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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 16:25

le premier triomphe      (Chapitre  VIII.)

Pourquoi la visite des dames du château à la famille Granger, était-elle le sujet de tous les entretiens du village de Haut-Castel ? Depuis son retour à Rosenval, n'avait-on pas vu plus d'une fois Valentine dans ce pauvre village, où elle s'efforçait de prêter un efficace appui au digne abbé Durer pour tarir les sources de la misère qu'elle y voyait régner ! C'est qu'on n'admettait pas qu'un motif analogue à celui qui la conduisait dans les pauvres chaumières de Haut-Castel, l'eût ame­née chez Joseph Granger. Louise et son père, grâce aux précieuses vertus d'ordre et d'économie qui les distinguaient, et au travail assidu auquel ils s'étaient toujours livrés, jouissaient d'une aisance relative, et de plus ils étaient réputés trop fiers pour accepter un secours.

— Qu'est-ce que ce peut être ? se disait-on, si ce n'est pas que mademoiselle de Saint-Valéry veut faire un sort à Jean-Baptiste.

Un sort ! Ce mot produit un effet magique sur l'esprit du peuple, car il lui offre aussitôt la riante image d'une vie tranquille et prospère, préservée de toutes les inquiétudes que traîne après elle la pauvreté.

— Ah! Le petit est hors d'affaire, disaient les uns, avec une si belle protection.

— Qui sait, disaient les autres à qui une dose plus forte d'envie ne permettait pas de faire de si favorables suppositions; qui sait si l'on n'est pas venu tout simplement dire aux parents qu'il est encore chassé de l'école, et qu'il faut le placer hors du village : c'est un si mau­vais sujet !

— C'est bien possible qu'on leur ait dit cela, tout de même, repre­naient les premiers, à qui cette idée souriait plus que celle qu'ils avaient d'abord adoptée.

Puis les avis se partageant encore, les oui, les non, se croisaient, et la curiosité grandissait, au milieu des incertitudes que faisaient naître tous les commentaires. Sous différents prétextes, les commères de l'endroit, l'une après l'autre, et souvent deux ou trois ensemble se rendirent chez Louise, mais elles en furent pour leur peine. Louise et son père ne se laissaient pas facilement interroger. Quoique toujours simples et polis, ils savaient éluder les questions indiscrètes, et ils inspiraient l'un et l'autre, sans qu'on songeât à s'en rendre compte, un sentiment de respect qui les protégeait contre toute tenta­tive désespérée des plus déterminés curieux. Ce dont on demeura sûr après les avoir vus, c'est que la paix la plus profonde régnait dans la

chaumière. Jean-Baptiste portait seul, sur son visage, quelques traces d'émotion et d'embarras, ce qu'on s'expliquait par la honte récente qu'il avait subie ; on comprenait moins facilement comment ce carac­tère intraitable s'était soumis à une telle punition.

La gouvernante de l'abbé Durer, instruite par la rumeur publique de ce qui s'était passé, en fit part à son maître.

— Comment! dit-il, le pauvre entant a subi cette rude pénitence. Vous en êtes bien sûre, Geneviève ? Vous êtes sûre qu'il est rentré chez lui avec cet écriteau !

— Tout le village le dit, monsieur.

— C'est bien, cela, de la part de cet enfant; je le connais, c'est uns grande victoire qu'il a remportée sur lui-même.

— Oui, mais il n'en est pas moins tombé, à ce qu'il paraît, dans la disgrâce de mademoiselle, répliqua Geneviève, auprès de laquelle était en faveur la version la moins favorable à Jean-Baptiste.

— C'est impossible, Geneviève; ici il y a erreur, je n'en doute pas; au reste, je vais bientôt savoir à quoi m'en tenir.

Et le bon abbé, après s'être enveloppé de sa douillette pour se pré­server de la fraîcheur du soir, se mit en route pour la chaumière de Joseph Oranger. Jean-Baptiste faisait sa lecture ordinaire à son grand-père et s'efforçait de se distraire ainsi du souvenir des événements de la journée ; il lisait l'histoire du jeune Tobie, et s'interrompait quel­quefois pour regretter de ne pouvoir rendre la vue à son cher aïeul, comme Tobie la rendit à son père.

— Pourquoi un ange du Seigneur, disait-il, ne se présente-t-il pas à moi ?

— Mais, lui dit doucement sa mère, as-tu vécu comme Tobie, pour que Dieu t'accorde une pareille faveur ?

— Ah! Mère, je sais bien que je ne ressemble à Tobie que par mon amour pour mon père! Ne dites pas, car ce ne serait pas vrai, pour­suivit-il en se jetant au cou de son grand-père, que Tobie aimait plus son père que je n'aime le mien !

— Cher petit ! dit le vieillard d'une voix attendrie, et en retenant dans ses bras son petit-fils bien-aimé.

— Peut-être ne l'aimait-il pas plus, répondit Louise, mais il l'aimait mieux, car il s'efforçait de ne lui donner jamais aucun sujet de chagrin, et toi, tu n'en peux dire autant.

— Chut! dit le grand-père, en embrassant son petit fils à plusieurs reprises; ne parlons plus du passé; l'enfant a été assez malheureux aujourd'hui; à mon avis, tu te montres un peu trop sévère, ma fille.

_ Trop sévère ! répéta Louise ; plût à Dieu, père, que je le fusse davantage ! Peut-être tout en aurait-il été mieux, et Jean-Baptiste, aujourd'hui, n'aurait-il pas commis ces fautes, dont l'expiation lui a été si dure !

— L'avenir réparera, mère, ce passé qui vous afflige, lui dit Jean-Baptiste; vous n'aurez pas à vous repentir de votre indulgence !

Louise, à ces paroles, arrêta sur lui un regard de tendresse et le baisa au front. Il allait reprendre sa lecture, quand un léger coup frappé à la porte de la rue, l'y fit courir, et il se trouva en présence de l'abbé Durer. La rougeur couvrit son front, et, pour la première fois, il éprouva plus d'embarras que de plaisir à la vue de son vieil ami. N'allait-il pas être question de l'ignominieux châtiment qu'il avait subi, et, s'il ne pouvait y penser sans souffrir, comment supporterait-il d'en parler ou d'en entendre parler. Cependant, par un effort géné­reux, il surmonta ses premières impressions, et dit à l'abbé, mais en cachant sa tête sur le sein du digne prêtre :

— Monsieur le curé, vous savez tout, n'est-ce pas ?

— Oui, je sais, mon enfant, répondit l'abbé en le retenant un moment dans ses bras, je sais tout ce qui te rend si digne d'estime et d'intérêt, tout ce qui me prouve que mes leçons n'ont pas été perdues, et que tu comprends comment Dieu veut être aimé.

— Ah! Monsieur le curé, cela m'a bien coûté et le frisson me prend de penser à tout cela; j'ai cru plus d'une fois que je n'irais pas jusqu'au bout, je sentais mon courage défaillir.

— Mais tu as été jusqu'au bout, cependant.

— Oui, en pensant toujours à Dieu sur la croix, répondit l'enfant, et eu implorant le secours de la Sainte Vierge; mais si la maison eût été plus loin, je n'aurais pu l'atteindre.

— Il s'est évanoui en entrant ici, dit la mère avec des larmes dans les yeux.

— Pauvre enfant, dit l'abbé; ainsi le corps a faibli sous le poids de l'expiation, mais l'âme est demeurée victorieuse. Dieu te récompensera de ce premier sacrifice de ton orgueil sur la croix de son Fils, en te rendant la vertu plus facile. Maintenant, continua-t-il en prenant un siège auprès de Joseph Granger auquel il venait de serrer amicale­ment la main, entre dans le détail de tous les événements de la journée : le courage tout chrétien dont tu as fait preuve aujourd'hui m'y fait attacher un singulier intérêt.

Jean-Baptiste obéit, malgré le violent effort qu'il dut faire sur lui-même pour retracer les divers incidents de cette fatale journée. Il reconnut tous ses torts, et appuya même sur la dernière faute qu'il avait commise en résistant à la sentence du maître :

— Mais, dit-il en terminant, était-il bien possible qu'un homme obtînt de moi que je me soumisse sans résistance à une punition de ce genre ? Mademoiselle de Saint-Valéry, que je vénère et que j'aime comme une sainte du paradis, l'aurait-elle obtenu ? Je n'en sais rien: peut-être que oui, peut-être que non, dit le fier garçon en hochant la tête; ce que je sais le mieux, c'est que je n'ai pu le refuser à Dieu, quand elle me l'a demandé en son nom.

L'abbé eût pu lui répondre que moins d'orgueil et une connaissance plus claire de ses devoirs eussent suffi pour lui faire pratiquer l'obéis­sance et la soumission envers son maître, mais l'enfant avait remporté

sur lui-même une victoire qui témoignait de ce qu'on pouvait espérer de lui, en faisant à propos appel à ses sentiments religieux. Son digne ami crut opportun de ménager son caractère hautain et indépendant, et s'abstint de toute réflexion. Il fut loué d'avoir fait aussitôt pour Dieu, ce qu'il ne se sentait disposé à faire pour personne.

— Dieu vous le rendra, lui dit l'abbé ; on ne souffre point en vain pour lui, quelque méritées que puissent être les souffrances qu'on endure, et l'on ne s'abaisse point volontairement, sans que sa main paternelle ne se plaise à nous relever. Vous n'avez pas oublié qu'il est écrit dans l'Évangile : « Quiconque s'abaisse sera élevé; quiconque s'élève sera abaissé. » Le royaume du ciel n'est pas promis aux super­bes, mais bien aux humbles de cœur.

— Aujourd'hui, dit Jean-Baptiste après un moment de pénible réflexion, la pensée que j'avais avec mon Dieu crucifié un peu de ressemblance, puisque j'étais exposé comme lui à des injures publi­ques, a soutenu mon courage; mais demain, monsieur le curé, demain, il me faudra encore supporter des humiliations ; tous ceux qui m'ont vu aujourd'hui et qui me rencontreront demain, vont se moquer de moi, et mes camarades de classe aussi. Dieu soutiendra-t-il encore mon courage ? Si j'allais manquer de force ?

— Pourquoi craindriez-vous, lui dit l'abbé, si la pensée de Dieu vous remplit tout entier comme aujourd'hui ! Confiez-vous en lui pour la journée de demain, mon enfant; il aura soin qu'elle ne soit pas trop lourde.

C'était toute une révolution opérée chez Jean-Baptiste, que mani­festait cette disposition où il était d'affronter les peines que pouvait lui réserver la journée du lendemain. Naguère, il eût déclaré, avec l'intention bien arrêtée de tenir parole, que l'école ne le reverrait jamais.

L'abbé voulut connaître les moindres détails de la visite de Valentine à la chaumière. Ici, ce fut Louise qui prit la parole. Après avoir dit avec quels ménagements cette aimable personne lui avait appris la conduite de son fils et la punition qui avait dû la suivre, elle rappela, non sans arrêter d'expressifs regards sur Jean-Baptiste, toutes les sages et bonnes paroles dites pour lui faire envisager le résultat salu­taire que cette journée pouvait avoir pour l'enfant, trop longtemps rebelle à la loi du devoir et de l'obéissance.

— Grâce à sa bonté si parfaite, continua-t-elle, et à l'excellence de ses discours, nous avons attendu avec assez de fermeté, mon père et moi, l'arrivée de celui dont la punition, quoique bien méritée, nous arrachait des larmes malgré nous.

— Oui, mère, bien méritée, vous avez raison, dit Jean-Baptiste gravement; mais le moniteur a mal agi de son côté; c'est lui qui est cause de tout le mal.

— Mon enfant, dit l'abbé, habitue-toi à ne rejeter sur personne la res­ponsabilité de tes fautes, car c'est un mauvais moyen pour se corriger.

Applique-toi plutôt soigneusement à rechercher quels défauts de ton caractère t'ont fait succomber, si tu veux ne plus pécher à l'avenir. Rappelle-toi que nos défauts donnent seuls aux méchants les moyens de nous porter au mal. L'enfant baissa la tête en rougissant.

— Et quand il eut perdu connaissance entre mes bras, reprit Louise en attirant son fils plus près d'elle, comme elle s'est montrée bonne et secourable ! J'eusse été sa sœur, pauvre et obscure femme que je suis; il eût été son fils, qu'elle n'eût pas mis un plus tendre empres­sement à soutenir mon courage, et à lui donner ses soins ; ô la bonne, l'excellente demoiselle, que Dieu lui rende tout le bien qu'elle fait dans cette contrée !

— Mais tu ne dis rien, fit observer le grand-père, des promesses qu'elle a faites à Jean-Baptiste, et dont nous devons lui être si recon­naissants.

— C'est vrai, répondit Louise; je n'en ai cependant point perdu le souvenir. Elle a promis d'aimer et de protéger mon Jean-Baptiste. Elle n'a même pas craint de dire, le croiriez-vous, qu'elle veut être pour lui une autre mère.

— Et moi, dit Jean-Baptiste, qui pensais qu'après une honteuse punition, elle ne voudrait plus seulement jeter les yeux sur moi !

Ceux qui s'abaissent seront élevés, dit l'abbé. En vous soumettant à cette punition qui vous coûtait tant, vous avez acquis des droits à son estime; vous en trouvez la preuve dans les sentiments dont elle veut bien vous honorer désormais; cette pensée n'est-elle pas faite pour vous donner le courage d'affronter la journée de demain ?

— Mais n'est-ce pas pour mademoiselle que je retourne à l'école ! répondit Jean-Baptiste; n'est-ce pas parce qu'elle le veut ? Sans cela... ah! sans cela, l'école ne me reverrait pas.

Il y aurait eu bien à répliquer à ces paroles, où perçaient tout l’orgueil de l'enfant et son ignorance complète de ce qu'il devait à ceux qui avaient autorité sur lui, mais la cause qui avait déjà retenu le bon abbé, le retint encore. La réforme du fils de Louise ne pouvait s'opérer en un jour. Il y avait un grand pas de fait, et ce qui restait à faire devait être l'œuvre du temps. Le point capital pour le présent était qu'il continuât de fréquenter l'école, et dès qu'il y était résolu, il fallait éviter de compter avec lui trop rigoureusement pour ceux de ses devoirs qu'il méconnaissait encore. La soirée s'avançait; le bon abbé prit congé de ses hôtes, et regagna sa demeure en bénissant cette adorable et paternelle Providence qui veille avec un soin égal sur l'enfant que renferme la cabane du pauvre, et sur celui qui habite dans les palais des rois. Il n'avait point été question seulement dans la chaumière des événements de la journée, il en avait été aussi beaucoup parlé au château. Anaïs était rentrée enthousiasmée de Jean-Baptiste, et elle avait fait entendre un chant de triomphe en l'honneur de Valentine.

— Je crois sincèrement à la prophétie dont je me riais tant il y a quelques heures, dit-elle à madame de Surville; elle fera, comme elle l'a dit, un saint de Jean-Baptiste. Son intelligence si pénétrante et son incomparable bonté, lui font deviner une moisson abondante dans le champ du père de famille, avant que nous ayons pu démêler un peu de bon grain parmi l'ivraie dont il nous semble rempli.

A l'heure du thé qui amena monsieur d'Orbeuil au salon, Anaïs recommença l'éloge de Jean-Baptiste; elle trouva dans son père un auditeur complaisant et attentif. Il ne tira pas de tout ce qu'elle lui dit les mêmes conclusions qu'elle-même, il ne proclama pas la future sainteté de Jean-Baptiste, mais il déclara qu'il y avait dans cet enfant l'étoffe d'un grand homme, et qu'il voulait contribuer à doter la France d'un beau génie de plus.

— Je le ferai travailler avec moi deux heures tous les jours, dit-il; mais comme il résulterait pour lui une certaine fatigue physique qui pourrait nuire à ses études, si, à la sortie de l'école, avant de se rendre ici, il devait aller prendre son repas à Haut-Castel, qui est à une demi-lieue de Ville-Dieu, sans compter la perte de temps que causeraient ces allées et venues, je propose, avec l'agrément de ma nièce, que Jean-Baptiste vienne dîner tous les jours chez l'intendant, pour qu'il n'ait à retourner au village qu'après ses deux heures de leçon.

Valentine souscrivit de grand cœur à cet arrangement, et le baron se chargea de la faire agréer à monsieur Blémont et aux parents de Jean-Baptiste.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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