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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 15:53

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (14-20)

LA FÊTE-DIEU    Chapitre  XIV

L'abbé Dimmel occupait, par sa science théologique comme par son éminente piété, un rang distingué dans le clergé de sa province. Depuis plus de vingt ans qu'il exerçait à Ville-Dieu les fonctions de son saint ministère, il n'avait cessé d'avoir auprès de lui trois ou quatre jeunes gens, quelquefois plus, destinés au sacerdoce, et qu'il était chargé par l'évêque de préparer aux études du grand séminaire. Cet enseignement lui était si cher, que les infirmités d'un âge avancé l'avertissaient en  vain qu'il était temps d'y renoncer. Il voulut donner ses soins à Jean-Baptiste, Valentine lui exprima ses craintes à le voir se charger encore d'une tâche si laborieuse.

— Ce sera mon dernier élève, lui dit-il gaiement; après lui, je céderai aux injonctions importunes de la vieillesse ; c'est un serviteur de l'espèce dont on fait les saints que j'enrôlerai, cette fois, dans sa milice de Jésus-Christ : puis-je résister à l'attrait de clore mon enseignement par ce coup d'éclat !

La joie de Jean-Baptiste fut égale à sa reconnaissance, quand il apprit ce que le vénérable prêtre voulait bien faire en sa faveur. Une seule pensée troublait son bonheur, c'était celle de quitter la maison paternelle, cette humble demeure qu'il aimait tant, et où il sentait que sa présence était si chère. Avec la simplicité et la franchise qui lui étaient naturelles, il découvrit au curé et à Valentine cette peine secrète de son cœur. Il était difficile qu'il pût habiter ailleurs qu'au presbytère, sans que l'ordre en souffrît, et même ses études, dans une certaine mesure, mais on lui accorda de passer chez ses parents la nuit du dimanche au lundi, et de leur consacrer, chaque jour, la récréation qui suivait le dîner, pour les jeunes élèves du presbytère. Quand les arrangements pris au château furent connus à la chaumière, malgré les concessions qu'avait obtenues la piété filiale de Jean-Bap­tiste, le cœur de Louise se serra à l'idée de cette première séparation d'avec son fils bien-aimé; mais triomphant promptement de sa fai­blesse, elle ne laissa paraître que sa reconnaissance pour la généreuse protection dont il était l'objet. Il n'en fut pas de même de Joseph Granger; il ne trouva pas en lui la même force pour surmonter sa douleur, et s'y abandonna. Avec cet enfant, doux soleil de son cœur, la résignation n'allait-elle pas s'échapper de son âme ? Ses ténèbres ne lui paraîtraient-elles pas plus affreuses que jamais ? Comment s'y prendrait-il pour vivre, et le pourrait-il ? C'étaient là des questions que le vieillard s'adressait presque avec désespoir. Louise s'efforçait en vain de relever son courage.

— Ne fallait-il pas toujours qu'il se séparât de nous, lui disait-elle; cultivateur comme nous, il eût dû se mettre d'abord en service dans quelque ferme pour apprendre tout ce qui regarde la culture des champs et le soin du bétail ; nous l'aurions vu à peine une ou deux fois par mois, peut-être. Vous n'étiez pas opposé à ce que, profitant des bontés qu'on a pour lui au château, il se fit peintre ou architecte; ce n'était pas auprès de nous cependant qu'il eût pu devenir l'un ou l'autre. On l'eût envoyé bien loin, à Paris sans doute ? Aujourd'hui, grâce à Dieu, il reste dans le village, nous le verrons tous les jours, il reposera sous notre toit une fois par semaine, que pouvons-nous demander de plus ?

Le vieillard sentait bien la force de ces raisons, mais comme il n'était pas réconcilié avec le parti qu'avait pris son petit-fils, le sacri­fice qui lui était demandé lui paraissait aussi douloureux que si rien ne l'eût adouci, et il ne voulait pas être consolé. La consolation lui vint en dépit de lui, et du côté où il l'attendait le moins. Cette heure que son petit-fils devait venir passer auprès de lui, chaque jour, et qui lui paraissait devoir plutôt alimenter ses regrets que satisfaire son cœur, lui apporta de si vives jouissances, que le souvenir de l'heure passée et l'espérance de l'heure future suffirent bientôt à défrayer toutes celles qu'il lui fallait passer dans la solitude et l'attente. Il faut dire que, dans cette entrevue de chaque jour avec ses parents, Jean-Baptiste faisait usage de toutes les ressources de son cœur, de toute la grâce ingénue et charmante de son esprit, pour distraire, amuser et intéresser son grand-père. Ce que n'avait pas prévu non plus Joseph Granger, c'est que le dimanche lui apportait une joie telle, qu'il n'en avait pas connu depuis bien longtemps. « C'est le jour de Jean-Baptiste, » disait-il en s'éveillant.

Et cette pensée qui amenait un sourire sur ses lèvres, lui donnait de la gaieté pour toute la journée. A l'issue des offices, Jean-Baptiste s’empressait d'accourir, et sans demander d'autre distraction pour sa jeunesse, il passait la soirée entre sa mère et son grand-père, parlait de ses études, des petits incidents qui avaient pu marquer la semaine, trouvait le moyen de mêler Dieu à tout pour satisfaire son amour et sa reconnaissance, et faisait d'ordinaire succéder à l'entretien une lecture de la Vie des saints, livre que son grand-père goûtait, et qui avait pour lui-même un charme infini. Jean-Baptiste s'était mis avec ardeur à l'étude du latin, bien moins pour devenir plus savant que pour se rap­procher du but où il tendait, et qu'aurait pu reculer cette étude tardi­vement entreprise. Cet enfant, deux ans auparavant si dédaigneux de l'instruction dont il contestait l'utilité, dut être exhorté, dans l'intérêt de sa santé, à modérer son travail.

L'église de Ville-Dieu, grâce aux libéralités de Valentine, possédait une maîtrise. Parmi les enfants qui fréquentaient l'école, un certain nombre dont la voix était belle et la conduite irréprochable, étaient placés sous la direction du maître de chapelle qui leur enseignait le chant d'église, et jusqu'à l'âge de douze ans, ils étaient logés, nourris, habillés aux frais de la maîtrise. Les élèves du curé participaient aux leçons que recevaient ces enfants, et c'étaient eux qui, dans chaque solennité, vêtus de soutanes bleues et de surplis de lin, faisaient l'office des clercs. Chanter les louanges de Dieu, parut à Jean-Baptiste un bonheur si enviable, que pour le partager avec ses nouveaux cama­rades, il étudia la musique sacrée avec la même ardeur que le latin. Dieu l'avait doué d'une de ces voix dont le timbre et l'accent remuent les moins capables de se laisser émouvoir. Quand il se fit entendra pour la première fois sous les voûtes du sanctuaire, les assistants crurent ouïr le chant d'un ange, et sa vue n'était point faite pour dissiper l'illusion. Il avait la ferveur d'un séraphin et il en avait aussi la beauté sous ses habits de chœur. Il ne fut bientôt bruit non seulement à Ville-Dieu, mais dans les villages environnants que de la voix du jeune clerc et de sa tenue édifiante à l'église. Valentine disait que son cœur se fondait dans l'amour divin, dont il paraissait embrasé, soit qu'elle le vît prier, soit qu'elle l'entendît chanter.

Louise faisait à son père le sacrifice du bonheur qu'elle aurait eu à se rendre à Ville-Dieu pour l'office du dimanche, depuis que son fils était parmi les clercs. Ce sacrifice était lourd à son pauvre cœur, mais elle n'en témoignait rien, pour n'exercer aucune contrainte sur la volonté de son père. Joseph avait répondu à ses voisins qui lui avaient témoigné leur étonnement qu'il n'allât pas entendre son petit-fils, que ses jambes ne lui permettaient plus de faire une course un peu lon­gue ; il avait en outre parlé de la répugnance qu'il avait à sortir de Haut-Castel, depuis sa cécité, mais ce qu'il n'avait point dit, et ce que devinait Louise, c'est qu'il n'était pas encore réconcilié avec la voca­tion de Jean-Baptiste, et qu'il voulait s'abstenir de toute démarcha qui eût pu s'interpréter dans le sens d'une tacite approbation. Il s'acheminait chaque dimanche vers la chapelle, appuyé sur sa fille qui guidait et soutenait sa marche. Louise tournait involontairement ses regards vers Ville-Dieu dont les cloches lancées à toute volée et formant pour elle des sons particuliers, semblaient lui dire à travers les airs : « Viens donc ! Ton fils est là. »  Elle répondait à ce mystérieux appel par un soupir que le vieillard, si prompt à découvrir chez  elle les moindres signes de tristesse, paraissait ne point entendre. Un jour se leva, pur, serein, magnifique, pour éclairer une des fêtes les plus aimables de l'année chrétienne, et des plus chères aux cœurs où se trouve seulement une étincelle de l'amour divin, la fête du très-saint Sacrement.

— Il fait bien beau, n'est-ce pas ? dit au déjeuner Granger à sa fille ; la nature fête aussi son Créateur. La solennité d'aujourd'hui doit être belle à Ville-Dieu ; qui nous empêche d'y assister ?

Louise fit un bond sur sa chaise.

— Père ! lui dit-elle, vous consentiriez ?

— Pourquoi pas ? répondit-il avec mélancolie ; j'aurais dû t'y accompagner plus tôt; mais, que veux-tu ? Ma fille, à mon âge, le courage s'en va.

— Père, si cela doit trop vous coûter, allons à la chapelle aujourd'hui comme toujours.

— Non, non, nous irons à Ville-Dieu, Dieu aura soin de tout. Tes soupirs me sont encore plus difficiles à supporter, aurait-il pu ajouter, que ne le seront les émotions que je vais chercher à Ville-Dieu.

Ils mirent tous deux leurs habits de fête, et descendirent à Ville-Dieu, Louise rayonnante de joie, et Joseph Granger s'efforçant de cacher son agitation intérieure sous un maintien calme et des paroles indifférentes. La modeste église de campagne pouvait en ce jour riva­liser de bon goût et d'élégance, peut-être même de richesse, avec les premières églises de la province. On voyait qu'une main libérale, et un cœur où régnait Dieu, s'étaient plu à relever la splendeur du culte; les autels étaient somptueusement parés; de magnifiques arbustes étalaient de toutes parts leur fraîche verdure; des fleurs aux couleurs variées répandaient dans l'air les plus suaves senteurs, et du sein de cette verdure et de ces fleurs s'élançaient des flots de lumière que répandaient une quantité de cierges, dont ta plupart reposaient dans des chandeliers d'un métal et d'un travail précieux.

— Ah ! Que c'est beau ! Ne put s'empêcher de dire Louise à son père, quand elle mit le pied sur le seuil de l'église ; que de fleurs, que de lumières !

— Hélas! répondit le vieillard avec amertume, il n'est plus de lumière qui puisse dissiper la nuit qui m'environne !

Il en est une avec laquelle on ne connaît plus de ténèbres, dit à ses côtés une voix bien connue et bien chère.

C'était Jean-Baptiste, qui, sorti de la sacristie en habits de chœur, pour exécuter un ordre dont on l'avait chargé, avait aperçu son grand-père et sa mère et s'était avancé à leur rencontre. Il les conduisit, en prenant son grand-père par la main, à l’endroit où ils devaient être commodément planés.

— Grand-père, lui dit-il à voix basse avant de le quitter, c'est aujourd'hui la fête de l'amour même, de ce pur et saint, amour qui fait vivre dans des clartés impérissables l'âme qui lui est unie !

— Je ne l'oublierai pas, enfant, répondit le vieillard avec émotion. Il n'est pas sous ses habits ordinaires ? dit-il à Louise qui suivait encore son fils du regard.

— Non, répondit-elle, et j'ai cru voir un ange.

L'office divin allait commencer. Les enfants de chœur défilèrent devant eux pour aller prendre place dans le sanctuaire; ils furent suivis des clercs parmi lesquels Louise ne vit que son fils. Il s'avançait, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux modestement baissés; sa chevelure blonde dont les boucles soyeuses et abondantes se jouaient sur son front et sur son cou, son vêtement à longs plis, les chastes couleurs qu'il portait, tout se trouvait être dans une si exacte conve­nance avec le genre de beauté dont Dieu l'avait doué, qu'il semblait appartenir à la nature angélique et brillait comme un lis parmi ses compagnons.

— Il passe tout près de nous ! Le voilà, dit Louise tout bas à son père.

— J'avais deviné qu'il était là, répondit le vieillard, d'une voix tremblante d'émotion ; il doit être bien beau dans ce costume d'église !

— Comme un archange, dit la mère.

— Mon Dieu, vous l'avez voulu, murmura le grand-père, que votre volonté soit faite ! Ah ! Que j'ai besoin de prier, ajouta-t-il en passant la main sur son front.

Une voix pure, fraîche, vibrante, dont les touchants accents ravis­saient l'âme, s'éleva tout à coup dans les airs.

— Qu'est-ce ? dit le grand-père, c'est lui, ou c'est un ange.

— C'est lui, dit la mère en fondant en larmes, écoutons et prions.

Après ces premiers chants, la procession se forma et l'on sortit de l'église. Les bannières déployées flottaient sous un ciel d'azur. Un dais de velours nacarat, rehaussé de crépines d'or, se balançait au-dessus du Saint des saints qui s'avançait, exposé aux adorations des fidèles dans un riche ostensoir, qu'un soleil splendide faisait briller de mille feux. Deux jeunes clercs, qui précédaient le Saint-Sacrement, se retournaient de distance en distance pour encenser la victime eucha­ristique avec les roses effeuillées que contenaient deux corbeilles dont ils étaient chargés. L'un d'eux arrêtait un regard de flamme sur le Dieu qu'il contemplait ; on sentait qu'il y avait dans son cœur l'amour qui fait les martyrs et les saints : c'était Jean-Baptiste. Derrière le Saint-Sacrement venaient Valentine et sa famille, et presque à ses côtés,  Louise et Joseph Granger ; rapprochée d'eux un moment, quand la procession s'était mise en marche, elle leur avait fait une place auprès d'elle, pour qu'ils ne fussent pas plus loin de leur Dieu que de leur enfant bien-aimé. Louise se trouvait ainsi à la tête de la procession, au lieu d'en occuper les derniers rangs, comme cela n'eût pas manqué d'arriver. Plusieurs reposoirs où l'on arrivait par des arcs de verdure avaient été élevés, et l'un d'eux dans la cour d'honneur du château à chaque station, la voix de Jean-Baptiste se faisait entendre, et son grand-père, en l'écoutant, oubliait la terre pour le ciel. De retour à l'église, la messe commença. Jamais encore Joseph Granger n'avait prié avec tant de ferveur. A l’Agnus Dei où Jean-Baptiste se fit encore entendre, le vieillard fondit en larmes, et, se frappant la poitrine, il répéta ces mots dans toute l'amertume de son âme :

— Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Ayez pitié de moi, qui ne suis qu'un pécheur ! Après la messe, Louise lui proposa de retourner à Haut-Castel.

— Non pas, dit-il, car je veux assister aux vêpres, et je ne sais si mes jambes me permettraient de revenir ici une seconde fois.

Ils entretenaient des relations amicales avec les parents de Pierre Morin, depuis que celui-ci s'était lié avec Jean-Baptiste. Ils allèrent leur demander l'hospitalité jusqu'à l'heure des vêpres; ils partagèrent le diner de la famille qui leur fut cordialement offert, et où il ne fut guère question que de la solennité du jour, de la belle voix de Jean-Baptiste, et du bonheur d'avoir un tel fils. Joseph Granger était radieux. Louise, qui avait appréhendé pour lui les émotions de cette journée, ne cessait de remercier Dieu des dispositions nouvelles où il paraissait être. C'était peut-être pour la première fois, depuis le temps de son enfance, qu'il allait assister aux vêpres ; il avait l'habi­tude de répondre à sa fille, quand elle l'invitait à s'y rendre, « que les vêpres sont pour les prêtres. » Il y montra le même recueillement qu'à l'office du matin; il y ressentit les mêmes émotions, et quand, à la sortie de l'église, son petit-fils vint les rejoindre pour les accom­pagner à Haut-Castel :

— Je te dois un beau jour, enfant, lui dit-il ; sois content.

Après avoir cheminé quelque peu en silence, il lui dit avec gravité :

— Tu as bien choisi ta carrière, je prie Dieu de me pardonner d'avoir été si lent à le reconnaître.

— Ah! Grand-père, s'écria Jean-Baptiste en portant respectueu­sement à ses lèvres la main du vieillard, que cette parole me fait de bien !

— Avec l'aide de Dieu, répliqua Joseph Granger plus gravement encore, je ne tarderai peut-être pas à t'en dire une autre qui ne te sera pas moins agréable à entendre.

— Du jour où celle-là sera dite, répondit Jean-Baptiste, il ne man­quera plus rien à mon bonheur.

— Prions, prions beaucoup, dit l'aïeul très-ému, et toi surtout, toi, dont l'innocence et l'amour doivent rendre les prières si agréables à Dieu !

Cette soirée fut une des plus heureuses qu'on eût encore passées à la chaumière ; tous les cœurs étaient satisfaits, et, pour la première fois, la douceur de l'heure présente fit oublier à Joseph Granger sa cruelle infirmité.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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