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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 18:38

Est-ce qu’il est contraire à la per­fection chrétienne d'avoir ses idées, ses opinions, ses ma­nières de voir ?

 

A ces questions, on peut répondre que c'est une chose qui n'est ni bonne ni mauvaise, parce que c'est tout naturel. Chacun a les siennes. Ce qu'il faut éviter, c'est de s'y attacher et de les aimer, parce que cette attache et cet amour sont très contraires à la perfection ; l'amour de notre propre jugement et l'estime que nous en faisons sont en effet la cause qu'il y a si peu de chrétiens parfaits.

 

Il se trouve beaucoup de personnes qui renoncent à leur propre volonté, les unes pour une raison, les autres pour une autre ; je ne dis pas seulement en religion, mais parmi les séculiers, et même dans les cours des princes. Si un prince commande quelque chose à un courtisan, il ne refusera ja­mais d'obéir ; mais d'avouer que le commandement soit bien fait, cela arrive rarement. Nul ne peut douter que ce ne soit fort contraire à la perfection, parce qu'il en résulte pour l'ordinaire des inquiétudes d'esprit, des bizarreries, des murmures ; et qu'on nourrit ainsi l'amour de son propre estime.

 

Le grand saint Thomas, qui avait un des plus solides es­prits qu'on puisse avoir, quand il disait son avis, l'appuyait sur les raisons les plus pressantes qu'il pouvait ; et néan­moins, s'il se trouvait quelqu'un qui n'approuvât pas ce qu'il avait jugé être bon, ou y contredît, il ne disputait point et ne s'en offensait point, mais souffrait cela de bon cœur : En quoi il témoignait qu'il n'était point attaché à ses propres opinions, quoiqu'il ne les désapprouvât pas non plus. Il laissait les choses ainsi, qu'on le trouvât bon ou non ;  après avoir fait son devoir, il ne se mettait pas en peine du reste.

 

Si les supérieurs voulaient changer d'opinions en toutes rencontres, ils seraient estimés légers et imprudents en leur gouvernement ; mais d'autre part, si ceux qui n'ont point de charge voulaient être attachés à leurs opinions, les vou­lant maintenir et faire recevoir, ils seraient tenus pour opiniâtres. Car c'est une chose bien assurée, que l'amour de la propre opinion dégénère en opiniâtreté, s'il n'est fidèlement mortifié et retranché.

 

Toute la différence qu'il y a entre ceux qui ont autorité sur les autres, et ceux qui ne l'ont point, c'est que les pre­miers peuvent et doivent former des opinions, afin de tenir une conduite uniforme, et que les seconds peuvent s'en dis­penser, n'ayant rien à faire que d'obéir : mais s'ils en for­ment, ils ne doivent point s'y attacher, non plus que les premiers.

 

Il y a de grands esprits qui sont fort bons, mais qui sont tellement engoués de leurs opinions, et les estiment si bonnes, que jamais ils n'en veulent démordre. Il se trouve aussi d'excellents esprits qui ne sont point sujets à ce défaut, et qui renoncent fort volontiers à leurs opinions, quoiqu'elles soient très bonnes : ils ne s'arment point pour les défendre quand on les contredit. Les personnes mélancoliques y sont d'ordinaire plus sujettes que les personnes d'une hu­meur gaie.

 

Pour mortifier cette inclination, il faut lui retrancher son aliment. Il est bien vrai que nous ne pouvons pas em­pêcher ce premier mouvement de complaisance qui nous vient, quand notre opinion est approuvée et suivie ; mais il ne faut pas s'amuser à cette complaisance : il faut bénir Dieu, puis passer outre sans se mettre en peine de la com­plaisance, non plus que d'un petit ressentiment de douleur qui nous viendrait, si notre opinion n'était pas suivie ou trouvée bonne.

 

Il faut, quand on est requis par la charité ou par l'obéis­sance de proposer son avis sur le sujet dont il est question, le faire simplement ; se rendre au surplus indifférent s'il sera reçu ou non. Il peut même quelquefois être nécessaire de dire son sentiment sur les opinions des autres, et de mon­trer les raisons sur lesquelles nous appuyons les nôtres : mais il faut que cela se fasse modestement et humblement, sans mépriser l'avis des autres, ni contester pour faire recevoir le nôtre.

 

La chose étant réglée, il n'en faut plus parler, surtout avec ceux qui ont été de notre avis ; car ce serait nourrir ce dé­faut, et marquer que l'on n'est pas bien soumis à l'avis des autres, et que l'on préfère toujours le sien. Il ne faut plus même y penser, à moins que la chose résolue ne fût nota­blement mauvaise ; car alors si l'on pouvait trouver encore quelque moyen pour en empêcher l'exécution, ou y apporter remède, il le faudrait faire le plus charitablement et le plus insensiblement qu'il se pourrait, afin de ne troubler per­sonne, ni mépriser ce qu'ils auraient trouvé bon.

 

L'amour de notre propre jugement est la dernière chose que nous quittons ; et toutefois, c'est une chose des plus nécessaires à quitter pour l'acquisition de la vraie perfec­tion : car autrement nous n'acquerrons pas la sainte humi­lité, qui nous empêche et nous défend de faire aucune estime de nous, et de tout ce qui en dépend ; et par consé­quent, si nous n'avons la pratique de cette vertu en grande recommandation, nous penserons toujours être quelque chose de meilleur que nous ne sommes, et que les autres nous en doivent de reste.                                                      S. françois de sales.

 

 

Extrait de LECTURES MÉDITÉES (1933)

 

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