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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 15:38

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (17-20)

AU    SÉMINAIRE (Chapitre  XVII)

Jean-Baptiste ne tarda point à être rangé parmi les sujets les plus distingués du grand séminaire. Son vif et pénétrant esprit, soutenu par son assiduité au travail, le fit avancer rapidement aux premières places, qu'il n'abandonna plus dès qu'il les eut conquises. Ses succès excitaient l'émulation de ses condisciples et non leur jalousie. Ses aimables qualités lui faisaient autant d'amis que sa classe renfermait d'élèves. Ses triomphes devenaient ceux de tous; on l'en félicitait avec sincérité, et l'on eût regretté de les voir moins éclatants. Aussi, rarement avait-on vu tant de modestie et de simplicité ; il n'avait jamais été mis plus de grâce à se faire pardonner sa supériorité, et ce jeune mérite était relevé encore par une si haute piété, qu'on eût trouvé indigne d'un chrétien, lors même qu'on en eût été tenté, de fermer son cœur à un si vertueux condisciple. Les notes les plus favorables arri­vaient sur son compte à Ville-Dieu ; le curé, auquel les adressait le supérieur du séminaire, ne manquait pas de les porter à Valentine qui les lisait avec un très vif intérêt. Il mérita d'être distingué par l'évêque qui se plut quelquefois à l'interroger sur ses études, et l'admit au nombre des clers employés à sa chapelle, faveur d'un grand prix pour les jeunes séminaristes, et réservée aux plus méritants.

Lors du mariage d'Anaïs, on touchait au temps des vacances ; quinze jours après ce grand événement dont la contrée s'entretenait encore, Jean-Baptiste venait se délasser de ses études, dans son cher village. Le baron d'Orbeuil, à qui la chaumière de Joseph Granger paraissait désormais une demeure un peu trop rustique pour un séminariste dont les succès étaient si brillants, lui avait fait préparer une chambre au château tout près de son appartement. L'idée de l'avoir pour voisin lui souriait infiniment. Son talent d'architecte n'avait jamais été bien pris au sérieux que par Jean-Baptiste: c'était un mérite à ses yeux que le temps ne pouvait effacer; maître inhabile d'un élève intelligent, le succès de son enseignement, qui dépassait ses espérances, lui avait paru un argument sans réplique en faveur du talent qu'il s'attribuait. A ces divers titres, Jean-Baptiste lui restait cher. Il se complaisait dans la pensée de le consulter à toute heure du jour, en raison du voisinage, sur les divers plans qu'il avait exécutés pour les constructions que Valentine se proposait d'élever, et de causer de ses occupa­tions favorites avec quelqu'un dont il ne serait pas contredit, et qui paraîtrait toujours l'écouter avec intérêt. Il n'avait pas manqué d'in­former Valentine de son dessein de loger Jean-Baptiste au château, et cela par courtoisie, car il ne doutait pas qu'elle n'y fît aucune opposition. Il lui avait demandé en même temps d'approuver les arran­gements qu'il avait pris.

— Mon approbation est acquise, mon cher oncle, lui dit Valentine, à tout ce que vous faites, mais je doute que nous ayons Jean-Baptiste pour hôte ; il nous préférera ses parents.

Le baron qui redoutait qu'elle ne dît vrai, s'échauffa pour lui prouver que c'était au château qu'il convenait que le jeune homme demeurât.

— Il est déjà prévenu, du reste, ajouta-t-il; il sait que c'est ici qu'il doit descendre, car je le lui ai écrit dernièrement.

Valentine ne contredit plus, elle se contenta de sourire; c'était une petite malice qu'elle se permettait en dépit de sa candeur et de sa charité ; ce sourire pouvait s'interpréter ainsi : votre lettre, mon cher oncle, ne réussira pas à vous donner Jean-Baptiste pour voisin. Monsieur d'Orbeuil ne tarda pas à s'en convaincre. Quelques jours plus tard, le jeune homme, descendu chez ses parents, résistait à toutes les instances du baron pour qu'il vînt habiter le château.

— Ma place est chez ma mère, monsieur le baron, répondit-il avec simplicité, et je serais indigne de vos bontés, si je pouvais le méconnaître.

C'était son devoir d'agir ainsi, mais tout devoir rempli, quand nous pourrions le violer en gardant les apparences du juste et de l'honnête, est tenu pour vertu par ceux en faveur de qui nous l'observons, et ces pauvres parents lui étaient reconnaissants d'avoir préféré leur chau­mière au château. En vue du bonheur qu'ils espéraient, ils s'étaient occupés toute l'année à parer de leurs mieux la petite chambre, qu'à force d'industrie et en ne se conservant pour eux-mêmes que le moins de place possible, ils étaient, parvenus à lui ménager sous leur humble toit. La pension que Valentine faisait à Joseph Granger, et l'économie, cette précieuse vertu du pauvre, permettait qu'on fit quelques épargnes désormais dans la chaumière ; toutes celles de l'année avaient passé dans cette chambre, dont le grand-père connaissait aussi bien le grand ameublement que s'il eût pu l'embrasser de son regard. Ce fut avec âne joie qui n'était pas dépourvue d'un secret orgueil, qu'il y intro­duisit Jean-Baptiste :

— Au moins, lui dit-il, dans notre pauvre maison, tu auras ton chez toi.

Le jeune homme, touché jusqu'aux larmes, lui fit de tendres repro­ches, ainsi qu'à sa mère, de s'être imposé pour lui de si grands sacrifices.

— Ah! lui dit sa mère, si tu savais la joie qu'ils nous ont procurée, tu trouverais que nous n'en avons pas fait assez. Quoiqu'il souffrît, et fût tout honteux d'être plus commodément logé que ses parents, il prit possession de sa chambre, car il n'eût pu se refuser à l'habiter, sans leur causer un vif chagrin.

— Je dois me résigner, dit-il à l'abbé Durer dans une des premières visites qu'il lui fit, à revêtir les apparences d'un orgueilleux et d'un égoïste, pour ne point les affliger.

Les vacances de Jean-Baptiste furent singulièrement attristées par la perte de ce digne et véritable ami, dont les forces depuis longtemps n'avaient cessé de décliner. Il tomba enfin dans un tel affaiblissement, qu'il ne douta pas que sa fin ne fût proche. Dès lors, Jean-Baptiste ne le quitta plus ; le jour et la nuit le retrouvèrent au chevet du vieillard, qui lui disait quelquefois de sa voix défaillante :

— Dieu m'accorde une dernière grâce dont je le remercie, en per­mettant que ce soit toi qui me fermes les yeux.

Valentine avait toujours veillé avec un soin filial, depuis que le mau­vais état de sa santé le retenait chez lui, à ce que tout ce qui pouvait lui être non-seulement nécessaire, mais agréable dans sa situation, lui fût envoyé du château, et depuis qu'il était plus mal, elle venait tous les jours passer quelques heures auprès de lui.

— J'ai deux anges à mes côtés, disait-il, quand il la voyait auprès de son lit, réunie à Jean-Baptiste. Le jour de sa mort où l'un et l'autre lui prodiguaient des soins, il dit à Valentine :

— Vous êtes faits pour vous comprendre ; prêtez-vous une mutuelle assistance pour gagner le ciel. Tu me remplaceras ici, lui dit-il en s'adressant à Jean-Baptiste ; tu feras à ce pauvre village le bien que je n'ai pu lui faire; j'étais trop vieux; les grands succès sont pour la jeunesse. Puis, comme il sentait la mort venir, il reprit en s'adressant à l'un et à l'autre :

— L'a bénédiction d'un vieillard n'est pas perdue pour le ciel ; rece­vez la mienne. Ils s'agenouillèrent, et ses mains défaillantes s'étendirent sur eux pour les bénir.

— Mon père, dit Jean-Baptiste, au milieu de ses larmes, mon père, demandez à Dieu, quand vous serez dans sa gloire, qu'il me retire de ce monde avant qu'un péché mortel m'ait fait perdre sa grâce !

— Ah ! Je le demande aussi pour moi, dit Valentine.

— Vous mourrez tous les deux dans l'innocence et dans la grâce, dit le prêtre mourant ; votre place est parmi les élus. Maintenant priez pour un pécheur, et ne cessez plus jusqu'à ce que tout soit fini.

Le vénérable abbé Dimmel, qui lui avait administré la veille les sacrements des mourants, entra en ce moment; il commença les prières des agonisants auxquelles se joignit le vieillard expirant, dont l'âme s'échappa doucement comme on les terminait.

— Il est mort ! s'écria Jean-Baptiste.

Il vit pour l'éternité, dit le curé.

La chambre mortuaire, par la piété des survivants, fut transformée en une chapelle ardente où tout Haut-Castel vint successivement prier et pleurer; on se rappelait les vertus du digne prêtre, sa bonté, sa patience, sa charité; chacun croyait pleurer un père ; ceux mêmes qui avaient le moins répondu à ses soins, et à ses appels tant de fois réitérés, ne pouvaient contenir leur douleur ; ils s'étonnaient d'avoir pu demeurer indifférents à ses paternelles exhortations fit à tout l'amour qu'il leur avait montré. Jean-Baptiste ne quitta point cette chapelle, tout le temps que le corps y fut exposé. Il y pria tout le jour, il y pria aussi toute la nuit ; sa mère l'engagea vainement à prendre un peu de repos.

— Mère, lui dit-il, j'aurai le temps d'en prendre demain, quand la terre recouvrira tout ce qui reste ici-bas de celui qui fut un père pour moi, plus qu'un père peut-être, car c'est à la vie de l'esprit qu'il m'a fait naître ! Aujourd'hui, laissez-moi lui donner ces dernières marques de ma tendresse et de ma reconnaissance.

Il ressentit vivement ce premier coup porté à ses affections ; il ne l'avait pas prévu, malgré l'âge avancé de son vieil ami. A dix-sept ans, à moins d'épreuves bien prématurées, se figure-t-on jamais que la mort puisse moissonner autour de soi ? La mort ! On y croit à peine, surtout pour ceux qu'on aime. Il semble que toutes les heures doivent être comme l'heure présente, qu'elles doivent renfermer les mêmes joies,  comme les mêmes tendresses.  Ignorant de la vie,  on n'en  redoute guère les maux inévitables, aussi se joint-il à la première douleur quelque chose d'inattendu qui frappe l'âme de stupeur. On s'étonne de souffrir, d'avoir des larmes à répandre ; on serait tenté de croire que c'est un autre qui souffre en soi, tant cet état violent et nouveau répugne à cette jeune âme nourrie jusqu'ici de joie, d'amour et d'espérance. C'est le premier pas dans la vie ; il éclaircit promptement l'horizon; au second coup qui frappe, on est déjà aguerri, et l'on reçoit la douleur comme un hôte dont il faut s'accom­moder. L'apprentissage de la vie est fait. Ces impressions d'une âme éprouvée pour la première fois furent atténuées chez Jean-Baptiste par son extrême piété, qui prévint toute résistance à accepter la dou­leur ; s'il s'étonna de souffrir, son âme soumise ne se hâta pas moins d'offrir à Dieu ce premier et vif chagrin. Il ne manqua point un seul jour d'aller prier sur la tombe de son vieil ami, tout le temps qu'il passa encore à Haut-Castel. Il se plaisait à rappeler les douces et pieuses leçons qu'il avait reçues du vieillard et se reprochait les petits chagrins que, dans son enfance, il lui avait causés par la fougue et  l'indiscipline de son caractère. Il avait le cœur si rempli de cette perte, qu'il était sans goût pour faire des visites au château, et qu'il eût différé d'y paraître, malgré la vivacité de sa reconnaissance et sa tendre affection pour Valentine, si le baron lui eût permis de se laisser  aller  aux  dispositions  actuelles  de   son   esprit.   Monsieur d'Orbeuil avait compté sur lui pour se dédommager un peu de la con­trainte qu'il s'imposait avec les autres, au sujet de ses œuvres ; il ne voulait pas être tout à fait frustré de ses espérances. Quand il jugea que son ancien élève avait payé un tribut suffisant de regrets à la mémoire du digne abbé, il lui fit dire de se rendre auprès de lui. Jean-Baptiste dut obéir. Il reçut du baron un accueil paternel, mais qu'il fallut payer par un travail de quelques heures fait en commun. Il s'exécuta avec une docilité respectueuse, et, comme au temps où il prenait des leçons, le baron lui fit promettre de revenir le lendemain. Un dédommagement inattendu ne lui permit pas de songer à se plain­dre; retenu chaque jour à dîner, non plus chez l'intendant, mais à la table des maîtres, il eut avec Valentine des entretiens où s'intéres­saient également son cœur et son esprit, et qui lui faisaient oublier la fatigue des heures précédentes; et il se demandait, quand il se séparait d'elle, comment il avait pu, dans les premiers temps qui avaient suivi la perte de son ami, se sentir tant d'éloignement pour reprendre ses visites au château. Il ignorait encore que le premier effet d'une si grande douleur est de détendre si complètement les res­sorts de l'âme, qu'elle demeure comme insensible à tout ce qui pourrait alléger sa souffrance. Dans cet état, ceux qu'elle aime n'ont pas cessé de lui être chers, et la preuve, c'est qu'ils ne tardent point à repren­dre sur elle leur empire, mais elle manque de force pour opposer les biens qui lui restent à ceux qu'elle a perdus.

Anaïs et son mari se rendaient fréquemment au château. Jean-Bap­tiste fut présenté à Louis de Clermont qui, prévenu depuis longtemps, grâce à Valentine et à sa femme, en faveur du jeune séminariste, lui fit un cordial accueil. D'une contenance modeste, en présence de ces personnages si loin desquels sa naissance avait marqué sa place, il avait néanmoins des manières aisées, qui ne permettaient pas de con­fondre sa modestie avec l'embarras. Il savait discerner sa place et s'y maintenir; il ne l'eût point choisie plus haut qu'il ne convenait; il n'eût point été facile de la lui faire prendre plus bas. Il distinguait nettement, malgré son jeune âge, ce que l'on peut accorder à la dignité de l'homme sans blesser l'humilité chrétienne. Nul ne lui avait enseigné ces choses ; il était loin de les avoir converties en raisonne­ment. Il suivait simplement la voix intérieure que chacun de nous porte au dedans de soi-même, et c'était pour lui un sûr conseiller, car ce fils de paysan était venu au monde avec un cœur de gentilhomme.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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