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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 02:59

 

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

 

C'est ainsi que j'eus l'honneur d'être le seul journaliste présent, et de façon très privée, à la célébration du rite. En attendant l'arrivée de l'archevêque, don Charles qui était déjà là me pria de l'aider à dépouiller la copieuse correspon­dance amassée sur son bureau, au premier étage du grand édifice de la Pro Juventute. Mon aide consistait à ouvrir les enveloppes et à les lui tendre, pour qu'il en parcourût rapi­dement le contenu. Un œil sur la porte grande ouverte, l'autre sur les lettres, don Charles dépêchait son travail, un doux sourire sur son visage déjà creusé par la maladie qui, deux ans plus tard, devait l'emporter. Les lettres inu­tiles, c'est-à-dire celles qui contenaient seulement des éloges pour lui, finissaient en morceaux dans la corbeille. On était ainsi arrivé à une missive d'un admirateur anonyme milanais qui priait don Gnocchi de transmettre au nouvel archevêque toute son admiration pour l'œuvre qu'ils étaient en train  d'accomplir en commun, et ajoutait un éloge particulière­ment destiné à don Gnocchi. « Je n'en mérite pas tant » dit don Charles et aussitôt il déchira lettre et enveloppe, jetant les fragments dans la corbeille. La chance voulut que mon regard tombât sur des fragments où un mot était resté lisible : « un million ». Quand Mgr Montini arriva, don Charles et moi étions agenouillés sur le plancher occupés à assembler comme un puzzle avec de la colle et une feuille de vélin, les morceaux du chèque que le bienfaiteur anonyme avait joint à sa lettre.

 

Une voix nous frappa : « Laudetur Jésus Christus. » L'arche­vêque était là, sur le seuil de la porte, avec un sourire plein de curiosité et de douceur, les mains croisées sur la poitrine. Don Charles était embarrassé, et moi encore beaucoup plus, comme si on nous avait surpris en train de voler. Le doux « père de l'enfance mutilée » ne parvenait même pas à expli­quer à son grand ami l'archevêque, comment, par un excès d'humilité « qui l'avait amené à risquer de pécher par orgueil », il se trouvait agenouillé par terre en train de faire une chose qui ressemblait à un petit jeu d'enfant. Quand il sut de quoi il s'agissait, l'archevêque s'illumina et dit de sa voix paisible : « Je peux finir de coller ? Et une autre fois, don Charles, attention, on ne sait jamais. » II se baissa et avec une humilité dans les gestes égale à celle de don Gnocchi, il colla jusqu'au dernier fragment de chèque sur le vélin, me souriant avec une espèce de complicité innocente que je n'ai jamais pu oublier.

 

Peu de temps auparavant, en haut de l'escalier où trois petits mutilés étaient venus l'attendre, il eut un geste très significatif : tandis qu'il montait, un enfant poliomyélitique, poussé par un instinctif mouvement d'amour s'était aventuré à descendre à ma rencontre, porté à grand'peine par ses petites jambes grêles. L'archevêque tendit les bras, le recueillit, lui fit faire volte-face et le soutint vers les marches supérieures, lui faisant de ses propres mains des béquilles sous les aisselles; mais le courage lui manqua de le voir sautiller de marche en marche : il le souleva dans ses bras et le porta tendu devant lui, comme un pasteur l'agneau.

 

Pour la célébration des trois Messes consécutives en usage à Noël, Mgr Montini endossa sur son simple habit noir bordé de violet, la chasuble en lamé or offerte à don Gnocchi par ses chasseurs alpins. Avant le début de la Messe célébrée sur l'autel en marbre précieux que Pie XII avait donné à don Charles, un petit aveugle récita la prière des enfants mutilés et offrit à l'archevêque deux béquilles en miniature posées sur un plat de céramique, sur lequel était peint le blason du nouvel archevêque de Milan : cinq petits monts superposés, trois lys d'argent sur champ de gueules avec la devise In nomine Domini, le tout timbré du chapeau d'arche­vêque et de la croix à trois branches.

 

Jamais musiques de Bach, de Schuman et de Frank ne furent appelées à s'accorder à une aussi tragique beauté et à une si profonde spiritualité : Les enfants de chœur en robe rouge et surplis blanc, yeux éteints, bras mutilés, jambes raidies, formaient autour du célébrant un chœur de douleur sans égal; d'autres, enfermés dans leurs voitures grises com­posaient des scènes de vitrail consacrées à la souffrance humaine. Au nom de cette douleur, Mgr Montini leur parla plus doucement et plus longuement peut-être qu'il n'avait jamais fait, sans s'abandonner aux suggestions d'une facile rhétorique de circonstance, s'efforçant de dissimuler sa très profonde émotion. Au moment de distribuer la communion, quand il s'approcha de la Sainte Table, le ciboire d'or entre les mains, face à ces visages éteints, striés de bleu, à ces petites mains fanées comme des fleurs mortes, l'archevêque trembla imperceptiblement, ferma un instant les yeux, sub­mergé par l'émotion, et son visage parut émacié et pâli jus­qu'à la transparence; puis sa main droite sur laquelle se déta­chait la grosse topaze brûlée de l'anneau pastoral se leva, présentant l'hostie une, deux, dix, cent fois tandis que l’Ave Maria de Schubert soulignait le rite.

 

Quand tout fut fini, quand il eut retiré les ornements litur­giques qui conféraient à sa silhouette une dignité solennelle, l'archevêque se retrouva seul pour s'isoler en une prière qui contenait toute la douleur du monde.

 

Cette visite doit avoir laissé une trace bien profonde dans son âme, car quelques mois après son élection au trône pon­tifical, il la rappellera avec émotion au cours d'une émouvante audience accordée aux anciens polios de l'Association Ita­lienne des Invalides qui se pressaient en grand nombre autour de son trône, dans l'après-midi du 2 octobre 1963.

 

L'Osservatore Romano du dimanche suivant rapporta l'évé­nement et résuma le discours du pape : «... Le Saint Père rappelle ensuite que de telles souffrances ne doivent pas s'arrêter au niveau purement humain de la résignation, il désire qu'elles se haussent encore plus haut jusqu'au plan religieux, spirituel. Ces fils très aimés savent que le Seigneur les voit et les préfère; si les pas de leur existence physique et sociale sont entravés, ils doivent penser que l'épreuve que Dieu leur envoie est une espèce de présence du Seigneur et qu'il est si proche d'eux qu'ils peuvent entendre sa voix : « Mon fils, arrête toi : Pense que la vie est grande pour celui qui souffre, qui aime et qui tend à se dépasser. Je t'ai choisi pour que tu sois un guide et un exemple de grandeur spiri­tuelle pour les autres. Je t'ai choisi pour que tu sois proche de moi. Il est un mot de saint Paul, qui fait beaucoup médi­ter : « Christo confixus sum cruci. » Je suis cloué en croix avec Jésus; être sur la croix avec Jésus c'est dépasser le monde, entrer dans le plan de salut que le Seigneur a établi pour le rachat de notre pauvre humanité et devenir capables de répandre autour de nous les mérites, les exemples, les prières et les forces morales que seul celui qui souffre généreusement, cette foi au cœur, peut communiquer aux autres et offrir à Dieu... »

 

elogofioupiou.com

 

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Published by elogofioupiou - dans Survie de Paul VI
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