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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 15:58

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (11-20)

 amour de dieu      (Chapitre  XI)

Le caractère résolu et la volonté si ferme de Jean-Baptiste ne pou­vaient manquer d'aider à sa réforme. Étranger à toute hésitation dans les choses qu'il acceptait librement, et doué, comme toutes les âmes fortes, d'une inébranlable persévérance, il possédait en lui les éléments les plus propres à assurer sa victoire. Néanmoins, un esprit de sagesse, fort rare à cet âge, lui fit discerner que, tout seul, il ne suffirait pas à la tâche. Il chercha un appui, et il lui parut que la religion lui offrait ce qu’il y avait de plus sure. La pensée de placer toutes ses bonnes résolutions sous la protection de Jésus enfant et de la sainte Vierge, et de ne compter que sur leur divin secours pour se corriger de ses défauts, sourit à son âme, sincèrement pieuse et tendre, quoique forte. C'était envers eux qu'il s'engageait chaque matin à bien passer la journée; c'était la Vierge sainte et son divin Enfant qu'il remerciait à chaque victoire remportée sur ses passions.

Ce commerce quotidien et presque sans interruption de son âme avec Dieu, eut pour résultat nécessaire de le tenir dans une région haute et sereine, d'où le bien lui parut être la seule règle de nos actions. Chaque jour fut marqué par un nouveau progrès. Ce divin commerce lui rendit aussi la vertu si aimable, qu'il en devint avide, et crut qu'on ne pouvait jamais la payer trop cher, fût-ce même au prix des plus grands et des plus rudes sacrifices. Cet enfant turbulent et emporté devint doux et paisible, sans qu'il perdit rien de sa joyeuse humeur; sa bonté naturelle prit le caractère d'une tendre charité qui le portait à s'oublier sans cesse pour les autres, à placer dans leurs joies, ses joies les plus vraies; une inaltérable égalité d'humeur tem­péra son extrême vivacité et empêcha qu'on en souffrit jamais; l'activité qui lui était propre et qu'il dépensait autrefois en pure perte, il l'employa désormais à réparer le temps qu'il avait perdu. Il devint pour ses condisciples un sujet d'étonnement et d'édification. Le maître suivait avec un très vif intérêt les combats généreux que se livrait cet enfant pour triompher de lui-même, et comptait les victoires qu'il lui voyait remporter. Il n'avait pas d'élève plus diligent ni plus labo­rieux, et des progrès rapides en étaient le glorieux témoignage. Il se plaisait à le donner en exemple, et les écoliers, très bons juges en pareille matière, trouvaient les louanges si bien méritées, qu'ils y joignaient les leurs, et commençaient à respecter en Jean-Baptiste l'élève le plus distingué et le plus sage d'entre eux. Sans y prétendre et sans même s'en apercevoir, il exerçait sur eux une réelle influence. Simple et bon, d'une gaieté franche et communicative qui le rendait l'âme des récréations, ne songeant jamais à affecter la moin­dre supériorité, on se livrait à lui, sans méfiance et sans arrière pensée; ses conseils étaient toujours bien reçus et très souvent suivis, et ce qu'il avait jugé répréhensible, était bientôt réputé tel et aban­donné. Il arriva pourtant que, dans l'exercice de ce pouvoir qu'il exerçait sans y songer, sa vie passée lui fut opposée par certains de ses camarades, qui prétendaient lui contester le droit de prêcher la douceur et la concorde. Deux grands, comme on désignait les bambins de douze à treize ans dans une classe que l'on quittait ordinairement vers cet âge, deux grands, dis-je se prirent de querelle, en se rendant le matin à l'école, et pour une cause des plus futiles, ainsi qu'il arrive aux enfants et aux hommes. Ils troublèrent l'ordre dans la classe en s'envoyant l'un à l'autre, au mépris des règlements, de petits billets où ils ne se ménageaient pas. Moniteur de l'un d'eux, Jean-Baptiste l'avertit doucement de se calmer, et de ne point donner plus longtemps un mauvais exemple. Un regard courroucé fut la seule réponse qu'il obtint et les injures écrites continuèrent toute la matinée. A peine était-on sur le préau à l'heure du midi, que les deux adversaires reprirent leur querelle, plus animés, bien entendu, l'un contre l'autre, que pendant leurs escarmouches épistolaires. Jean-Baptiste, avec des paroles douces et affectueuses, s'interposa entre eux.

Crois-tu donc, parce que tu es mon moniteur, lui dit celui qu'il avait averti pendant la classe, que je vais t'écouter comme le maître. Ça te va bien, avec ça, de parler de douceur aux autres, toi qui as en autant de querelles qu'il y a peut-être d'enfants dans le village. A ces paroles, un murmure désapprobateur se fit entendre parmi les assistants.

Ce que je dis n'est pas vrai, peut-être ? s'écria le jeune garçon avec plus de violence encore; on sait bien, sans doute, ce qu'était Jean-Baptiste.

On sait mieux encore, dit quelqu'un, ce qu'il est aujourd'hui; et ce qu'on peut te souhaiter, c'est de suivre son exemple.

— En vérité, dit un autre, puisque tu es si méchant pour lui, il a eu grand tort de ne pas te faire punir ce matin, au lieu de se borner à t'avertir si charitablement, et il fera bien de n'y pas manquer tantôt.

— Eh bien! Qu'est-ce que ça me fait ? répliqua l'intraitable garçon qui commençait à être honteux de lui-même, mais qui ne voulait pas qu'on s'en aperçût; qu'il me fasse punir, s'il veut.

— Non, je ne le veux pas, lui dit Jean-Baptiste, affectueux et sou­riant, parce que je suis sûr que tu reconnaîtras tes torts, sans qu'il soit nécessaire que le maître s'en mêle. Tu as bien raison dans ce que tu dis de moi, continua-t-il avec tristesse. J'ai été violent et querel­leur; j'ai eu certainement plus de querelles, je me suis abandonné à plus de violences que toi ; j'ai méconnu souvent, ce que tu n'as pas fait heureusement, l'autorité de mes parents; mais c'est bien parce que j'ai commis toutes ces fautes que je voudrais te les épargner, car je sais de quelles bontés elles sont suivies, comme elles déshonorent et comme elles vous nuisent encore dans l'opinion des hommes, après de longs efforts faits pour se corriger. C'est parce que je sais tout cela, que je voudrais préserver tous ceux que j'aime de marcher sur mes traces. Me pardonnes-tu de n'avoir pas craint, malgré mon passé, de t'exhorter à la paix ?

— Pour ce qui est de moi, Jean-Baptiste, dit l'autre champion après l'avoir entendu, je suis prêt à me réconcilier; c'est te dire assez que je ne méprise pas tes paroles.

— Moi aussi, je suis prêt, dit vaillamment celui dont Jean-Baptiste était le moniteur, en tendant la main à son antagoniste; oublions tout. Jean-Baptiste m'a fait rentrer en moi-même. Pardonne-moi, continua-t-il en s'adressant à celui-ci, ma sotte conduite envers toi ; pour l'amour de toi, je me surveillerai si bien que je n'aurai plus de querelle.

Un bravo général accueillit ce nouveau et si pur triomphe de Jean-Baptiste. Ce n'était pas seulement sur ses camarades que ce jeune gar­çon exerçait un glorieux ascendant; on voyait un vieillard de plus de soixante ans, son grand-père, respecter ses avis et rechercher son approbation. Joseph Granger avait été longtemps, comme le sont trop communément les habitants de nos campagnes, très-indifférent en matière de religion. Jusqu'à son arrivée à Haut-Castel, c'était tout au plus s'il assistait à la messe aux grandes fêtes de l'année, et ce n'était guère que le respect humain qui le conduisait à l'église dans ces solen­nités. Chacun s'y rendant à l'exception de quelques mauvais sujets connus comme tels, il ne voulait pas qu'on le confondit avec eux. Mais, hormis ces jours, l'église ne le voyait jamais, à moins qu'il ne fût convié à une noce ou à un enterrement.

Louise, qui avait conservé des instructions de sa première communion, le goût des choses de Dieu, assistait régulièrement à la messe quand elle était jeune fille, faisait ses pâques, et communiait même à quelques fêtes de la Vierge, en sa qualité de membre d'une confrérie de la sainte Mère de Dieu, établie dans la paroisse. Mariée à un homme qu'elle aimait beaucoup, et qui n'avait pas plus de religion que son père, son zèle pour le ser­vice de Dieu avait connu bien des intermittences, tant qu'elle avait été heureuse. Le malheur avait réveillé sa foi, mais une piété mal assurée ne saurait agir sur les autres. On est timide et lâche dans le commerce des âmes, quand on n'est à Dieu qu'à demi. On recule devant l'apostolat, car on ne se sent en soi aucune des forces vives de l'apôtre.

Quand Louise vint se fixer à Haut-Castel, elle voyait avec tristesse l'indifférence religieuse de son père, sans croire qu'elle avec succès travailler à la vaincre. Elle se considérait comme vue de mission pour une œuvre de ce genre. Un an plus tard, une poutre sereine priva Joseph Oranger de la vue; le désespoir parut un moment avoir égaré sa raison ; l'amour qu'il portait à sa fille et à son petit-fils fut à peine assez fort pour l'empêcher d'attenter à sa vie. Il était consumé d'une noire mélancolie, quand Dieu permit que ses chers et révérés souvenirs fissent choisir à l'abbé Durer Haut-Castel ; pour sa demeure. Ce village, toujours annexé à la commune de Ville-Dieu, n'avait point de pasteur particulier. Louise choisit l'abbé Durer pour confesseur. La famille Granger ne tarda pas à intéresser vive­ment le digne prêtre. Il entreprit la conversion du vieillard ; il y trouva bien des difficultés, et s'il était parvenu à l'époque où com­mence ce récit, à lui faire contracter l'habitude d'entendre la messe les dimanches, il n'avait pas réussi à lui faire accepter son infirmité dans un esprit de soumission à la volonté de Dieu. La Providence suscitait maintenant un nouveau missionnaire dont la parole devait être plus écoutée, quoique moins autorisée. C'était Jean-Baptiste. Quand cet enfant turbulent, impérieux, ennemi de toute règle, fut devenu paisible, soumis, appliqué au travail ; quand de tous côtés arrivèrent à Joseph Granger des louanges sur le compte de celui contre lequel naguère il entendait avec douleur chacun s'élever dans le village; quand il le vit attentif à lui plaire et plus tendre que jamais, les senti­ments qui pouvaient efficacement ajouter à l'empire que Jean-Baptiste exerçait sur lui, la reconnaissance et l'admiration, se joignirent dans son cœur à la tendresse paternelle. Il était reconnaissant de justifier si bien son amour et de mériter ces éloges qu'il était si heureux d'entendre. Il admirait, et plus que de raison peut-être, le courage et la grandeur d'âme de cet enfant de seize ans. Déjà plus d'une fois, depuis le grand changement dont il était témoin, il s'était dit dans ses jours de sombre tristesse :

— Il n'est encore qu'un enfant, et, à ma place, il aurait, je suis sûr, plus de force morale que moi.

Il aimait à le faire parler de Dieu, ce qui n'était pas difficile. L'élo­quence naïve de l'enfant l'attachait, et il ne lui opposait rien, quand il l'entendait lui dire que nous devons nous estimer heureux d'avoir à offrir quelque peine à Dieu. Un soir cependant, que l'entretien roulait sur le même sujet, il lui dit :

— Malgré tout, mon petit prédicateur, je crois que tu serais un peu déconcerté et chagriné, si un matin, tes grands yeux bleus, que je regrette tant de ne plus voir, au lieu de s'ouvrir à la clarté du jour et de jouir du spectacle de la nature, restaient plongés dans les ténè­bres, comme il est arrivé à ton grand-père.

Un moment de silence suivit ces paroles. Louise, émue, arrêta sur son père un regard humide de larmes; Jean-Baptiste se recueillit sans répondre.

Grand-père, dit-il gravement, je me suis interrogé ; et mon âme me répond que je bénirais Dieu dans ces ténèbres, comme je le bénis dans la lumière qui m'environne.

— Non, pas incontinent du moins, répondit le grand-père avec amertume ; va, on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est.

— Incontinent, grand-père, et toujours, répliqua l'enfant d'une voix sereine et ferme ; je le bénirais de m'offrir ce moyen d'expier les fautes de ma vie, je le bénirais de m'enlever à la contemplation de tout ce qui n'est pas lui, pour ne plus me faire vivre que de lui.

— Mais s'il t'abandonnait après t'avoir frappé ?

— M'abandonner, s'écria le jeune garçon surpris et peiné d'une telle supposition, ah! Ce n'est pas possible! Vous savez bien, grand-père, qu'il a pour les affligés un amour de préférence. Ne vous souvenez-vous pas de ces paroles du Psalmiste, citées en chaire dimanche der­nier par l'abbé Durer : « Vous assistez, mon Dieu, celui qui souffre sur le lit de sa douleur, et votre main retourne son lit pour y reposer ses infirmités. » Il ne m'aurait pas frappé pour m'abandonner, mais au contraire pour former avec moi une union plus intime. Je lui dirais : « Me voici, Seigneur, prêt à tout. » L'amour dont il remplirait mon cœur me ferait bien vite oublier mes ténèbres.

— Ah ! mon fils, si tu disais vrai !

— Essayez, grand-père, essayez! dit l'enfant en embrassant tendre­ment le vieillard; aimez bien le bon Dieu, et vous verrez.

Le vieillard répandit des larmes sur le visage de l'enfant. Dès ce moment, on put remarquer une sensible amélioration dans l'humeur  de Joseph Granger. Les accès de noire mélancolie qui attristaient si profondément sa fille, ne reparurent plus. S'il eut encore des jours de tristesse, il n'en eut plus d'abattement, et lui qui jusqu'alors avait toujours répondu aux exhortations de l'abbé Durer touchant la con­fession, qu'il n'était pas assez préparé, on le vit s'approcher de la table sainte, avec sa fille et son petit-fils, à la première fête solennelle que célébra l'Eglise.

 

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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