Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 23:27

 

 

Deux minutes avant que le soleil du 4 janvier 1964 ne se levât, le Pape était descendu dans la cour de Saint-Damase, au Vatican, et avait pris place dans sa voiture, la Mercedes immatriculée SCV I. En quittant la place Saint-Pierre, il avait demandé au chauffeur de s'arrêter en cours de route, à la prison de Regina Coeli. Ainsi son pèlerinage s'ouvrait-il sur un épisode vraiment évangélique. Comme Jean XXIII l'avait fait à Noël 1958, il parla aux détenus en un langage simple et émouvant.

 

« Je suis venu vous apporter ma bénédiction et vous dire qu'en Terre Sainte je me souviendrai de vous dans ma prière. »

 

Puis, le cortège pontifical, salué par des milliers de per­sonnes malgré l'heure matinale, avait atteint Fiumicino, où les autorités italiennes conduites par le Chef de l'État et les diplomates accrédités auprès du Saint-Siège et du Quirinal, avaient présenté leurs hommages au Pape, avant qu'il ne prît place dans l'avion d'Alitalia. L'appareil, un DC 8 flam­bant neuf, dédié à Léon Pancaldo, était arrivé à Fiumicino le 13 décembre, de l'usine de Long Beach. Avant le départ, Paul VI avait voulu connaître, un par un, tous les membres de l'équipage, depuis le commandant Jean-Marie Zuccarini jusqu'au steward Grégoire Farabegoli; il s'était ensuite rendu dans la cabine de sa suite pour lui souhaiter bon voyage.

 

Puis il s'était retiré dans sa cabine avec ses secrétaires Don Pascal Macchi et don Bruno Rossi. Il avait pris place dans le fauteuil qui lui était réservé, un fauteuil d'avion ordi­naire, et avait attaché sa ceinture de sécurité. A 8h. 30, l'avion commença à rouler pour se mettre en position de vol. Puis il prit sa course et augmenta sa vitesse, tandis que les quatre réacteurs rugissaient. Le Pape regardait par le hublot et suivait la manœuvre avec un extrême intérêt.

 

« Le rêve de ma vie a toujours été de visiter la Terre Sainte » avait-il dit, pendant la première session de Concile, à Mgr Hackim, archevêque de Nazareth. L'avion volait maintenant à 900 km à l'heure, et son rêve, continuellement renvoyé en raison de ses engagements, se réalisait enfin.

 

A bord, le Saint-Père conversa avec les cardinaux Tisse­rand et Cicognani et avec Mgr Dell'Acqua; pour son déjeuner, il demande un bouillon léger, du poulet avec de la purée et une pomme; il ne voulut aucune boisson, sinon un peu d'eau minérale. Au-dessus de Chypre, il y eut un moment d'inquié­tude : d'Ammam parvenait la nouvelle qu'une brume épaisse pesait sur l'aéroport et que, si elle persistait, l'atterrissage serait très problématique, étant donné qu'il n'y avait pas de radar. Que faire ? La décision fut remise au Pape. « Atten­dons,  dit-il,  nous  déciderons plus  tard.   »

 

Pendant cette demi-heure  d'incertitude, les gens vécurent des moments d'enthousiasme à Beyrouth et à Damas, les deux aéroports de dégagement, dans l'espoir que le brouillard augmenterait et que, par conséquent, l'avion du Pape atterrirait sur l'un des deux terrains. Un bimoteur de la ligne aérienne libanaise fut aussitôt préparé à Beyrouth, pour accueillir le souverain pontife et sa suite et les conduire à Ammam, où un appareil plus petit qu'un quadriréacteur peut atterrir sans difficulté, par n'importe quelles conditions atmosphériques. Mais l'espé­rance des Libanais et des Syriens fut d'aussi courte durée que les sombres préoccupations des jordaniens qui attendaient le Pape avec impatience. Le brouillard se dissipa sur Ammam et la visibilité devint meilleure.

 

A l'aéroport, un vent glacé d'hiver ridiculisait les télé­grammes répétés d'un journaliste américain, qui avait demandé quelques jours auparavant au Tourist Office, de lui réserver une « chambre avec salle de bains, et surtout, avec air conditionné ».

 

Avec un quart d'heure de retard, le quadriréacteur du Pape apparut dans le ciel : il était 13-14 h (heure locale) et le départ de Rome avait eu lieu trois heures et vingt-cinq minutes plus tôt. L'atterrissage fut parfait et, quand Paul VI apparut dans l'encadrement de la porte, des applaudisse­ments frénétiques éclatèrent, en même temps que les vivats en italien, en arabe et dans toutes les langues du monde. Les Viva il Papa alternèrent sans interruption avec l'expression arabe équivalente Ya Ya el Baba. Tout en écoutant les hymnes, pontifical et jordanien, sur le podium à côté du roi Hussein, le Souverain Pontife souleva son chapeau et l'agita, en signe de salut. Ce geste provoqua de nouvelles manifestations délirantes. Après une brève conversation avec le roi Hussein, la présentation des personnalités et un échange de discours chaleureux, le Pape commença son voyage vers Jérusalem.

 

Les  rues  d'Ammam  regorgeaient  de  monde,  une  foule misérable dans laquelle se trouvaient des milliers de ces réfugiés palestiniens qui vivent dans des baraques, sur les collines, autour de la capitale. Arcs de triomphe partout, orchestres et ensembles de cornemuses : une fête populaire mais contenue dans les limites de la discipline. Du reste, les ordres d'Hussein étaient précis et sans équivoque : tirer à vue, au moindre signe de troubles. Mais ces dispositions, dictées par une excessive prudence, étaient superflues, et leur caractère radical montrait bien qu'elles constituaient un aver­tissement  plutôt  qu'une  réelle  menace;   autrement,  elles auraient été en opposition évidente avec la signification de la visite du Pape, héraut de la paix.

 

Quoi qu'il en soit, on pouvait voir les mitrailleuses sur les toits, sur les balcons, aux coins des rues et partout des blindés, comme pour un siège. Sur la route carrossable, ouverte en 1958, d'Ammam à Jérusalem, et longue de 94km, le déploiement de forces était également imposant : sur chaque hauteur, un soldat, et, ici et là, des patrouilles motorisées et blindées.

 

Le Pape traversa la Judée, une région si âpre, si sauvage, misérable et triste que la passion, la mort (mais aussi la résurrection) de Jésus, ne pouvaient se dérouler dans un cadre géographique plus approprié.

 

Quelques kilomètres après la dépression de la Mer Morte, on arrive au pont sur le Jourdain, qui, jusqu'à il y a vingt ans, séparait la Palestine de la Transjordanie. Le Jourdain est un tout petit fleuve, à peine plus qu'un ruisseau; son eau est jaunâtre et bourbeuse et pourtant il est sans conteste le fleuve le plus important de l'histoire humaine : le Tibre, le Danube et la Moscova disparaissent devant lui. Ici, Jésus fut baptisé; ici, il fut annoncé par Jean-Baptiste. On peut se demander, en regardant cette eau, comme l'a fait le Pape en une halte pleine de dévotion, ce que serait le monde d'au­jourd'hui si, il y a deux mille ans le Christ n'était pas venu, et ce que serait la civilisation, radicalement transformée par ce misérable Galiléen, qui reçut dans ces eaux un baptême sans pompe et sans solennité.

 

Le Souverain Pontife s'arrêta pour les contempler et, autour de lui, les autorités s'écartèrent, respectant sa brève méditation. On fit de nouveau une courte halte à Béthanie, où Jésus ressuscita Lazare, frère de Marthe et Marie : c'est une pauvre bourgade qui, en arabe, s'appelle El Lazaria, pour rappeler justement le prodige accompli par le Christ. En Palestine, chaque pierre, chaque vallée, chaque colline ramène au Christ et c'est là qu'est la signification, très simple et très profonde, du pèlerinage de Paul VI; signification que notre monde compliqué ne parvient pas à comprendre, cherchant de secrètes raisons, d'autre nature, qui n'existent pas. Et pourtant, quel autre lieu que la Terre Sainte pouvait constituer le but logique, naturel, du voyage d'un Pape ?

 

Enfin, au terme de cet après-midi du samedi 4 janvier, le cortège pontifical arriva à Jérusalem, à la Porte de Damas, dans la vieille ville, juste à l'entrée de la Via Dolorosa. C'est une ruelle tortueuse qui serpente parmi les maisons serrées et si proches qu'on peut les toucher en ouvrant les bras; d'habitude, il y a un marché arabe, l'un de ces souks orientaux où l'on peut trouver de tout, parmi mille odeurs où domine l'acre parfum du rôti de mouton. Dans ce boyau étroit et suffocant se pressait une foule fantastique, incroyable, que la police, pourtant nombreuse et décidée, ne réussissait déjà plus à contenir, une heure avant l'arrivée du Pape. Sur les côtés de la route en lacets qui, de la vallée du Cédron monte à Jérusalem, il y avait des milliers et des milliers de personnes, arabes et européens, musulmans et catholiques,  orthodoxes  et  coptes ;   des  groupes   d'enfants   des  écoles  catholiques   présentaient   des   branches   de   palmiers,   des rameaux d'oliviers et des bouquets de fleurs comme l'avaient fait leurs ancêtres il y a deux mille ans, quand le Christ était entré dans la cité sainte, monté sur une ânesse, symbole de paix et de douceur.

 

C'était maintenant le Pape qui venait, le premier Pape qui posât le pied en Terre Sainte, vingt siècles après le passage de Jésus, et tous se rendaient compte de l'immense privilège qui les avait touchés. A quelques pas de la Porte de Damas, au sommet de Jérusalem, courent des fils de fer barbelés et des chevaux de frise qui forment une nouvelle couronne d'épines, posée cette fois sur la tête de la ville pour séparer la partie jordanienne de l'israélienne. Au milieu, pour bien marquer la division, il y a la « terre de personne », le no man's land, représentation exacte de la haine et de l'abandon.

 

Les maisons sont vides, démolies par les canonnades et tout autour pousse la broussaille, comme dans une jungle. D'un côté les Israéliens, de l'autre les Arabes : ils s'ignorent mais sont pourtant prêts à tirer les uns sur les autres au moindre prétexte. C'est ainsi depuis quinze ans, depuis la guerre de 1948 : la paix, l'armistice plutôt, est très précaire et, en cinq ans, la présence du Pape a apporté le premier souffle de sérénité et de détente. Au cours des journées qui ont précédé son arrivée, Arabes et Israéliens ont travaillé, coude à coude, à mettre les routes en état, à nettoyer les places, à installer les arcs de triomphe et les drapeaux sur leurs hampes. Ce sentiment de sérénité momentanée était presque un soulage­ment pour la longue, l'exaspérante tension, et on le sentait dans le cœur des gens, de ceux qui remplissaient les routes et les places de la Jérusalem jordanienne, comme de ceux qui se pressaient aux fenêtres, sur les murs, les tours et les toits de la Jérusalem israélienne.  

 

A suivre…

 

Extrait du volume : PAUL VI 

                                G. SCANTAMBURLO

                                Édition; Maison Mame  (1964)

 

elogofioupiou.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by elogofioupiou - dans Survie de Paul VI
commenter cet article

commentaires