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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 15:23

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (16-20)

LES ÉVÉNEMENTS DU CHÂTEAU   (Chapitre  XVI)

Valentine avait une beauté rare, un charmant esprit, des talents, une instruction peu commune, un beau nom et une grande fortune. Mais, dès sa plus tendre jeunesse, toute à Dieu et aux pauvres, elle n'avait appartenu au monde que par son rang, et s'était dérobée sans efforts à toutes les séductions dont il s'était empressé de l'environner. A son indifférence pour les faux biens dont il dispose, à l'innocente sérénité de ses regards, à son maintien simple et sans artifice, à sa vie modeste et cachée, il (le monde) avait bien vite reconnu qu'elle ne serait jamais à lui. Il l'entoura de ses respects, mais désespérant de vaincre la résistance qu'elle lui montrait, il porta ailleurs ses hommages. A vingt-quatre ans, Valentine n'était pas mariée.

Le comte de Saint-Valéry, grand-père de Valentine, avait eu l'inten­tion de donner pour tuteur à sa petite-fille le digne abbé Dimmel, mais la mort l'avait surpris avant qu'il eût consigné dans aucun écrit ses volontés dernières. Le seul parent qui restât à l'orpheline, le baron d'Orbeuil, s'était fait déférer la tutelle par les tribunaux. Précisément à cette époque le baron venait d'être victime de spéculations témé­raires. Il se trouvait complètement ruiné. Un conseil de surveillance, établi par la prudence du tribunal, pour sauvegarder les intérêts de la pupille, ne permit point au baron de les confondre complètement avec les siens. Néanmoins, il tirait un parti trop avantageux de sa gestion, pour se sentir disposé, pendant les premières années de la tutelle, à ne favoriser aucun établissement pour sa pupille. Mais bientôt l'aimable et puissant ascendant exercé par Valentine sur la famille du baron, le ramena lui-même à Dieu, qu'il n'avait que trop méconnu, et il envisagea sous un point de vue bien différent ses devoirs de tuteur. Afin de sauver son bonheur menacé, il avait précédemment engagé pour quatre ans les revenus de Valentine. Tout projet de mariage qu'il eût pu former pour elle devait être nécessairement ajourné. L'année même où Jean-Baptiste entrait au grand séminaire d'Arras, elle recouvrait la jouissance de ses revenus ; mais elle montrait déjà une vertu si haute, elle paraissait avoir placé si loin du monde toutes ses pensées et toutes ses espérances, que le baron ne savait comment entamer l'entretien, quand il voulait le mettre sur le mariage ; et il finissait toujours, après avoir longuement préparé son exorde, par garder le silence. Sans s'être liée par aucun vœu, Valentine recon­naissait en elle une volonté bien arrêtée de ne point s'engager dans les liens du mariage. Les pauvres, les affligés, les orphelins, les aban­donnés, c'était la seule famille qu'elle voulût reconnaître, la seule qu'elle appelât de tous ses vœux, et pour laquelle elle se sentait faite.

Dès que ses revenus furent dégagés, elle se promit de les répandre sur la contrée en bienfaits durables, et sa belle âme était tout occupée de trouver les moyens les plus propres à lui faire atteindre son but, quand un événement, que Dieu permit, l'obligea d'ajourner encore à quelques années l'exécution d'une partie de ses grands et généreux desseins.

Anaïs, de même âge que Valentine, pouvait passer aussi pour une belle et gracieuse jeune fille, bien qu'elle ne possédât pas le charme inexprimable répandu sur toute la personne de sa cousine, ni la même distinction de beauté. Rieuse, vive, un peu curieuse, aimant les dis­tractions du monde, elle semblait invinciblement appelée à l'état du mariage. Cependant, la ruine de ses parents et la tendre affection qu'elle portait à Valentine avaient tenu éloignée de son esprit toute pensée de ce genre ; elle s'était refusée à étendre les limites de sa vue au delà de l'horizon de Rosenval, et s'efforçant de plus en plus de confondre sa vie avec celle de sa cousine, elle s'était répété souvent que l'amitié qui l'unissait à Valentine devait suffire à son bonheur.

Parmi les quelques familles de la contrée qui se rendaient au châ­teau, il en était une à laquelle il était toujours fait l'accueil le plus distingué : c'était la famille de Clermont, d'une ancienne et illustre noblesse, d'une haute piété, mais d'une fortune plus que modeste. L'unique héritier de ce nom, le vicomte Louis de Clermont, était un jeune homme de vingt-six ans, qui faisait valoir le petit patrimoine de sa maison. Il était pauvre, mais vertueux. Valentine, qui voulait le bonheur de sa cousine, parla à madame de Clermont de l'alliance qu'elle avait projetée entre Anaïs et le jeune vicomte. La mère, à ces mots, versa quelques larmes en avouant l'état de délabrement de sa fortune. La confession noble et touchante de madame de Clermont fut entendue par Valentine avec un très-grand intérêt; elle lui dit avec effusion :

— Ah! Que je vous remercie, madame, de cette marque d'estime que vous n'avez pas dédaigné de me donner. Dieu veut-il donc séparer ceux qu'il a si manifestement rapprochés ? Non, non, et qu'il en soit mille fois béni! Anaïs est ma parente et ma sœur d'adoption; si je suis riche, elle l'est aussi, et sa dot, madame, si vous voulez bien la nommer votre fille, sera conforme aux nécessités de votre maison.

Madame de Clermont avait été loin de prévoir ce dénouement ; sa délicatesse alarmée lui suggéra bien des objections. Valentine les combattit avec cette douce et irrésistible éloquence que donne le cœur, et la victoire lui demeura. La digne mère quitta la jeune fille en la bénissant. Quand Valentine rejoignit sa famille, son front rayonnait de joie; elle semblait avoir peine à contenir son bonheur. Chacun se disait en la regardant : « Elle a sans doute fait des heureux aujour­d'hui; » mais on respectait son secret. Elle le livra quelques jours plus tard ; la main d'Anaïs fut solennellement demandée par monsieur et madame de Clermont, et le baron entendit sa nièce lui dire bien bas à ses côtés : « Tout est arrangé! » quand il voulut parler de l'impossibilité où il était de constituer une dot à sa fille. Le mariage suivit la demande à deux mois d'intervalle : il se célébra dans la chapelle du château. L'assistance était peu nombreuse, mais tous les cœurs s'y intéressaient au bonheur du jeune couple. Après le déjeuner qui réunit les deux familles et ceux de leurs amis qui avaient assisté à la bénédiction nuptiale, les députations des divers établissements de charité fondés par Valentine dans la commune, demandèrent à pré­senter leurs vœux à la nouvelle mariée. L'école des filles et celle des garçons, l'asile des vieillards, l'hospice même dans la personne de ses malades les plus valides, eurent là leurs représentants. Anaïs les reçut avec grâce et bonté :

— Ce sont eux tous qui se marient, dit-elle avec émotion à Valen­tine, puisque ma dot est prise sur les revenus que vous leur consacrez.

Les écoles eurent congé en ce grand jour, et un goûter abondant leur fut servi sur la pelouse du château. Le mariage fut aussi fêté dans l'asile de l'hospice; les vieillards choquaient d'une main trem­blante leurs verres au bonheur des nouveaux époux. Il y eut fête au village. Chacun avait en ce jour sa part de bonheur, et celle à qui était dû l'épanouissement général des cœurs, trouvait la sienne si belle, qu'en répandant le soir de cette même journée son âme dans la prière, elle exprimait à Dieu la crainte de n'avoir jamais aucun mérite devant lui, s'il permettait qu'elle connût toujours sur la terre une si ample félicité.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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