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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 06:57

Il faut insister sur cette domination de la mort, plus intime, plus profonde en nous qu'on ne le croit, ou qu'on n'aimerait à le croire. La mort est dans la vie; elle sert à définir la vie dans son essence même, et à ce titre, Jules Tannery a raison de demander : « Pourquoi s'effraie-t-on plus de mourir que de vivre? » C'est la même chose. Mourir, c'est aller vers la destruction; vivre est un vaste élan qui porte au même terme. « Le but de la vie est la cadavérisation », disait ironiquement Jules Soury. Notre dernier soupir est de même nature que les autres.

 

Quand nous respirons, la mort descend dans nos poumons, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes. (Baudelaire.)

 

Quiconque pourrait faire coïncider par l'esprit avec la vie, serait de ce fait, au contact immédiat avec la mort; il la sentirait battre dans ses artères, couler avec son sang, ce sang qui est notre chair même à l'état fluide, liquide nourricier qui est en même temps un venin mortel.

 

Sang de l'homme! Tragique son de la poupée humaine, que la folie répand si souvent, comme s'il y avait beaucoup à attendre pour qu'il coule seul de nos veines aux veines de la terre !

 

La terre est un vivant dont nous sommes les parasites; nous vivons d'elle; elle aussi vit de nous. En attendant, la mort, commune ennemie, exerce en nous, humains, son œuvre sournoise. Elle ne nous quitte jamais.

 

Quand elle nous prend tout entiers, elle ne fait que posséder plus paisiblement son royaume. C'est effrayant de vivre car c'est exactement mourir, comme pile ou face c'est la même pièce, c'est un seul et même battement.

 

Les divers âges de la vie expriment ce fait chacun à sa manière. Avant que l'enfant naisse plusieurs organes provisoires sont déjà mort en lui. Les cellules, qui ne vivent que de collabo­ration, ne s'empoisonnent pas moins l'une l'autre. Chacune a une tendance à s'épaissir, à laisser envahir sa substance par son enveloppe, et les insatiables leucocytes dévorent tout ce qui fléchit. La vie n'en progresse pas moins durant un certain temps; mais bientôt elle stationne, puis elle rétrograde.

 

La mort prend le dessus. Jour après jour, sur le visage de l'homme mûr, du vieillard, la faillite de la vie s'inscrit, avant qu'on ne l'inscrive sur leur sépulcre. L'acteur antique avait un masque expressif de son rôle, c'est-à-dire du destin qui lui était assigné par l'auteur. Ici, la nature s'en charge. Nous grimaçons progres­sivement le trépas.

 

Quand un vieillard se regarde dans un miroir, il y voit chaque fois avec étonnement ce que l'illu­sion intérieure lui cache, ce que sa pensée, si avertie qu'elle soit, ne « réalise » jamais. On peut porter la vieillesse avec grâce, comme une robe d'aïeule; mais le dedans en est lugubre.

 

Cette seconde enfance ressemble à la première, comme un grain de graphite naturel à une graine, une déception à un espoir.

 

Quand je songe, à l'un de ces moments où par surprise le vivant se substitue au chrétien, un froid me gagne; il s'insinue jusqu'au feu secret de mon sang. Et je sais que ce n'est pas en figure seulement : chaque pensée, comme chaque autre pulsation de la vie, me rapproche du froid mortel. O vie brève! O cœur si promptement essoufflé!

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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Published by elogofioupiou - dans Méditations et prières
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