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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 15:29

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (13-20)

       RÉVOLTE   DE   LA.   NATURE   Chapitre  XIII

Avant que Louise eût eu le temps d'interroger son fils sur le sujet de sa joie, il s'était rendu maître de son premier mouvement.

— Mère, lui dit-il, je m'oubliais; il n'y a rien de fait, tant que je n'ai pas votre consentement, ni celui de mon grand-père. Me voilà prêt à ne vouloir que ce que vous voudrez vous-mêmes, quoi qu'il m'en puisse coûter, dans le cas présent.

La fougue et l'indépendance du caractère s'étaient fait jour; l'esprit chrétien en avait aussitôt triomphé. Il raconta tout ce qui s'était passé au château, loua la bonté de Valentine avec l'élan d'une âme recon­naissante, et, quand il eut terminé son récit, il demanda à sa more, si, de son côté, elle n'avait pas quelquefois pensé qu'il était temps qu'il fît choix d'un état.

— Oh ! bien souvent, dit la more ; que de fois j'en ai parlé avec ton grand-père! et le digne abbé Durer n'a-t-il pas, à ma prière, offert plus d'une fois le saint sacrifice à cette intention! Il me disait tou­jours : « Dieu sait ce qui convient à l'enfant; remettez-vous-en à lui! » -Je vois bien qu'il avait raison. Ah! Je t'accorde mon consentement, continua-t-elle en attirant son fils sur son cœur; comment pourrais-je te le refuser ; ce serait vouloir te disputer à Dieu ! Et vous, mon bon père, qu’en dites-vous.  Vous voyez qu'on approuve Jean-Baptiste au château...

Le grand-père avait jusqu'alors gardé le silence; sur ses traits, se lisait un chagrin mal contenu.

— Fille, dit-il avec tristesse, si tu le veux et le petit aussi, je n'ai rien à dire !

— Vous savez bien, père, que nous ne voudrions pas vous faire de la peine. Cela ne vous sourit-il pas que le petit se fasse prêtre ?

— Est-ce que tu y avais pensé, toi ? dit le grand-père; si tu as eu cette idée, pourquoi ne m'en as-tu jamais rien dit ?

— C'est que jamais elle ne m'est venue, père, à vrai dire, répondit Louise; quand je pensais à l'avenir de Jean-Baptiste, c'était pour le voir un artiste, comme ils disent au château, puisqu'on lui trouvait tant de talent, ou cultivateur comme son père et son grand-père. Mais c'est bien beau, père, d'être prêtre; on peut passer bien saintement sa vie.

— Je ne dis pas le contraire, repartit le grand-père; mais le petit songe-t-il qu'il faut vivre seul, sans famille, quand on est prêtre ?

— Sans famille! dit Jean-Baptiste. Eh! Pourquoi ? N'ai-je pas ma mère et vous ?

— Nous ne serons pas toujours là, dit le grand-père en secouant la tête; à ton foyer désert, enfant, si tu te fais prêtre, ne s'assiéront jamais, comme au mien, une Louise, ni un Jean-Baptiste! C'est rude, vois-tu, la solitude à supporter.

— Le pauvre et l'orphelin, dit l'enfant, viendront s'y asseoir : c'est là pour le prêtre une nombreuse famille ! Consolez-vous, grand-père, je ne serai jamais seul.

— Comme il parle, cet enfant ! dit le grand-père en essuyant les larmes qui s'échappaient de ses yeux éteints; il semble toujours qu'il ait raison! Je croyais que ta mère compterait un jour dans sa maison deux enfants au lieu d'un, et que tes fils feraient la joie de sa vieillesse comme tu fais la mienne. Des petits-enfants ! Ah ! Si tu savais comme on les aime, et quel bonheur ils donnent ?

— Grand-père, dit Jean-Baptiste, en l'embrassant tendrement, je m'appliquerai tant à plaire à ma mère et à vous ! Je vous aimerai tant, que vous ne vous apercevrez, ni l'un ni l'autre, que je suis votre seul enfant ! Ne troublez pas plus longtemps mon bonheur par vos regrets. Dites, grand-père, que vous me donnez votre consen­tement, et ne pensons-nous plus qu'à louer Dieu !

— Qu'il soit fait comme tu le souhaites, dit le grand-père, je ne t'en parlerai plus.

C'était la réponse d'un homme dont l'opinion n'a pas fléchi, mais qui se refuse à engager une lutte. Joseph Granger était encore trop nou­veau et trop peu avancé dans les voies de Dieu pour acquiescer, sans de pénibles combats, au choix fait par son petit-fils. En dépit des chagrins qu'il avait connus, la condition de l'homme engagé dans le mariage lui paraissait bien préférable à celle du prêtre. Il ne pouvait accommoder dans son esprit la jeunesse et le célibat, et croyait son petit-fils condamné à passer les plus belles années de la vie dans la tristesse et les regrets. Louise, chez qui la grâce avait plus fructifié, avait donné son consentement non-seulement sans se faire violence, mais avec une joie intérieure. Elle comprenait que la jeunesse peut s'écouler heureuse quoique solitaire, quand le cœur brûle du divin amour, et que Dieu doit proportionner ses grâces à l'étendue des sacrifices qu'on lui fait. Voilà ce qu'elle s'efforça de faire comprendre à son père, quand, après la prière qui se disait en commun, elle le conduisit chez lui où il ne put se défendre de lui parler de Jean-Baptiste.

— Ce n'est qu'à l'âge de quarante ans, disait-il, qu'il devrait être permis de se faire prêtre.

— Mon bon père, lui répondit doucement Louise, qui peut attendre si tard pour embrasser une carrière ? Il y aurait bien peu de prêtres, et dans ce petit nombre, je crois qu'il n'y aurait point de place pour les abbé Durer, pour les hommes de grande vertu, de grande charité ! Demandez à votre digne ami s'il a attendu d'avoir quarante ans pour je faire prêtre. Vous l'étonneriez bien, je suis sûre, en lui parlant de vos craintes.

— Il se tairait sur ce qu'il a pu souffrir, ma fille, continua le vieil­lard ; j'ai sur bien des choses une expérience que tu ne peux avoir, et, crois-moi, il n'est pas possible que de vingt à trente ans un homme ne regrette pas souvent de ne pouvoir être ni époux, ni père.

— Peut-être, répliqua Louise, si Dieu ne remplit pas son cœur tout entier; mais s'il aime comme le saura aimer, je l'espère, notre Jean-Baptiste, il ne regrette rien, père, et trouve sa part la meilleure.

Joseph Granger secoua la tête :

— Fasse le Ciel qu'il en soit ainsi ! dit-il; mais je ne m'attendais pas à cette fin-là pour notre Jean-Baptiste.

— Père, on pourrait en faire une plus mauvaise, répliqua Louise en souriant.

— Qui aurait dit qu'un enfant si vif, si curieux, si entreprenant, penserait à se faire prêtre ! Ainsi, notre famille s'éteindra avec lui. Sais-tu qu'après lui, il n'y aura plus trace des Granger ? Ce sera fini.

— Pour ce qui est de ça, père, répondit gaiement Louise, ce n'est guère la peine de s'en occuper. Il faut bien que toutes les familles finissent.

— Sans doute; mais au moins je peux dire que, de père en fils, c'est un nom qui a toujours été honorablement porté, dit le vieillard, que son obscurité ne préservait pas de tout orgueil de race ; on ne décou­vrirait pas une tache dans la famille, et je croyais que Jean-Baptiste dirait un jour la même chose à ses enfants.

— Après tout, père, dit Louise pour consoler le vieillard, Jean-Baptiste n'a que quatorze ans; ses idées peuvent changer.

— D'un autre, je me dirais ça, répondit Joseph ; mais de lui, ce serait vouloir me tromper. Quand l'as-tu vu changer, après avoir pris une résolution qu'il croit bonne. Il dit qu'il sera prêtre, et il sera prêtre. Enfin, je ne m'y oppose pas, je tâcherai de triompher de toutes les idées qui me passent par l'esprit.

Sur ces paroles, le père et la fille se séparèrent, après s'être tendrement embrassés. Le lendemain, de bonne heure, Louise et Jean-Baptiste se rendirent chez l'abbé Durer, auquel ils voulaient parler avant sa messe. La santé du digne vieillard commençait à se déranger. Il lui fallait, à son grand regret, prendre plus de soin de lui-même qu'il n'avait coutume. Il ne sortait presque plus, si ce n'est pour ses visites de charité dans le village. Il lui fallait négliger la société du château qui lui était devenue si chère, et c'est ainsi qu'il était demeuré étranger aux délibérations qui avaient eu lieu sur Jean-Baptiste. Il reçut ses hôtes matinaux avec sa cordialité ordinaire, et quand Louise, le cœur tout ému, lui eut dit la grâce que Dieu faisait à son fils, le digne prêtre, levant les yeux au ciel, remercia le Père des miséricordes dans une courte et fervente prière.

— Monsieur l'abbé, lui dit Jean-Baptiste, c'est à vous que je dois les résolutions salutaires qui m'ont aidé, avec la grâce, à surmonter ma nature; vos leçons paternelles en avaient déposé le germe dans mon cœur. O vous, mon premier bienfaiteur, vous, à qui vos vertus doivent donner tant de crédit auprès de Dieu, demandez-lui pour moi la grâce de n'être point indigne de le servir à ses saints autels, et fortifiez ma faiblesse de votre bénédiction.

Disant ces mots, il s'agenouilla devant le vieillard, qui appela sur la jeune tête, pieusement courbée, toutes les bénédictions divines. Louise, un peu à l'écart, priait et pleurait.

— Vous voyez, lui dit l'abbé Durer, presque aussi ému qu'elle-même, que nous avons eu raison de ne point désespérer de l'enfant. Sembla­ble  à saint Augustin, ce n'est pas assez pour son âme d'aimer et de pratiquer la vertu, s'il ne se consacre au Dieu des vertus. Ah ! Quand je n'aurais que cette seule récompense du peu de bien que j'ai essayé de faire ici, elle me suffirait, et je remercierais Dieu d'avoir payé mes efforts d'un tel succès. Je sais bien, enfant, que d'autres que moi ont concouru à éclairer ton âme et à rendre droits tes sentiers; satisfait de l'humble part que j'ai eue à ta réforme, je suis loin de m'en attri­buer tout le mérite.

— Et à qui ai-je dû, quand j'ai voulu sérieusement changer de vie, à qui ai-je dû de trouver en moi, pour m'aider dans le combat, l'amour de Jésus et de Marie ? Ah! Mon cœur n'oubliera jamais ce qu'il vous doit, et c'est en pensant à tous vos bienfaits, que l'état de prêtre s'est présenté à mon esprit pour la première fois, comme le plus grand, le plus saint, le plus digne d'envie qu'il y ait parmi les hommes.

— Ce qui trouble ma joie, dit Louise, c'est que le père n'est pas content. Il voulait voir un jour le mariage de Jean-Baptiste.

— Dieu se chargera.de lui faire trouver sa joie dans ce qu'il repousse aujourd'hui, répondit l'abbé Durer; laissez faire le temps.

Ils se rendirent tous trois à la chapelle, où Jean-Baptiste, pressé par l'heure de l'école, n'osa pas assister à la messe. A son entrée dans la classe, il alla prendre sa place accoutumée; mais il y était à peine, que le maître, s'avançant vers lui avec un surcroit de gravité, lui adressa un petit discours où furent rappelés sa bonne conduite et les progrès si remarquables qu'il avait faits dans ses études, et dont la conclusion fut qu'il était élevé aux fonctions de moniteur général, et, comme tel, avait droit désormais à une place réservée, où il fut con­duit aux applaudissements unanimes de ses camarades. Il s'assit à cette place d'honneur, une teinte rouge sur chaque joue, se deman­dant comment il avait pu en être jugé digne. Ses regards s'arrêtèrent sur le Christ d'ivoire, dont quelques pas seulement le séparaient; il se rappela dans quelle circonstance douloureuse il l'avait contemplé, deux ans  auparavant, le jour même où il avait subi sa première punition sur cette estrade dont il partageait aujourd'hui les honneurs avec le maître. A tous ses souvenirs, des larmes de reconnaissance pour les bontés dont il était l'objet de la part de Dieu lui échap­pèrent; il cacha un moment sa tête dans ses mains pour les laisser couler en liberté. Après la classe, il se rendit au château, où il reçut du baron sa leçon accoutumée. Mais ce jour éclairait à la fois sa dernière leçon de dessin, et sa dernière journée d'école; on avait déjà arrangé le plan de sa vie future, et, dès le lendemain, la scène devait changer autour de lui.

 

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

Elogofioupiou.over-blog.com

 

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