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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 15:53

 

 

Lorsque Paul VI arriva à la porte de Damas, ce fut une explosion de délire populaire. Toutes les minutieuses dispo­sitions du protocole et toutes les mesures de sécurité furent annulées par le fougueux élan populaire et la Mercedes noire du Pape fut si entourée, pressée, qu'il n'en put descendre. Cet immense enthousiasme,  qui n'était pas  sans  danger, dépendait d'un fait, lointain dans le temps, mais présent à chaque époque : il y avait une foule identique, menaçante certes, mais tout aussi hurlante, quand Jésus entouré de soldats monta au Calvaire, sur cette même route que le Pape voulait maintenant parcourir en un pieux recueille­ment.

 

Les gens voyaient en Paul VI, le 262° successeur de saint Pierre, le Vicaire du Christ. Aucun personnage civil, si important et célèbre qu'il soit, n'a jamais reçu et peut-être ne recevra jamais un accueil aussi triomphal. Le Pape l'a reçu parce que, dans sa personne, est représenté le Christia­nisme. C'est une réalité que tout le monde a constatée à Jérusalem, à Nazareth, à Bethléem, dans chacun des lieux où il s'est arrêté, pendant les trois jours de son pèlerinage. Pressé par la foule, le Souverain Pontife réussit enfin à descendre de l'auto, protégé par les soldats qui distribuaient des coups de cravache à droite et à gauche, pour contenir les plus déchaînés; plusieurs personnes furent malheureusement touchées, membres de la suite pontificale et journalistes ainsi que le secrétaire du Pape, don Macchi, qui y laissa ses lunettes. Paul VI… fut porté par la vague humaine vers la Via Dolorosa et le cardinal Eugène Tisserant, voyant ce tumulte, eut bien raison de dire : « C'est vraiment un chemin de Croix! » Selon le programme, le Pape aurait dû s'arrêter en différentes stations, pour prier et écouter les méditations de son confesseur, le Père Bevilacqua; mais tout cela tomba à l'eau, y compris l'hymne Mater Dolorosa qu'aurait dû chanter la fameuse cantatrice libanaise Feyroz.

 

Tout à coup, on entendit un cri : « Sauvez le Pape! » et l'on put penser en cet instant que Paul VI, qui n'avait jamais été aussi peu Souverain et aussi mêlé à la foule, était vraiment Père. Il semblait serein, bien qu'un peu fatigué par le voyage et par ce tohu-bohu qui ne lui laissait aucune trêve; la sueur perlait sur son front et quelques pétales de fleurs s'étaient collés sur ses joues et ses cheveux. « Sauvez le Pape! » le colonel Angelini, commandant de la gendar­merie pontificale, était à ses côtés. Le Pape lui demanda : « Que faisons-nous ?» — « Sainteté, il faut trouver un refuge. » Et ce fut un refuge providentiel et pleinement évangélique : le couvent des « Petites Sœurs de Jésus », fondé par le P. Charles de Foucauld.

 

Le Pape franchit le seuil de leur humble maison, descendit un petit escalier raide, entra dans la misérable chapelle de la communauté et s'agenouilla, ou plutôt se prosterna devant l'autel de pierre, nu et dépouillé, sans nappe blanche, réduit à l'essentiel. La tête entre les mains, il était en colloque intime avec Dieu; autour de lui se tenait une couronne de petites sœurs, dans leurs habits bleus, humbles et silencieuses.

 

C'était une scène merveilleuse, d'une indicible émotion. Le Pape priait, réussissant à se recueillir, malgré les clameurs qui parvenaient de l'extérieur, où, évidemment, les soldats jordaniens continuaient à frapper comme des sourds.

 

Une demi-heure plus tard, quand l'excitation de la foule se fut un peu calmée, le Pape se releva, adressa un sourire aux Petites Sœurs et les bénit, en disant : « Priez pour moi, … pour la paix, pour l'unité des chrétiens et surtout, pour les buts de ce pèlerinage. » Il put sortir et gagner le Saint-Sépulcre, lieu où, selon la tradition, fut déposé le corps du Christ.

 

Cette basilique, partagée entre les différentes communautés chrétiennes, est maintenant réduite à un état pitoyable, toute étayée par des soutiens provisoires, en attendant que soient entreprises les réparations prévues par l'accord conclu en 1958 entre catholiques et orientaux dissidents. Elle est le miroir de la division des chrétiens, le scandale architectural de ces neuf siècles  de  séparation. Dans  la  chapelle du Saint-Sépulcre,  tenue par les catholiques, le Pape dit la Sainte Messe, au milieu d'une foule qui l'entourait de très près. Au moment de la consécration, un câble électrique s'incendia et la lumière s'éteignit pendant quelques minutes; avant que ne se mettent à fonctionner les groupes électrogènes déjà installés, les lieux furent éclairés par la lueur tremblante des bougies, comme aux temps de la chrétienté primitive. Puis, ce fut l'affolement; les gens fuyaient de tous côtés, en criant « Au feu!... au feu!... »

 

Seul le Pape resta calme et tranquille et poursuivit la célébration, tandis que le petit incendie était dompté d'un jet d'extincteur. Lorsqu'il prononça les paroles de la consécra­tion, la voix de Paul VI fut brisée par un sanglot, comme cela était déjà arrivé, un peu plus tôt, à la lecture du passage de l'Évangile qui raconte l'apparition à Marie-Madeleine, de Jésus déguisé en jardinier. Et de nouveau les larmes jaillirent de ses yeux lorsqu'il prononça cet admirable discours, qui n'était pas un discours, mais un entretien de prière avec la foule, des invocations alternées, commencées par le Pape et complétées par les fidèles.

 

Aucune messe de Jean-Baptiste Montini, pas même la première — qu'il célébra en 1921 — ne l'aura ému autant que celle-ci, célébrée sur les lieux mêmes de la sépulture du Christ. Quand le Pape sortit de la basilique, il fut littéralement soulevé par la foule; on le vit ondoyer, tandis que, soutenu par la marée, il descendait l'escalier pour regagner sa voiture.

 

Aussitôt après eut lieu l'audience accordée au Patriarche grec orthodoxe Benedictos et au Patriarche arménien orthodoxe, Derderian, au siège de la délégation apostolique, sur le Mont des Oliviers. Paul VI, en un geste extraordinaire, rendit sa visite à Benedictos, au siège du Patriarcat grec orthodoxe, distant d'un kilomètre environ, toujours sur le Mont des Oliviers. Puis, rentré à la délégation, le Pape dîna très simplement, à la même table que le Délégué apostolique, Mgr Zanini, le P. Bevilacqua et ses deux secrétaires.

 

La délé­gation apostolique est une modeste villa, qui rappelle bien des maisons bourgeoises, avec des corridors étroits, pleins de bouquets de fleurs et de cadeaux pour l'hôte illustre. La salle à manger est au fond du couloir à droite, au rez-de-chaussée. A 22 h 02 la porte s'ouvrit et Paul VI se trouva face à un groupe de journalistes, qui stationnaient là, dans l'attente de détails. Tous s'agenouillèrent, mais le Pape, les saluant avec amabilité, leur dit : « Ne vous dérangez pas, ne vous dérangez pas, » et il remonta rapidement l'escalier qui conduit à l'étage supérieur, où se trouvait son appartement.

 

II allait réciter le bréviaire : « Je dois encore dire Vêpres et Complies, » avait-il expliqué, quelques minutes plus tôt, à ses quatre commensaux. Les trois sœurs « Filles de Notre-Dame du Mont Calvaire », au service de la délégation, apparurent timidement sur le seuil de la cuisine, quand le Pape fut remonté dans sa chambre. Elles étaient radieuses, mais, en même temps, craintives. L'un des prélats les ras­sura : « tout s'est très bien passé. »

 

Mais la première journée historique de Paul VI en Terre Sainte n'était pas encore terminée. Il se rendit d'abord au collège gréco catholique de Sainte-Anne, où il reçut la hié­rarchie catholique orientale, puis à la basilique de Gethsémani, pour l'Heure Sainte. C'est là que Jésus pleura, qu'il pria, « Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que ta volonté soit faite! » C'est là que son âme fut «triste jusqu'à la mort », là qu'il fut capturé après la trahison et le baiser de Judas. Chaque premier jeudi du mois et chaque Vendredi Saint, pour rappeler cet épisode de la Passion de Jésus, on répète l'Heure Sainte et le Pape a voulu le faire aussi, comme le plus humble des pèlerins, pour conclure sa première journée.

 

Le chœur chantait à voix basse les versets évangéliques, qui rappellent la Passion; puis, de temps à autre, un religieux lisait un passage de l'Évangile en diverses langues : latin, grec, arabe, arménien, slave, copte égyptien. Après chaque lecture, Paul VI récitait une prière. A la fin, il s'approcha de l'autel et se prosterna à terre, pour baiser la roche sur laquelle le Christ passa les mémorables heures de sa veillée douloureuse, pendant que ses disciples dormaient.

 

La voûte qui domine l'autel représente justement cette scène : le Christ est assis sur un rocher, qui a presque la forme d'un trône; il est abattu, prostré, mais son regard est ferme; en haut, apparaît la vision du Père. Le Pape, avant la bénédiction, commença le Pater noster, récité par tous les assistants. Puis, sans prononcer le discours que son secrétaire tenait déjà prêt dans une bourse en cuir, il retourna à la délégation apostolique.

 

A suivre…

 

Extrait du volume : PAUL VI 

                                G. SCANTAMBURLO

                                Édition; Maison Mame  (1964)

 

elogofioupiou.com

 

 

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Published by elogofioupiou - dans Survie de Paul VI
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