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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 13:44

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (19-20)

PIERRE   MORIN. (Chapitre  XIX)

L'abbé Durer avait ordonné, par son testament, que ses meubles fussent vendus au profit des deux plus pauvres familles de Haut-Castel; il avait légué à Jean-Baptiste sa modeste bibliothèque composée d'un choix des meilleurs auteurs sacrés, et à Geneviève, sa vieille et fidèle gouvernante, une petite rente, la seule qui lui survécût. C'est avec cette rente, à l'insuffisance de laquelle suppléait Valentine, que rivait Geneviève au vieux château, où elle avait été autorisée à demeurer. Tous les jours, elle entrait dans l'ancien appartement de son maître, son balai et son plumeau à la main, et avec la même conscience qu'au temps où il l'habitait, elle enlevait la poussière qui pouvait couvrir le plancher et s'être attachée aux murailles de ces chambres nues que personne, à son avis, n'était digne d'habiter désor mais, sinon Jean-Baptiste. Souvent appuyée sur son balai, seule et pensive, au milieu de la pièce qui avait servi de cabinet de travail à son vieux maître, elle se représentait le jeune prêtre à la place où le digne abbé avait coutume de s'asseoir pour lire et pour écrire, et dans cette attachante vision, le temps s'écoulait sans qu'elle y prit garde. Elle avait toujours eu pour Jean-Baptiste une particulière affec­tion; quand il était enfant, elle souffrait de lui des espiègleries qu'elle n'eût supportées d'aucun autre, et s'était quelquefois entendu repro­cher sa faiblesse par l'abbé Durer. La franche et spirituelle gaité de l'enfant la déridait dans ses jours de plus difficile humeur ; elle avait toujours un sourire pour lui, alors que ses boutades n'épargnaient pas même son maître. Heureuse des succès qu'il remporta plus tard, elle ne s'était pas lassée de répéter qu'elle avait bien prévu ce qu'il serait un jour. Quand il eut atteint la jeunesse, et qu'elle le vit s'avancer d'un pas si rapide dans la vertu, il se joignit à la tendresse qu'elle lui portait, une sorte de vénération, et peu s'en fallait qu'elle ne le con­sidérât comme un saint. On lui eût dit qu'il avait le don des miracles, qu'elle ne s'en fût pas étonnée, et eût peut-être répondu : « Je savais bien qu'il finirait par là. » Elle recherchait toutes les occasions de par­ler de lui, et elle savait les rendre nombreuses. Depuis la mort de l'abbé Durer, où toutes ses occupations avaient pris tin, elle jouissait de plus de liberté; elle avait mis à profit sa nouvelle situation pour se rapprocher de Louise, et une sorte d'intimité, dont Jean-Baptiste était le lien, s'était établie entre elles. Elle avait salué avec presque autant de joie que Louise l'installation définitive du jeune prêtre dans la paroisse, mais aussitôt, son idée fixe avait été de le voir prendra possession du logement de son maître. Elle avait souvent entretenu Louise de la convenance d'un changement de demeure; celle-ci avait répondu que son fils n'y donnerait pas son consentement; elle en avait parlé à Jean-Baptiste qui lui avait répondu, en souriant, que la chaumière de ses parents lui suffisait. Sans se laisser rebuter par son mauvais succès, elle fit part de son idée à Valentine elle-même, dont elle recevait quelquefois la visite, et, à sa grande joie, elle se vil favorablement accueillie.

Valentine respectait profondément les sentiments si chrétiens qui portaient Jean-Baptiste à préférer l'humble demeure de ses parents à toute autre habitation, et malgré l'approbation qu'elle avait donnée à l'idée de Geneviève, elle fut longtemps sans prêter à la vieille ser­vante l'appui sur lequel celle-ci avait compté. Mais quand l'action bien­faisante du jeune prêtre se fut étendue, quand on vint jusque chez lui chercher le secours de ses lumières et réclamer ses conseils, il lui parut que, dans l'intérêt des œuvres pies dont il plaisait à la Provi­dence de le charger, il était nécessaire qu'il fût logé moins à l'étroit et avec une moins rustique simplicité. Elle fit réparer et agrandir l'ancienne demeure de l'abbé Durer, et quand tout se trouva prêt pour recevoir les nouveaux hôtes auxquels elle la destinait, elle s'y prit à la manière des châtelaines du moyen âge, pour prévenir les résistances de Jean-Baptiste ; elle requit de lui une promesse d'obéissance qu'il n'osa refuser; ce ne fut qu'après l'avoir ainsi engagé, qu'elle lui découvrit ce qu'elle attendait de lui. Il se soumit de bonne grâce, se montra, autant qu'il devait l'être, touché des bontés dont il était l'objet, et se transporta avec sa famille au vieux château, où Geneviève lui déclara tout d'abord son intention bien arrêtée de lui consacrer ses services. Il fallut consentir, mais ce ne fut pas sans quelque combat avec elle-même que Louise permit à une autre da partager avec elle le droit de s'occuper de son fils.

Jean-Baptiste ne fut pas longtemps à reconnaître que Valentine avait bien raison de lui faire changer de demeure. A la prière de quelques jeunes gens du village, disposés, par son exemple et ses dis­cours, à entrer dans une voie plus étroite, il avait organisé chez lui de petites conférences où il expliquait, en termes simples et clairs, la doctrine et la morale chrétiennes. Dès qu'on n'eut plus à craindre de paraître indiscret, en témoignant le désir de se joindre à un auditoire déjà trop nombreux pour l'étroite chambre qu'il occupait chez ses parents, de nombreuses demandes lui arrivèrent, et il eut la con­solation de voir réunis chez lui trois fois la semaine à l'issue des tra­vaux du jour, non-seulement les jeunes gens du pays, mais bien des barbes grises qui, piquées d'émulation, ne voulaient pas le céder aux plus jeunes dans le désir de s'instruire des vérités de la morale et de la foi. Pour reposer l'attention, il mêlait à son enseignement d'attachants récits qu'il empruntait aux Vies des saints, ce qui n'était pas d'un médiocre effet sur les cœurs simples et droits dont il était entouré. Joseph Granger pouvait compter parmi les auditeurs les plus attentifs de ces conférences ; il admirait l'éloquence et la sagesse de son petit-fils, et l'écoutait avec un respect religieux. Il se demandait souvent avec une touchante et humble naïveté, comment il se pouvait que lui, pauvre homme, fût l'heureux aïeul d'un jeune homme de tant de mérite et de vertu.

_ Ah! lui dit-il, après une de ces réunions où il était sous l'empire de la même pensée, aveugle j'ai été de corps et d'esprit, aussi long­temps que j'ai gardé dans mon cœur quelque opposition à la sainte carrière que tu avais choisie : c'était le bonheur, c'étaient des joies jusqu'alors inconnues, c'était ma gloire en ce monde, mon salut éter­nel dans l'autre que je repoussais !

Pierre Morin avait été tout d'abord un des plus assidus aux confé­rences, où l'attirait autant peut-être que le désir de faire une étude approfondie de sa religion, la satisfaction d'y paraître comme l'ami particulier du jeune orateur et de recevoir publiquement à ce titre quelques témoignages d'amitié, auxquels les succès de Jean-Baptiste donnaient à ses yeux un prix inestimable. C'était mettre de la vanité dans l'amitié ; hélas! Qui n'a pas ses faiblesses ? Heureux encore s'il n'eût eu que celle-là ! Mais une autre bien plus coupable le rendit si honteux de lui-même, qu'il n'osa plus affronter le regard de son ami, et cessa de se rendre aux conférences. Jean-Baptiste qui ne pou­vait le supposer malade, puisqu'on le rencontrait chaque jour dans les champs, le crut d'abord retenu à la ferme par des travaux urgents, et quand l'absence de Pierre, en se prolongeant, ne lui permit plus de s'en tenir à cette supposition, étonné et un peu inquiet, il se promit d'aller éclaircir une conduite qu'il ne comprenait pas. Mais le matin même du jour où il se proposait de mettre son dessein à exécution, une jeune fille en pleurs lui apprit ce que Pierre sans doute ne lui eût pas dit.

Françoise, c'était son nom, renommée dans la contrée comme une fille des plus sages et des plus laborieuses, se présenta chez le jeune vicaire escortée de son père, de sa mère et d'un oncle, tous trois très fâchés contre Pierre. Françoise qui voulait n'être pas mieux disposée qu'eux-mêmes en faveur du coupable, s'efforçait cependant de les cal­mer, quand ils lui semblaient s'élever trop fortement contre lui. Jean-Baptiste connaissait Françoise et sa famille. Pierre lui avait parlé quelquefois de ses vues sur elle, en ajoutant qu'il n'était retenu de se déclarer que par le peu de bien de la jeune fille. Il aidait son père dans l'exploitation d'une petite ferme qui leur appartenait. La moitié du produit devait lui être abandonnée dès qu'il serait marié; n'était-il pas juste que sa femme apportât aussi sa part dans la communauté ? Cette pensée que lui avait suggérée son père avait fini par céder devant l'attrait qu'il sentait pour Françoise, et l'opposition de Jean-Baptiste :

— Sa dot, lui disait celui-ci, elle la revaudra à la maison par son, travail et son économie ; tu as sous la main une fille pieuse, sage et laborieuse, ce serait tenter Dieu que d'aller chercher ailleurs ; il per­mettrait peut-être que la cupidité te fît faire un mauvais choix, et qu'au lieu d'un surcroît d'aisance, ta femme, en définitive, ne fit entrer dans ta maison que la gêne et l'embarras. Crois-moi, n'hésite pas ; range-toi du parti de ton cœur, il est aujourd'hui ton meilleur conseiller.

Ainsi avait-il été fait, et le vieux Morin, après quelques murmures, avait donné son consentement. Pierre avait alors parlé plus ouverte­ment à Françoise et à ses parents; il avait prononcé ce mot de mariage qu'elle attendait, depuis plusieurs années que Pierre avait paru la distinguer entre toutes les jeunes filles du village. Un jour le père Morin, revêtu de ses habits de dimanche, s'était rendu chez les parents de Françoise et leur avait positivement demandé la main de leur fille pour son fils. Ils avaient fixé le mariage à la Saint-Martin, c'est-à-dire à six mois du temps ou l'on était, parce qu'ils ne voulaient pas que leur fille entrât les mains tout à fait vides dans la maison de leur futur gendre, et qu'ils avaient besoin de ce délai pour réaliser le peu dont ils pouvaient disposer.

— Bien mal nous en a pris, disaient les braves gens les larmes aux

yeux, en racontant leurs peines à Jean-Baptiste; elle serait mariée à présent, et les choses qui se passent ne se passeraient pas.

Or, voici ce qui se passait, et pourquoi, dès qu'il avait consenti à se prêter à cette perfidie, Pierre avait déserté les conférences pour éviter les regards de son ami. Le père Morin, qui avait servi dans sa jeu­nesse, avait renoué connaissance à un marché des environs, avec un ancien camarade de régiment qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans. Ce camarade était devenu un assez riche fermier, et n'avait qu'une fille dont il parla beaucoup ainsi que de son bien. Le père Morin pensait déjà, à la fin de l'entretien, que son fils ne ferait pas mal en épousant la fille, de s'assurer tout ce bien-là. Il vit la ferme, il vit la fille ; la fille un peu coquette lui parut bien ne pas valoir Françoise, mais la ferme lui tenait un langage si éloquent, qu'il ne s'arrêta pas à si peu ; il pressa son fils de rompre le mariage projeté, et d'aspirer à la riche héritière. Pierre repoussa d'abord les ouvertures do son père, et se réfugia dans les engagements pris avec les parents de Françoise, comme dans un fort inexpugnable.

— On a vu des mariages plus avancés que celui-là se défaire, répondit tranquillement le vieux Morin.

Et il revint à la charge, en continuant à faire des biens de son ami la plus pompeuse description. Pierre finit par céder, moitié par fai­blesse, moitié par cupidité; il retira sa parole, pour l'engager à l'héri­tière, bien que son cœur fût toujours à Françoise. Désespérés de cet affront et du chagrin de leur fille, les parents s'étaient décidés à venir tout conter à Jean-Baptiste, dans l'espérance qu'il réussirait peut-être à rendre Pierre à de meilleurs sentiments, et Françoise le supplia en pleurant de ne pas s'y épargner, quand ses parents eurent terminé leur récit. Il calma par quelques bonnes paroles la douleur de l'honnête famille, et ayant su du père dans quelle pièce de terre tra­vaillait Pierre, il alla le trouver sans délai. Pierre rougit en le voyant paraître.

— Pourquoi ne t'ai-je pas vu, Pierre, depuis trois semaines ? lui demanda-t-il. Pierre allégua d'un ton mal assuré les travaux de la campagne.

— Mais ils sont les mêmes tous les ans, répondit Jean-Baptiste et ils ne nous ont jamais séparés si longtemps. Pierre, je crains que tu ne me fasses mystère de quelque chose.

— Moi?

— Sans doute, est-ce à un autre que je parle ? Dois-je croire, à ce qu'on m'a dit, que tu es décidé pour un peu d'argent que tu trouves ailleurs, à manquer à tes engagements envers Françoise ?

Pierre, dans le plus grand trouble, balbutia :

— C'est mon père qui...

— Nos pères n'ont pas le droit de faire de nous de malhonnêtes gens; leur pouvoir ne s'étend pas jusque-là : as-tu, oui ou non, promis le mariage à Françoise ? L'as-tu, oui ou non, demandée à ses parents ?

— Oui.

— La crois-tu encore digne du choix que tu en as fait ?

— Ah! bien sûr, oui ! s'écria le jeune fermier d'un ton pénétré.

— Alors, comme tu ne peux, sans déshonorer en toi l'homme et le chrétien, manquer à tes engagements, tu vas me suivre auprès de ton père pour lui déclarer qu'il doit renoncer à son projet.

— Je ferai ce que tu voudras, dit Pierre d'un ton soumis; au fond, je serais bien plus content avec Françoise qu'avec l'autre, mais le père va se fâcher !

— Eh! Pourquoi ? Parce que tu veux rester honnête homme ? Allons donc ! Si ton père t'avait su moins faible, il n'aurait jamais pensé à te faire une pareille proposition.

Ils se mirent en route pour la ferme où le père Morin était occupé à des travaux d'intérieur. Dès qu'il vit Jean-Baptiste, son regard se troubla, et le bonhomme rougit en dépit de son âge.

— Père Morin, lui dit le jeune vicaire, que faisons-nous de notre vieille probité, quand nous engageons notre fils à rompre avec Fran­çoise pour épouser une fille plus riche ?

Le père Morin répéta sa fameuse phrase, qu'il croyait apparemment  sans réplique :

—  On a vu des mariages plus avancés que celui-là se défaire.

— Sans motifs graves, non pas, s'il vous plaît, répliqua vivement Jean-Baptiste; à moins qu'on ne comptât pour rien l'honneur, et ce n'est pas vous, je suppose, père Morin, qui voudriez en faire bon marché.

— Puisque vous pensez que cela est mieux, dit le père Morin, non sans regrets, qu'il retourne à Françoise, s'il veut, mais il peut dire qu'il laisse échapper une belle dot !

— Il garde sa probité et sa réputation d'honnête homme, ce qui vaut mieux qu'une dot acquise par de honteux moyens, répliqua Jean-Baptiste. La nuit tombe, on quitte les champs. Quand vous aurez payé vos hommes de journée, nous nous rendrons tous trois chez les parents de Françoise pour terminer l'affaire, et pour prouver ainsi à cette honnête famille que vous êtes toujours le digne, le brave, le loyal père Morin ! dit-il en lui frappant amicalement sur l'épaule.

Jean-Baptiste ne permit pas qu'on ajournât encore le mariage à la Saint-Martin; il le fit célébrer trois semaines après, pour prévenir les velléités d'ambition qui auraient pu reprendre au père Morin et à son fils.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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