
-          J’accepte, répondit Martin.
On le plaça debout, du côté où l’arbre penchait, afin qu’il fût écrasé dans sa chute. Du côté opposé, on attaqua le tronc, à coups de hache, à ras du sol. Un public nombreux s’était amassé, une multitude de païens et, perdus parmi eux, quelques chrétiens honteux ou lâches ; au fond du cœur, presque tous souhaitaient la revanche éclatante de leurs idoles sur le Dieu étranger. Les haches redoublent, les cordes tirant sur les branches pour diriger la chute du géant, on entendit un premier craquement, ligneux et sourd ; puis on vit le pin s’incliner, vaciller, fléchir sur sa base et porter tout le poids de son ombre et de ses rameaux au-dessus de l’homme en prière.
Ses compagnons, maintenus à l’écart, blêmes d’angoisse, attendaient le grand cri de l’arbre et l’écrasement de Martin ; ils avaient perdu tout espoir. Mais lui, leur évêque, leva la main, comme pour retenir l’énorme tronc d’arbre et opposa à la masse croulante le signe du salut. Or dans le même instant, le pin, subitement ramené en arrière, par l’effet d’une sorte de tourbillon, décrivit une courbe inverse et s’abattit au milieu des païens qui se croyaient en sûreté. Il semble que Martin leur donna le temps de s’enfuir ; comme sa foi avait rejeté l’arbre, sa charité daigna en ralentir l’effondrement. Ils avaient eu une fière peur, la punition était suffisante.
On imagine l’effet de cette coupe théâtrale. Stupéfaire et émerveillée, l’assemblée acclamait le Christ et son pontife, tendait le front à l’imposition des mains, se déclara chrétienne avant de l’être. De sorte que la région, presque totalement idolâtre, devint, en peu de temps, un des centres religieux les plus florissants du pays gaulois ; elle regorgeait déjà d’églises et de monastères au temps de Sulpice Sévère a consigné l’événement. Car, précise celui-ci, partout où Martin détruisait une chapelle, il édifiait une église ou un couvent.
Henri Ghéon – Saint-Martin, l’évêque des païens (1941)

http://bibliothequedecombat.wordpress.com/2013/05/13/saint-martin-destructeur-des-idoles-gauloises-vermoulues/comment-page-1/#comment-1338

 

elogofioupiou.com 

Partager cet article

Repost 0
Published by elogofioupiou - dans Divers sujets ...
commenter cet article

commentaires