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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 15:38

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (15-20)

L’INCENDIE   (Chapitre  XV)

Valentine, qui connaissait par l'abbé Durer le passé de la famille de Jean-Baptiste, voulut constituer à Joseph Granger une rente égale à celle dont il avait été dépossédé par la mauvaise gestion de son gen­dre, mais elle trouva chez le vieillard une très grande résistance à accepter ce bienfait. Il répondit à l'abbé Durer chargé de la négo­ciation, qu'il n'avait besoin de rien; qu'habitué à la pauvreté, elle ne lui imposait aucune privation dont il eût à souffrir véritablement, tandis qu'il souffrirait beaucoup de recevoir un secours, lui qui n'avait jamais rien demandé à personne. L'abbé Durer lui reprocha de faire une part bien grande à l'orgueil dans ce refus, et employa vainement, pour en triompher, toutes les ressources de sa parole. Quoique revenu plusieurs fois à la charge, il n'avait encore rien gagné sur le vieillard, quand il s'avisa de l'accuser d'égoïsme et de dureté de cœur, et de sacrifier sa fille, dont le travail excédait les forces, à ses orgueilleuses susceptibilités.

A la pensée de sa fille, la fierté du vieillard fléchit, car il lui parut qu'il n'avait pas le droit, quand il était réduit à l'inaction par son infirmité, de refuser un secours qui, apportant un peu d'aisance dans la maison, permettrait à sa fille de se moins surcharger de travail. Il demanda vingt-quatre heures de réflexion, moins pour se consulter lui-même que pour avoir l'avis de son petit-fils, sans lequel il ne savait plus prendre aucune détermination de quelque importance. Il lui fit part de ce qui lui était offert, et de toutes ses répugnances à l'accepter.

— Eh! Pourquoi non, grand-père ? dit le jeune homme avec une simplicité toute chrétienne. Mademoiselle de Saint-Valéry ne mérite-t-elle pas bien d'être auprès de vous l'instrument de la Providence ? Ne la privez pas de cette joie si pure et si vive que l'on doit goûter à faire le bien. Le divin Maître nous dit qu'il est plus heureux de donner que de recevoir : elle est bien digne d'être plus heureuse que nous ; laissons-la répandre ses bienfaits, et recevons la part qu'elle nous en attribue avec un cœur humble et reconnaissant.

En entendant ces paroles, le grand-père eut honte de tous les com­bats que s'était livrés son orgueil.

— Tu m'en remontreras toujours, petit, lui dit-il.

Et il accepta la pension proposée. Après avoir assuré l'existence du grand-père, Valentine voulut mettre à la disposition du petit-fils une somme annuelle pour suppléer, dans quelques cas qu'elle ne pouvait préciser, disait-elle, mais qui se présenteraient sans doute avec le temps, à  l'insuffisance de ce qu'on faisait pour lui. Elle s'ouvrit de son dessein à son protégé, avec la bonté et la tendresse d'une mère.

— Mademoiselle, lui dit-il, la pension que votre charité vous a portée à faire à mon grand père satisfait un besoin; il n'en serait pas de même de celle que je recevrais moi-même ; grâces à vos bontés, je ne manque de rien ; je ne puis rien accepter.

— Mais il est de petites dépenses, répliqua Valentine en souriant, auxquelles vos amis peuvent ne pas songer ; je veux vous charger de réparer leur oubli ou leur négligence.

—Je connais ceux que vous voulez bien nommer nos amis, répon­dit-il, en ai l'étant sur Valentine un regard où se peignait sa reconnaissance; ils ne sont ni oublieux ni négligents. Les dépenses dont vous parlez seront faites, si elles sont nécessaires ; sinon, elles ne doivent pas être faites plus par moi que par eux.

— Vous ne tarderez pas, je crois, à entrer au grand séminaire, dit Valentine en insistant; vous vous trouverez là avec déjeunes hommes qui auront tous quelque argent à leur disposition, ne faut-il pas que vous en ayez vous-même un peu ?

— Eh! Pourquoi ! Parce qu'ils en auront ? Mais il est tout naturel qu'ils aient de l'argent, s'ils sont riches, et que je n'en aie pas, moi qui suis pauvre.

— Mais vos regards s'arrêteront quelquefois sur des misérables qu'il vous sera dur de ne pouvoir soulager ; si vous n'acceptez point cette pension pour vous, acceptez-la pour eux.

— Non, même pour eux, permettez-moi de refuser encore. Je ne pourrais donner qu'en votre nom, puisque cet argent serait le vôtre et non pas le mien. De telles aumônes risqueraient fort d'être d'un prix médiocre devant Dieu. J'exercerai la charité avec les moyens qu'il a mis à ma disposition. Dieu ne demande de nous que ce qui est en notre pouvoir. Qui n'a pas d'argent, ne peut secourir ses frères arec de l'argent, mais il peut prier pour eux, leur donner ses conseils, les soigner dans leurs maladies, exposer sa vie pour eux, si Dieu l'aime assez pour lui en réserver l'occasion : n'est-ce pas suffisant ? Pourquoi voudrait-il plus que ce que lui accorde la bonté de Dieu ! Ce que Dieu arrange pour nous, n'est-il pas toujours le meilleur ?

Ici le jeune garçon s'arrêta, surpris et confus de sa hardiesse, et, dans une attitude suppliante, il pria sa bienfaitrice de la lui par­donner, et de ne point prendre à mal la persistance de son refus.

— J'admire, dit Valentine, cette vertu si haute qu'il a plu à Dieu de mettre dans un si jeune cœur. Je n'insiste plus. Gardez la part qui vous a été faite, et que vous acceptez si généreusement ; elle est la plus enviable : c'est celle que s'était réservée notre Seigneur.

Il s'efforçait tous les jours de mettre en pratique la charité dont sa piété lui avait révélé une théorie si parfaite. Il ménageait par sa dou­ceur et sa condescendance les susceptibilités de ses compagnons; il désarmait les irritables par sa patience; il soutenait les faibles par sa force ; il échauffait les tièdes par ses discours et ses exemples. Il exer­çait sur tous une influence soutenue et salutaire. Il avait pris l'engagement avec lui-même de ne jamais manquer une occasion de rendre service. On le voyait abandonner ses occupations les plus aimées, le sourire sur les lèvres et avec empressement, au premier indice qu'il découvrirait que l'on souhaitait quelque chose de lui. Il arrivait fré­quemment qu'on abusait de sa grande facilité à s’obliger.

— Comment ne témoignes-tu pas quelque impatience, lui disaient ses camarades, des importunités que notre indiscrétion te fait sou­vent subir ?

J'aime Dieu en vous tous, répondait-il avec simplicité, comment pourrais-je vous trouver importuns ?

Les quelques loisirs qu'il avait dans la matinée, il les passait auprès d'un vieillard paralytique qui vivait délaissé des siens. Parmi le peuple des campagnes, la grossièreté des mœurs et les difficultés de la vie ne font trop souvent supporter qu'avec ennui et impatience tout être à qui sa vieillesse ou ses infirmités ne permettent plus de gagner le pain qu'on lui donne. Il parlait de Dieu à ce vieillard qui l'avait trop longtemps oublié ; il lui faisait de petites lectures de piété, des récits attachants, qu'il entremêlait de propos pleins de gaîté; il ou­vrait ce pauvre cœur à la joie, ramenait un sourire sur ces lèvres qui croyaient ne jamais plus sourire, en même temps qu'il faisait descendre dans une âme, plongée jusqu'alors dans les ténèbres, les pures clartés de l'espérance et de l'amour. Les soins de propreté étaient donnés aux vieillards avec une grande négligence : Jean-Baptiste suppléait à leur insuffisance; la nourriture était accordée avec parcimonie : il y ajoutait tout ce qu'il pouvait ménager sur la sienne. L'infirme reconnaissant ne lui donnait point d'autre nom que celui de son cher ange, et il disait bien, car c'était le visage rayonnant d'une joie tout angélique, que le jeune garçon rentrait chaque jour au pres­bytère, après avoir accompli le devoir de charité qu'il s'était imposé. L'automne était arrivé, et avec lui ces froides soirées qui annoncent l'approche de l'hiver; l'horloge de l'église venait de sonner neuf heu­res; les jeunes élèves du presbytère, réunis dans une chambre où près du feu qui brillait dans l'âtre, était assis, un livre à la main le vénérable maître, attendaient qu'il leur donnât le signal de laisser jusqu'au lendemain leurs livres et leurs cahiers. Tout à coup, un bruit inaccoutumé, surtout à pareille heure, qui se fait entendre dans la grande rue de Ville-Dieu, les soulève involontairement de leurs sièges ; ils regardent l'abbé Dimmel pour savoir s'ils ont permission de se lever; celui-ci, que sa lecture captive, semble n'avoir entendu ni l'heure qui a sonné, ni le bruit qui attire l'attention des jeunes gens. La clameur monte toujours cependant, et, à travers des cris confus, les jeunes élèves ont cru distinguer ce lamentable cri : au feu! Ils n'y tiennent plus; avec l'impétuosité de la jeunesse, ils se précipitent aux fenêtres dont s'approche aussi l'abbé que leur action, autant que le tumulte toujours croissant du dehors, a enfin averti qu'il se passe quelque chose d'inusité. Les fenêtres ouvraient sur la place de l'église, à l'angle de la grande rue. Les cris d'alarme se font distinctement entendre, et un domestique du presbytère, attiré au dehors par le bruit et que l'abbé interroge, lui répond qu'une maison brûle dans la grande rue.

— Il faut aller porter secours, s'écrient les jeunes gens, il faut y aller !

Et leurs regards supplient leur maître de les laisser partir. Le digne curé de Ville-Dieu, dans le cours de sa longue et sainte carrière, n'a jamais été en arrière quand il y a eu quelque péril à braver, mais il craint d'exposer ces jeunes gens qui lui sont confiés; ceux-ci pressent, supplient, chaque minute de retard leur paraît un siècle; il cède enfla à leurs instances, mais il veut marcher à leur tête. Il se rend avec eux, malgré son grand âge, sur le lieu du sinistre. L'incendie avait déjà fait des ravages; sous la direction du vénérable curé, le travail s'organise; chacun rivalise d'ardeur, et les jeunes élèves du presbytère se distinguent entre tous. Malheureusement, il faut bientôt renoncer, en dépit de tous les efforts, à l'espérance de sauver la maison que les habitants ont eu le temps de quitter en emportant leurs effets les plus précieux. Le feu gagne de moment en moment. Tout à coup, du sein de la foule sort un cri déchirant. Une femme apparaît, les bras tendus vers la maison en flammes, et s'affaisse sans connaissance, après avoir fait entendre ce dernier cri : « Mon enfant ! »

Le nom de cette mère infortunée circule dans toutes les bouches ; c'est une jeune ouvrière qui occupe une chambre au premier étage de la maison incendiée. Occupée au dehors, elle était venue, à la tombée de la nuit, coucher son enfant, petit garçon de trois ans à peine, et elle était retournée, après qu'il avait été endormi, achever sa journée de travail, qu'elle prolongeait quelquefois jusqu'à dix heures pour remplacer le temps qu'il lui fallait consacrer à son enfant. Dans le trouble et l'effroi où l'on avait été, aucun voisin n'avait songé à se demander si l'enfant n'était pas dans la chambre; personne n'avait vu revenir la mère; l'attention ne s'était pas portée de ce côté. Main­tenant, qui tentera d'arriver à cette pauvre petite créature, asphyxiée peut-être par la fumée, si elle n'est pas encore atteinte par la flamme ? Le feu a déjà envahi l'escalier; les plus intrépides reculent. Un jeune homme se précipite; il s'arrête un instant sur le seuil de la maison pour faire un signe de croix, et disparaît dans le gouffre embrasé. Un cri, répété par la foule, cri d'admiration et de terreur, s'est échappé des lèvres de l'abbé Dimmel : dans ce jeune homme, il a reconnu Jean-Baptiste. Une inexprimable anxiété s'empare de tous les cœurs. Il va périr, pense-t-on, victime de son dévouement ! Il règne un silence solennel qu'interrompt soudain une immense acclamation, quand on le voit paraître tenant l'enfant dans ses bras. Derrière lui s'écroulent les derniers restes de l'escalier par lequel il est par­venu à l'innocente créature qui, par une protection divine, n'a presque point souffert.

La mère n'était pas encore sortie de son évanouissement, que son enfant lui était rendu; qu'on juge de sa joie, quand ses premiers regards s'arrêtèrent sur ce cher objet de sa tendresse ! Ces transports ne purent être égalés que par ceux, de sa reconnaissance, pour l'héroï­que sauveur de son enfant. Jean-Baptiste avait une partie de ses vêtements et de ses cheveux brûlés, et il devait porter désormais sur sa tempe gauche et sur ses bras, où le feu lui avait fait de profondes brûlures, des traces indélébiles de sa charité. Il ne les sentait à peine, dans sa joie d'avoir sauvé l'enfant.

— Me pardonnnez-vous, dit-il d'un ton respectueux et soumis à l'abbé Dimmel qui le serrait dans ses bras en répandant des larmes, me pardonnez-vous d'avoir couru là sans votre permission ? Le danger de l'enfant me paraissait si pressant, que l'impétuosité de mon carac­tère s'est réveillée, et j'ai oublié ce que je vous dois ! Punissez-moi, Mais pardonnez-moi !

— Te punir, dit le vénérable curé, ô mon généreux enfant, te punir pour ton héroïque charité ! Je te bénis, comme Dieu le fait du sein de sa gloire.

Il fut ramené au presbytère, où le médecin pansa les plaies que le feu lui avait faites. L'émotion calmée, le mal se fit sentir; la fièvre sa déclara, et, pendant plus de huit jours, le jeune blessé tint dans l'inquiétude ses parents et ses amis. Louise s'était établie dans la chambre de son fils; elle ne le quitta que lorsque tout danger fut passé. Elle avait recommandé son père aux soins de Geneviève, la gouvernante de l'abbé Durer, qui s'acquitta avec zèle de cette mission da confiance, et consacra au vieillard tout le temps que ne réclamait pas son maître. Jean-Baptiste fut encore quelque temps sans pouvoir sortir de sa chambre, et tant que dura cette réclusion, Joseph Granger, conduit par sa fille, vint chaque jour passer quelques heures auprès de son petit-fils, se dédommageant ainsi de l'affreuse contrainte qu'il s'était imposée pour demeurer loin de lui, quand il le savait en danger.

— L'action que vous avez faite a été non-seulement courageuse, mais héroïque, disait Valentine à Jean-Baptiste, un jour qu'elle était venue le voir en compagnie de madame de Surville; car le danger était si manifeste, le péril si imminent, qu'il me paraît impossible que vous n'ayez pas eu la crainte d'être enseveli dans les décombres enflammés de la maison.

— Si j'avais craint quelque chose, répondit-il avec simplicité, je mériterais peut-être un peu plus les louanges qu'on m'accorde ; mais je m'étais recommandé à la divine Protectrice de mon enfance; je l'avais invoquée comme ma mère et celle de ce pauvre enfant menacé d'une mort si cruelle : la crainte était loin de mon cœur. J'étais sûr

d'échapper au feu, et de rapporter l'enfant à sa mère ! Ma confiance n'a pas été trompée, dit-il en levant vers le ciel un regard si rempli d'amour, qu'on eût dit qu'il voyait apparaître la Mère de Dieu, sur les nuages d'or qui bordaient l'horizon en face de lui.

— Ah! Jean-Baptiste, lui dit Valentine émue, vous êtes l'enfant privilégié de cette aimable Mère des chrétiens : priez-la quelquefois pour moi !

— Pour qui prierais-je, s'écria-t-il avec l'accent d'une profonde reconnaissance, si je ne priais pas pour vous ? Après elle, n'est-ce pas à vous que je dois tout ?

Rétabli de ses blessures, il se remit à l'étude avec son ardeur accou­tumée, et pour le mois de janvier de l'année suivante, il fut en état d'entrer au grand séminaire d'Arras où l'avait déjà devancé, pour lui ménager le plus bienveillant accueil, sa réputation de piété et de charité. Ce ne fut pas un médiocre chagrin pour Joseph Granger, que le départ de son petit-fils, mais les vertus chrétiennes commen­çaient à régner dans son âme; il sut contenir sa douleur, l'offrit à Dieu, et en laissa paraître bien moins de marques extérieures, que deux ans auparavant, quand il s'était agi simplement de permettre que Jean-Baptiste quittât Haut-Castel pour Ville-Dieu.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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Published by elogofioupiou - dans Divers sujets ...
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