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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 14:44

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (20-20)

L’ÉPIDÉMIE. (Chapitre  XX)

Une grande peine de cœur vint troubler l'aimable sérénité des jours de Jean-Baptiste ; il perdit son grand-père. La mort du vieillard fut celle d'un saint ; il ne voulut être préparé à paraître devant Dieu que par son bien-aimé petit-fils. Après sa dernière confession, qui fut suivie de la communion en viatique, il ranima ses forces pour dire à Jean-Baptiste, avec une touchante simplicité :

— Que de bien j'aurai à dire de toi, là-haut ! Ah ! Dieu m'entendra ! Il écoutera le récit que je lui ferai de tes vertus et de tout ce que je te dois ; car je te dois tout, enfant, et sois-en béni ! Quel bonheur n'as-tu pas répandu sur ma vieillesse, et cette mort plus heureuse encore, cette mort qui fait entrer dans mon âme un commencement du paradis, qui me la procure, si ce n'est toi ?

— La bonté et la miséricorde de Dieu, grand-père, dit le jeune prêtre.

— Je le sais bien, répondit le mourant; mais qui m'a rendu digne d'en sentir les effets ?

Il bénit aussi sa fille, dont la piété filiale ne s'était jamais démen­tie, et qui avait prodigué à ses vieux jours des soins si tendres et si vigilants.

— Il y a bien longtemps, dit-il en s'adressant à l'un et à l'autre, que je ne vous vois plus des yeux du corps, mais vos traits chéris n'ont jamais été plus présents à mon âme qu'en ce moment, et je me réjouis à la pensée de vous contempler bientôt tout à mon aise, du haut du ciel.

Peu d'heures après, son âme quittait la terre, pour entrer en pos­session, selon toute apparence, du bonheur éternel. Valentine avait obtenu de l'évêque d'Arras que des sœurs vinssent desservir les divers établissements qu'elle avait fondés; elle en avait encore réclamé en dernier lieu pour un orphelinat où les jeunes filles admises devaient recevoir une éducation appropriée à leurs besoins, et apprendre dans la maison même le métier qui les ferait vivre plus tard. Cet établissement répondait si bien à une des nécessités pres­santes du département, que Monseigneur fit savoir qu'il viendrait lui-même le bénir, et y installer les sœurs. Cette nouvelle causa une grande joie dans la contrée, où la dernière tournée pastorale remon­tait déjà à quelques années. Le prélat devait en même temps adminis­trer à Ville-Dieu et dans les environs le sacrement de confirmation. Le vénérable abbé Dimmel fit de splendides préparatifs auxquels concoururent avec zèle Valentine et Jean-Baptiste. Des arcs de triom­phe furent dressés, le chemin que l'évêque devait suivre pour sa rendre à l'église fut sablé et jonché de fleurs, et l'église elle-même ornée comme aux plus beaux jours de fête. Après y avoir prié quelque instant, et donné sa bénédiction à la foule agenouillée, Monseigneur se rendit à la cure et delà au château, où le grand appartement qui ren­fermait la chambre du roi, avait été disposé pour le recevoir. Il voulut visiter, dans le plus grand détail, tous les établissements dus à la charité de Valentine.

Il traita Jean-Baptiste, dont la jeune renommée était venue jusqu'à lui, avec une distinction toute particulière ; il l'entretint souvent et témoigna le désir que ce fût lui qui prononçât le sermon, le jour de la confirmation.

Jean-Baptiste était doué de toutes les qualités extérieures qui peu­vent concourir aux succès de l'orateur, et il joignait à ces qualités une diction simple mais pure qui s'élevait avec les grands objets, un tour ingénieux et facile, des pensées qui frappaient autant par leur originalité que par leur justesse, et des mouvements d'éloquence inattendus qui entraînaient son auditoire, et qu'il devait à l'amour divin, dont son âme recelait la pure et vive flamme.

— En laissant ce jeune homme ici, c'est un grand prédicateur dont je prive l'Eglise, madame, dit l'évêque à Valentine, après l'avoir entendu; mais vous comblez cette contrée de trop de bienfaits, pour que son premier pasteur ne vous donne pas un témoignage de sa reconnaissance.

Jean-Baptiste avait alors vingt-neuf ans. Il n'aurait pas quitté Ville-Dieu sans une profonde tristesse. Il n'avait jamais formé qu'un vœu, celui de se consacrer aux lieux qui l'avaient vu naître, et l'union si intime que la charité avait formée entre son âme et celle de Valentine, était loin d'avoir affaibli l'amour qui l'attachait à ce cher coin de terre.

Un an après cette visite de l'évoque, dont tous les cœurs avaient gardé un pieux et reconnaissant souvenir, le choléra qui désolait alors Paris et diverses parties de la France, éclata avec fureur à Ville-Dieu et à Haut-Castel. La Majorie, qu'habitait Anaïs, fut épar­gnée. Dès l'invasion de la terrible maladie, Anaïs voulut se rendre à Rosenval pour en enlever son père et sa mère, et Valentine elle-même, si elle pouvait les persuader, ce qu'elle n'osait espérer, de se soustraire au danger. Mère de quatre enfants, et nourrissant le dernier, on ne lui permit pas de faire cette démarche, ce fut Louis qui partit pour Rosenval. Il y trouva monsieur et madame d'Orbeuil dans un grand effroi, mais résistant par générosité aux instances que ne cessait de leur faire Valentine pour qu'ils se réfugiassent sans elle à, la Majorie.

— Emmenez-les, mon cher Louis, lui dit-elle, Anaïs les attend, et je vis dans d'inexprimables angoisses, tant qu'ils sont ici!

— Mais vous, lui demanda-t-il avec anxiété, ne les suivrez-vous pas !

— Tous ces pauvres gens qui m'entourent, répondit-elle dou­cement, seraient trop malheureux, si je les abandonnais dans un pareil moment !

— Ne suffit-il pas des secours que vous avez organisés, reprit Louis, gans que vous demeuriez exposée au danger ? C'est pour eux-mêmes, qui perdraient tout en vous perdant, que je vous supplie de vous reti­rer à la Majorie, au moins pendant la première violence de la maladie.

— Pour eux, au contraire, mon ami, répondit-elle, je dois rester. Ils se croiraient tous condamnés à périr, s'ils me voyaient fuir pour garantir ma vie, et perdraient la force morale qu'il est si nécessaire de conserver pour lutter contre cette funeste épidémie. Ma place est ici et je ne la déserterai pas : Anaïs et vous, avez bien dû le penser. Mais partez vite, mon cher Louis, avec mon oncle et ma tante; les minutes sont précieuses; chacune d'elles peut dévouer l'un de vous au fléau.

Louis obéit tristement ; il la connaissait trop bien pour conserver l'espérance de triompher de sa résolution. Monsieur et madame d'Orbeuil, suppliés de partir au nom d'Anaïs, et redoutant, ce qui serait certainement arrivé, qu'elle n'accourût elle-même à Rosenval, s'ils se refusaient à suivre leur gendre, se mirent en route avec lui, non sans ressentir une grande douleur de se séparer de Valentine, car dans la terreur que leur inspirait l'épidémie, ils ne pouvaient s'empê­cher de la considérer comme une victime dévouée à la mort.

Pour elle, complètement tranquille après leur départ qui la délivrait de la seule inquiétude qu'elle eût conçue, elle ne songea plus qu'à secourir et à consoler autour d'elle. Elle tint un conseil où assistèrent, outre madame de Surville et Jean-Baptiste, ses deux, fidèles conseillers, le curé de Ville-Dieu qui se multipliait auprès des malades malgré son grand âge, et les deux médecins qu'elle avait appelés, au château. On prit de nouvelles mesures pour ajouter encore à la promptitude des secours; l'hôpital était encombré; une annexe fut établie dans une aile du château, tandis que dans l'aile opposée s'ouvrit un asile pour les orphelins que faisait journellement la choléra, Jean-Baptiste s'établit au château, parce que là et aux environs était le véritable champ de bataille ; son ministère était requis à toutes les heures du jour et de la nuit; dans les intervalles où il n'était pas employé à réconcilier les mourants, il se faisait infirmier, et il donnait au corps tous les soins prescrits par les médecins, sans négli­ger de réconforter les âmes par de bonnes et saintes paroles. Il fut près de trois semaines sans se déshabiller. Louise et madame de Sur­ville ne quittaient pas non plus le chevet des malades; quant à Valen­tine, qui pourrait dire comment elle vécut alors et à quels travaux elle suffît ? Les anges seuls le surent, et chaque jour, au pied du trône de Dieu, ils durent déposer de l'héroïsme de sa charité.

Au bout de six semaines, et quand le tiers environ de la population de Ville-Dieu et des environs eut succombé, le fléau se ralentit ; les cas diminuèrent graduellement; on parut toucher à la fin de cette cruelle épreuve. On respirait à la Majorie ; les cœurs renaissaient, non pas à la joie, trop de deuil régnait dans la contrée, mais à la sécurité ; on avait cessé de craindre pour Valentine ; monsieur et madame d'Orbeuil, empressés de la revoir, lui firent annoncer leur retour à Rosenval ; elle les supplia aussitôt par un billet de le retar­der, jusqu'à ce que les derniers cholériques eussent quitté le château. Ils continrent leur impatience de se retrouver auprès d'elle et atten­dirent encore.

Les orphelins recueillis, que la mort de leurs parents laissait sans ressources, s'élevaient au nombre de soixante. Ils étaient l'objet de la plus tendre sollicitude de la part de Valentine, qui disposait tous ses plans, de concert avec Jean-Baptiste, pour assurer le sort de ces innocentes créatures. Mais le soin de consolider cette nouvelle œuvre ne devait point lui être laissé ; elle avait acquis devant Dieu des mérites suffisants ; sa couronne était prête, et les deux s'ouvraient pour la faire entrer dans la gloire. Un soir qu'elle revenait avec Jean-Baptiste d'une dernière visite aux orphelins, un froid mortel parcourut ses veines. Elle reconnut le terrible mal qu'elle avait si vaillamment com­battu, aux premiers symptômes qu'elle en éprouva.

Je vais tomber, comme le soldat, sur le champ de bataille, dit-elle à Jean-Baptiste, avec un sourire tranquille; quelle mort plus enviable ! Vite ! Mon ami, mon frère, préparez-moi à paraître devant Dieu !

Elle refusa tous les secours de l'art, avant d'avoir fait sa dernière confession ; quand elle eut satisfait à tout ce qu'elle devait à Dieu, elle dit gaîment aux médecins :

— Maintenant, je vous abandonne mon corps ; faites-en ce qu'il vous plaira.

Hélas ! Tous leurs soins ne purent conjurer la mort qui arriva quel­ques heures plus tard. Jean-Baptiste, qui ne l'avait point quittée, était à genoux près du lit; par un dernier effort, cette noble victime de la charité lui tendit la main, comme pour le remercier de s'être associé au bien qu'elle avait fait.

— Ah! Lui dit-il à demi-voix et en retenant dans ses mains cette main déjà glacée, si Dieu juge que j'ai assez combattu, demandez-lui de m'appeler à lui !

— Et nos pauvres ? répondit-elle en soulevant sa paupière appesantie.

— Je ne refuse point le travail, dit-il doucement.

— Bien, bien ! Mon frère, lui dit-elle en essayant de lui serrer la main, je prierai Dieu de vous appeler là où je vais !

Ce furent ses dernières paroles. L'Ange de la charité qui planait sur sa couche funèbre, emporta son âme dans le sein de Dieu. !  Château retentit de sanglots et des cris qui furent bientôt répétés au dehors par la population tout entière. Le premier cri d'alarme qui en était sorti pour la vie de Valentine, avait parcouru Ville-Dieu et Haut-Castel avec une rapidité électrique ; chacun abandonnant aussitôt sa demeure, s'était porté au château, et avait stationné aux environs jusqu'à la fatale nouvelle, qui chassant l'espérance de tous les cœurs, n'y laissait subsister qu'une affreuse réalité. Peu goûtèrent les douceurs du sommeil dans cette triste nuit; à la douleur qui régnait par­tout, on eût dit que chaque famille avait perdu un de ses membres les plus chers ; les cœurs avaient été moins abattus pendant l'épidémie, quelque rude et cruelle qu'elle se fût montrée.

Jean-Baptiste resta en prières auprès du lit où reposait la vierge endormie de son dernier sommeil; une douleur poignante, aiguë, l'oppressait; il n'avait encore rien éprouvé de semblable à ce qui se passait dans son cœur, il lui semblait que la vie se retirait de lui, en dépit de son entière résignation à la volonté divine ; le jour le surprit, toujours priant, et inondé de ses larmes qui coulaient sans qu'il s'en aperçût. Il se releva de sa pieuse et longue veille, pâle, défait et souf­frant. Ses traits décomposés firent pousser à sa mère un cri d'effroi, quand elle le considéra. « Mon enfant est perdu! » se dit-elle avec désespoir. Elle ne se trompait pas ; la hideuse maladie avait frappé le jeune prêtre auprès du lit funèbre. La mort, avant de cesser ses ravages dans cette terre désolée, voulait faire tomber encore une victime choisie.

— Dieu m'appelle, dit-il à ceux qui l'entouraient ; l'ange dont les restes reposent encore ici, m'a obtenu la grâce d'aller partager sa gloire. Le vénérable curé de Ville-Dieu, accouru auprès de lui, ne le quitta plus.

— Mère, dit le mourant à Louise qu'il voyait accablée de douleur, ne me pleurez pas. Vivez pour Dieu après moi, pour ce Dieu si bon, si miséricordieux à ceux qui l'aiment, et qui nous réunira un jour pour ne plus nous séparer. Vous savez, lui dit-il encore après quel­que silence, que les chrétiens ne doivent pas pleurer leurs morts comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Promettez-moi d'avoir du courage.

Et la pauvre mère, se penchant sur le corps de son fils unique expi­rant, lui promit d'une voix étouffée par les larmes, d'avoir le courage qu'il lui demandait. Il échappait peu après à la terre, en murmurant les noms bénis de Jésus et de Marie. Sa mort porta au comble la consternation publique. Il avait donné si complètement le seul bien qu'il eût, sa personne, et ses vertus avaient jeté un si vif éclat, que chacun pleurait en lui un bienfaiteur, un guide et un modèle.

On ne voulut point que deux êtres, qui avaient été si intimement unis dans la vie pour faire le bien, fussent séparés dans la mort. On réunit leurs corps dans une même chapelle ardente qu'un grand concours de peuple, au sein duquel éclataient à tout moment les signes de la plus vive douleur, ne cessa de visiter. On s'y rendit, comme à un pieux pèlerinage, de tous les villages où la triste nouvelle était parvenue. L'évêque d'Arras qui s'était réservé d'officier en ce triste jour, rappela, dans un simple et touchant discours, les principaux traits des deux vies édifiantes qui venaient de s'éteindre, dans l'exercice de la plus sublime charité. Les deux catafalques, voisins l'un de l’autre, s'élevaient au centre de l'église ; le vénérable prélat en prit occasion de dire, qu'il est une perfection de vertu devant laquelle s'efface la différence des rangs, et qu'on le voyait dans cette église, où le fils d'un simple paysan qui n'avait demandé au monde ni fortune, ni célébrité, dont la vie s'était écoulée dans l'obscurité d'un village, était associé dans la mort aux honneurs rendus à la dernière descen­dante des comtes de Saint-Valéry et partageait avec elle la recon­naissance et la douleur publique.

Son discours, que son émotion et les sanglots de l'assemblée l'avaient forcé plus d'une fois d'interrompre, fut terminé par ces paroles : Pleurez sur vous, habitants de ces villages, qui avez perdu deux amis qui vous aimaient en Jésus-Christ d'un amour si tendre et dévoué, mais ne pleurez pas sur eux. Ne les plaignez pas d'être descendus dans la tombe à la fleur de l'âge ; une mort prématurée est une faveur céleste quand on a bien vécu. Ils nous auraient montré une vertu moins éminente, que leur salut devrait encore nous paraître assuré ; Dieu de l'Evangile ne saurait refuser l'entrée de son royaume à celui qui peut dire, en se présentant devant lui : « Seigneur, j'ai donné ma vie pour mes frères ! »  A ces mots, un cri de douleur sortit de toutes les poitrines, et par un mouvement spontané l'assistance tout entière s'agenouilla, les regards arrêtés sur les deux cercueils, comme pour adresser un dernier remerciement à ceux dont ils con­tenaient les restes mortels.

Le corps de Valentine fut descendu dans le caveau de sa famille, où elle prit place aux côtés de sa mère et de son grand-père. Monsieur et madame d'Orbeuil auraient voulu que Jean-Baptiste y fût aussi placé, mais Louise témoigna le désir que son fils reposât dans le cime­tière du village, où reposait déjà son père et où elle devait reposer elle-même. La reconnaissance publique éleva sur la tombe du jeune Vicaire un monument simple et modeste comme sa vie, où l'on rappe­lait ses vertus, et tous les droits qu'il s'était acquis à la recon­naissance de ses concitoyens. Un des plus fidèles, après Louise, à visi­ter ce tombeau, fut Pierre Morin, qui ne parla jamais tant qu'il vécut, de Jean-Baptiste que les yeux pleins de larmes.

Dès le commencement de l'épidémie, Valentine avait fait son tes­tament. A l'exception d'un legs considérable en faveur d'Anaïs, et de pensions plus ou moins fortes selon la condition des personnes aux­quelles elle les laissait, la totalité de ses biens et de ses revenus était répartie entre les divers établissements de charité qu'elle avait fondés. Elle nommait par ce testament Jean-Baptîste son exécuteur testamentaire ; et comme elle le savait exposé aux mêmes périls qu'elle-même, elle ajoutait, par une dernière clause, qu'à défaut de celui qu'elle avait désigné, elle transmettait les mêmes fonctions à l'évêque d'Arras. L'âge avancé du curé de Ville-Dieu ne lui avait pas permis de le choisir.

On avait dû d'abord cacher à Anaïs le douloureux événement, et quand il fallut le lui révéler, malgré tous les ménagements dont on fit usage, le coup qu'elle en reçut fut si grand, qu'il mit ses jours en danger. Elle eut besoin de tous les liens qui la retenaient à la vie, pour triompher de sa douleur. Chaque membre de la famille con­servait un tendre et religieux souvenir de cette aimable héroïne de la charité, et depuis sa mort, la vie heureuse et calme qu'on menait à la Majorie ne fut pas sans mélange de regrets et de mélancolie. Mais qu'était la vie que passaient à Rosenval Louise et madame de Surville ! Elles n'avaient à se réfugier dans aucune affection de famille pour échapper à leur douleur ; les deux tombes qui venaient de se fermer avaient tout emporté; elles étaient seules désormais en ce monde, et elles avaient aimé ceux qu'elles pleuraient, comme on aime, quand tous les mouvements affectueux de l'âme se concentrent sur un seul objet. Elles se réfugièrent entre les bras de Dieu; c'est à lui qu'elles demandèrent appui et consolation ; lui seul pouvait suffire à ranimer ces cœurs dévastés par une incomparable douleur :

— Je vivrai, il faut que je vive, disait Louise à ceux qu'effrayait la profonde altération de sa santé, dans les premiers temps qui suivirent la mort de son fils ; que dirait-il, mon pieux et généreux enfant, si je ne résistais pas à mon chagrin ? Il m'a dit que je devais avoir du courage, et j'en aurai, mais il faut que je le cherche là d'où, il peut me venir.

Selon les derniers vœux de Valentine, le château de Rosenval avait été transformé en une maison de convalescence et un grand orphe­linat; Louise demanda à l'évêque et obtint aussitôt d'être admise, tout en gardant l'habit séculier, parmi les sœurs qui desservaient ces deux nouvelles fondations. Madame de Surville suivit cet exemple. C'est dans l'exercice d'une infatigable charité, qu'elles passèrent l'une et l'autre les quelques années qui s'écoulèrent encore, avant que Dieu les réunit aux dignes et chers objets de leur tendresse et de leurs regrets. Dans leurs courts instants de loisir, se rappeler et célébrer de concert les vertus de leurs morts, était l'entretien le plus cher à leurs cœurs. La vieille Geneviève et le digne curé de Ville-Dieu sur­vécurent peu à la mort de Valentine et de Jean-Baptiste; avancés en âge, ce coup si rude sembla détendre soudainement le fil de leur existence; ils ne firent plus que languir jusqu'au jour où Dieu les appela à lui.

FIN.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)  Imprimerie casterman   Tournai (Belgique).

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