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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 08:38

Sommes nous des mé­chants serviteurs…                

Nous sommes les débiteurs de Dieu, par le fait même que nous existons, puisque nous ne sommes que des créatures, que nous n'avons pas en nous-mêmes la raison de notre existence et que nous tenons de la libéralité gratuite de Dieu tout ce que nous avons et tout ce que nous som­mes, et dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce : Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu, dit saint Paul : ( I Cor, IV, 7.).

Mais ce n'est pas de ces dettes que nous de­mandons à Dieu la remise, ce lui serait injurieux et ce serait monstrueux, car de ces dettes, nous avons toujours le moyen de nous acquitter, et c'est par la reconnaissance que nous en témoi­gnons à notre Créateur et le bon usage que nous faisons de ses dons.

Les dettes dont nous demandons la remise, ce sont les péchés dont nous sommes coupables et les peines et châtiments qu'ils méritent. Le péché, explique saint Thomas d'Aquin, est bien une dette que nous contractons envers Dieu, dans le sens strict du mot, parce que, par le péché, nous usurpons contre son droit.

Le droit de Dieu, en effet, c'est que nous accomplissions sa volonté de préférence à la nôtre, parce que nous lui appartenons tout entier ; comme créatures, nous sommes son bien, sa chose. Or, selon l'axiome de droit qui traduit un principe fondamental de justice contre lequel rien ne peut prévaloir : les fruits de toute chose appar­tiennent à son propriétaire : les fruits de notre nature, de notre personne consistent dans l'exer­cice de nos facultés; nous ne pouvons donc jamais légitimement disposer de nous-mêmes, de ce qui nous appartient contre la volonté con­nue et manifestée de Dieu ; cet usage abusif qui constitue le péché est donc bien une usurpation du droit de Dieu et crée de nous à lui une dette dont sa justice l'oblige à poursuivre contre nous le recouvrement.

Or, cette dette, qu'il s'agisse du péché mor­tel ou même du péché véniel, nous sommes, par nous-mêmes, totalement incapables de l'acquit­ter ; nous ne pouvons offrir, de ce qui nous appar­tient, une réparation adéquate, puisque, en réalité, rien ne nous appartient et que nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes ; il reste donc que le seul moyen, en notre pouvoir, c'est de sollici­ter humblement de Dieu la remise gratuite de notre dette.

Nous savons d'ailleurs par la foi que Dieu, en nous remettant nos dettes, ne lèse pas les droits de sa justice, parce qu'elle a été une fois pour toute satisfaite par une réparation d'un prix infini, par le sacrifice sanglant de la divine Victime, Nôtre-Seigneur Jésus-Christ ; donc quand nous deman­dons à Dieu la remise de notre dette, selon ce que Nôtre-Seigneur nous l'a appris lui-même, c'est équivalemment lui demander qu'il veuille bien nous appliquer les fruits de la Passion, pour  satis­faire à sa justice au moyen des mérites infinis de son divin Fils.

Et comme nous sommes tous pécheurs, que, comme nous le déclare l'apôtre saint Jean, " si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous ", parce que " le juste lui-même tombe sept fois par jour ", que, même le péché pardonné, il reste une peine temporelle à acquit­ter en ce monde ou en l'autre, et que d'ailleurs, tant pour obtenir le pardon du péché que pour accomplir les œuvres satisfactoires qui diminue­ront la peine, nous avons besoin de la grâce de Dieu qui nous y dispose, il suit que ce sont tous les hommes sans exception qui doivent dire du fond du cœur : Pardonnez-nous nos offenses.

La prière est ainsi la première condition de la remise de nos dettes envers Dieu, et cela appa­raît si clairement aux esprits les plus bornés ou les plus infatués qu'il n'est personne qui ne se soumette facilement à cette condition si bénigne.

Mais il en est une autre condition indiquée par Nôtre-Seigneur dans la demande même que nous fai­sons du pardon, condition qui, d'après ces ter­mes, apparaît avec le caractère de condition sine qua non, en tant qu'elle constitue de Dieu à nous, comme de nous à Dieu, un véritable con­trat, à titre onéreux pourrait-on dire, qui engage les deux parties, dès que la condition est remplie, et cette condition est indiquée par les dernières paroles de notre demande : comme nous-mêmes faisons remise à nos débiteurs ; et comme la réa­lisation de cette condition ne va pas sans diffi­cultés, il s'ensuit que tout l'effort de notre esprit, pour avoir la pleine intelligence de cette prière, doit porter sur cette condition même.

C'est bien une condition que Nôtre-Seigneur nous impose, une condition stricte, indispen­sable, car ce qu'il n'a pas fait pour les autres de­mandes de sa prière, il revient sur celle-là pour la commenter, dès qu'il a indiqué les sept deman­des : " Si, en effet, vous pardonnez aux hommes leurs péchés, votre Père céleste vous pardon­nera, lui aussi, vos fautes. Mais si vous ne par­donnez pas, ne comptez pas sur le pardon de votre Père céleste. " (Math., vi, 14-15.)

C'est donc bien une condition formelle, pré­cise, indispensable, à la fois positive et négative : Pardonnez et Dieu vous pardonnera. Si vous refusez le pardon, Dieu aussi vous le refuse. Et c'est une condition uni­que; Dieu ne nous demande pas autre chose pour nous pardonner: condition positive unique.

Tout ce que nous pouvons faire, par ailleurs, sans l'accomplissement de cette condition: les prières les plus ferventes, les aumônes les plus abondantes, les mortifications les plus héroïques, rien ne peut suffire à nous obtenir le pardon : condition unique négative.

Il faut bien le reconnaître, le pardon des in­jures, des offenses du prochain est difficile, c'est ce que là religion de Jésus présente de plus hé­roïque, de plus sublime, de plus parfait, parce qu'il s'agit ici, comprenons-le bien, d'un pardon sincère, d'un pardon qui vienne vraiment du cœur: d'un pardon entier et sans réserve, d'un oubli complet des torts du prochain ; c'est une œuvre au-dessus de la nature, à l'opposé de toutes les tendances naturelles ; c'est ce qu'il y a de plus parfait dans la charité, c'en est l'épreuve aux deux sens du mot, car le pardon sincère et complet est l'exercice le plus difficile de l'amour de Dieu, et donc sa manifes­tation la plus sûre et la moins sujette à l'illusion.

Mais précisément la chose la plus désirable pour un chrétien digne de ce nom, pour celui qui pense à son salut et comprend que c'est pour lui la grande, l'unique affaire, c'est de savoir, avec la plus grande certitude qui puisse lui être donnée ici-bas, qu'il aime vraiment Dieu, d'un amour véritable et non illusoire et d'imagination, puisque à cet amour de charité que nous ressen­tons pour Dieu correspond toujours infaillible­ment l'amour de Dieu pour nous et l'abondance de ses secours de grâce. Eh bien, de tous les témoignages que nous pouvons nous donner de notre amour pour Dieu, il n'en est pas de plus sûr que le pardon sincère que nous accordons à ceux qui nous ont offensés. Et pourquoi? parce qu'il n'y a que l'amour pour Dieu et un amour déjà parfait qui puisse nous déterminer à ce par­don. Ce n'est point la nature qui nous y porte, puisqu'au contraire c'est une victoire contre la nature ; ce n'est point le monde, puisqu'il professe les maximes toutes contraires; Dieu seul est donc le motif de ce pardon, le seul amour de Dieu en est le principe, et si l'illusion est encore possible dans le pardon que nous croyons accor­der sincèrement, elle ne peut exister dans la conclusion que nous établissons du pardon dès qu'il est sincère, à l'existence en nous de la véri­table charité.

D'un autre côté, si le pardon des offenses est ce qui coûte le plus à notre nature, il faut dire aussi que, avec le secours de la grâce qui ne nous fait jamais défaut, c'est ce qui dépend le plus de nous et de notre volonté. Or, il n'y a rien de plus possible pour nous que ce qui dépend unique­ment de nous et n'est soumis à aucune autre condition de temps, de lieu, d'âge, de santé, etc. Pour pardonner, il nous suffit de le vouloir: le pardon est dans la volonté, et tous les actes qu'il entraîne ne sont que les conséquences de l'acte de volonté et en même temps des preuves de sa sincérité.

Ainsi d'une part, parce que le pardon des offenses est une victoire de la grâce sur la nature et a pour principe habituel la charité, Dieu ne déroge pas à sa justice et à ses lois, s'il est per­mis de parler ainsi, en en faisant l'unique condi­tion pour pardonner lui-même; et d'un autre côté parce que ce pardon est toujours en notre pouvoir, avec le secours assuré de sa grâce, Dieu manifeste toute l'étendue de sa miséricorde en ne posant que cette unique condition pour nous pardonner.

Car enfin, quelle proportion y a-t-il entre l'of­fense que nous recevons et l'injure que nous fai­sons nous-mêmes à Dieu par le péché? Et pour­tant !

" Nous exagérons sans mesure les fautes qu'on fait contre nous ; et l'homme, ver de terre, croit que le presser tant soit peu du pied c'est un attentat énorme, pendant qu'il compte pour rien ce qu'il entreprend hautement contre la sou­veraine majesté de Dieu et contre les droits de son empire! " (Bossuet.)

Nôtre-Seigneur a mis lui-même en lumière dans une parabole ce contraste tout à notre avantage et l'iniquité qu'il y a pour nous à ne pas souscrire à un marché qui nous est si avantatageux : c'est la parabole du roi qui fait remise de dix mille talents à l'un de ses serviteurs, touché qu'il est par ses supplications : " Mais ce servi­teur ne fut pas plutôt sorti que, trouvant un de ses compagnons qui lui devait cent deniers, il le prit à la gorge et l'étranglait en disant : Paie-moi ce que tu me dois.

Son compagnon, se jetant à ses pieds, le conju­rait en disant: Accordez-moi quelque délai et je vous paierai tout.

Mais il ne le voulut point et il alla le faire mettre en prison jusqu'à ce qu'il payât sa dette. "

Nous savons ce que pensa le prince et ce qu'il fit quand ce fait odieux lui fut rapporté : " Mé­chant serviteur, je t'avais remis toute ta dette, parce que tu m'en avais prié. Ne devais-tu donc pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi ?... " (Math., XVIII, 23-35.)

Ne retenons pour le moment, de cette para­bole, que le contraste expressif qu'établit Nôtre-Seigneur entre la gravité de nos offenses envers lui et le peu de gravité que représentent toujours les offenses dont nous avons à nous plaindre de la part de nos frères et dont notre imagination, notre susceptibilité, notre orgueil font souvent tous les frais. Mais si grave relativement que puisse être l'offense que nous avons reçue, en­core est-il qu'elle est d'un homme comme nous, tandis que nos offenses vis-à-vis de Dieu revê­tent, parce qu'elles s'adressent à une majesté infinie, un caractère de malice quasi infinie que Dieu seul, parce que seul il se connaît, peut apprécier à sa juste valeur. Ainsi cette clause de pardon fait ressortir la mansuétude, la miséri­corde de Dieu qui, pouvant exiger de nous une satisfaction adéquate à l'offense, se contente d'une satisfaction si disproportionnée.

Je vous adore, divin Sauveur Jésus, comme mon souverain Maître, auquel j'appartiens, à qui je dois compte de tout ce que je suis, de tout ce que je fais, de mes pensées, de mes désirs, de mes paroles, de mes actes et qui, de tout, me demanderez un compte rigoureux au jour de vos  justices. J'adore cette justice infinie que vous avez apaisée par le sacrifice de votre précieux Sang sur la croix. J'adore votre infinie sagesse qui se manifeste si éclatante dans la condition que vous posez à votre pardon, c'est-à-dire à l'acquisition du ciel: cette condition même est aussi une preuve de votre amour pour nous; car si aujourd'hui peut-être c'est à moi de pardonner à mon frère, demain c'est lui qui devra user en­vers moi de miséricorde ; ainsi cette loi du pardon n'est qu'une manifestation de l'ardent désir de votre cœur, que vous exprimiez au soir de la Cène :

" O Père, que tous soient un, comme tu es en moi et que je suis en toi ; qu'ils soient tous un en nous... Moi en eux et toi en moi afin qu'ils soient consommés dans l'unité. "

Extrait du : Pater Médité devant le très Saint Sacrement. Père Albert Bettingger. (Imprimatur 1915)

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