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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 17:58

LES PLANS DU BARON D’ORBEUIL. (IV)

Le château de Rosenval, ou Rose-en-Val, est un bel édifice du dix-septième siècle, qui porte dans toute son architecture, sa distribution et sa décoration intérieure, le cachet du grand siècle. Dans les apparte­ments, Louis XIV est représenté dans presque tous les actes de sa vie héroïque. Une chambre immense, nommée encore aujourd'hui chambre du roi, le montre à la tête de ses troupes, et notamment au fameux passage du Rhin. Elle porterait plus justement le nom de chambre des batailles, s'il est vrai qu'elle ne doit sa désignation qu'à un séjour de quelques heures qu'y fit le roi Louis XIV encore enfant. Mais tels sont les hommes : avides de distinctions et d'honneurs, ils sacrifient partout, dès que leur vanité est en jeu, la vérité au mensonge. La révolution de 89 respecta le château, ou plutôt l'oublia. Quelques bustes du grand roi, quelques portraits des princes de sa famille furent soigneusement cachés par des serviteurs fidèles, et les possesseurs du château de Rosenval le retrouvèrent en 1814, à peu près dans l'état où ils l'avaient laissé, sauf les ruines qu'avait produites un abandon de vingt et quel­ques années. Ils n'étaient plus assez riches pour habiter cette demeure quasi royale, ni pour entreprendre les réparations considérables qu'elle réclamait. Ils la mirent en vente, et ce fut le comte de Saint-Valéry qui s'en rendit l'acquéreur. Valentine hérita des titres et de l'immense fortune du comte son grand-père. Le baron d'Orbeuil, tuteur de Valen­tine, professait pour sa jeune pupille une respectueuse admiration, et lui portait le plus sincère attachement. Il était venu habiter le château avec sa femme, sa fille, et la gouvernante qui avait élevé Valentine, la respectable madame de Surville. Monsieur d'Orbeuil n'avait qu'un désir, c'était d'utiliser, au profit de Valentine, l'expérience qu'il croyait avoir acquise dans les affaires, et, pour commencer, il voulait procéder à un remaniement général du château, afin d'en doubler, disait-il, et peut-être même d'en tripler la valeur comme propriété. Valentine l'écoutait en souriant, mais bien décidée à préserver Rosenval des améliorations de son tuteur. Il soupirait après l'instant où il lui serait permis de faire résonner le marteau dans tous les coins de l'édifice ; il avait préparé tous les plans, mais le plus difficile restait à faire, il le sentait bien, c'était de leur ménager l'approbation de sa pupille. Il n'en, dormait plus, et hésitait chaque jour devant une ouverture complète de ce qu'il méditait, sous le pressentiment de l'opposition qui lui serait faite non seulement par Valentine, mais par tout le personnel du châ­teau. Un matin cependant, il s'arma de courage, et descendit pour le déjeuner avec une énorme liasse de papiers sous le bras.

— Ah! Papa, lui dit sa fille Anaïs en le voyant paraître, que portez-vous là ? Sont-ce des dessins ?

— Oui, ma fille, ce sont des dessins, dit-il avec quelque importance, ce sont des dessins que je vous montrerai tout à l'heure.

On se mit à table. Le baron se plaignit du froid, bien que la douceur de la température eût permis de tenir les fenêtres ouver­tes, et qu'un bon feu fût allumé dans la vaste cheminée de la salle à manger.

— Vous êtes indisposé, mon oncle ? lui demanda Valentine avec intérêt. Bien qu'il ne fût que son cousin, la jeune fille lui donnait un nom plus tendre.

— Non, ma nièce. Mais le froid qui règne ici, et qu'aucun feu ne peut combattre, m'incommode toujours. Satisfait d'avoir si bien ouvert le passage à la discussion de l'affaire qui l'occupait, il n'eut garde de s'arrêter là :

— Comment, dit-il, en mesurant du regard le plafond, ne régnerait-il pas ici en toute saison une température glaciale ? Considérez un peu quelle hauteur ! Portez les regards autour de vous : quelle étendue ! Nos pères avaient, en vérité, une vanité incroyable; ils se prenaient pour une race de géants! Ainsi, dans ma chambre à coucher, il m'est absolument impossible de distinguer les objets qui se trouvent dans deux extrémités, supposé que j'occupe le milieu. De tels déserts peu­vent-ils être habitables ?

— Mais parfaitement, mon oncle, dit Valentine, et je trouve que nos pères s'entendaient beaucoup mieux que nous en véritable magni­ficence. Ils se logeaient en rois de cet univers, prenant sans compter l'air, l'espace et la lumière ; et nous, malgré le luxe ruineux de nos appartements, nous avons l'air de parvenus, qui ne se sentent pas chez eux, et n'osent se mettre à leur aise. On ne dira point de nous que nous nous sommes pris pour une race de géants, mais bien pour des pygmées.

— Ainsi, ma chère nièce, à nos petites constructions si confortables, où nous avons chaud l'hiver presque sans feu, vous préférez ces salles immenses où le vent se rit de toutes les précautions que vous pouvez prendre pour l'empêcher d'arriver jusqu'à vous, ces galeries sans fin, séjour aimé des hirondelles et des corbeaux, ces longs corridors où !e bruit de vos pas est répété par l'écho ! Ma nièce, permettez-moi de vous dire que votre goût habituel est en défaut.

— J'en appelle à l'assemblée! dit Valentine en riant. Ai-je le mal­heur d'être seule de mon avis ?  Il n'y eut qu'une voix pour condamner le baron qui, accablé sous le poids de ce jugement, tourna vers ses chers dessins un regard d'amour et de douleur.

— Non, dit-il enfin, du ton d'un homme décidé à jouer son atout, et en déroulant ses plans sur la table, au milieu des plats et des assiettes du déjeuner; non, vous ne pourrez donner la préférence à l'ancienne manière de construire, quand vous aurez examiné ces plans, c'est impossible.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria madame d'Orbeuil, une nouvelle façade du château de Rosenval! Eh! Monsieur, vous démolissez le château ?

— On démolit le château ! s'écrièrent à la fois Valentine et Anaïs.

— Eh non ! dit le baron intimidé par ces cris de terreur; je change seulement quelque peu sa disposition extérieure. Ainsi, Rosenval, au lieu de présenter un fer-à-cheval un peu irrégulier, mesdames, ne vous déplaise, je l'ai bien constaté l'autre jour, offrira un carré parfait; puis sa façade, sans aucun exhaussement, comptera un étage de plus, comme vous le voyez ici, et le château sera éclairé par autant de fenêtres qu'il y a de jours dans l'année, ce qui ne laissera pas d'être piquant.

— A quoi bon tant de fenêtres ? dit madame d'Orbeuil.

— Mais pour donner du jour, madame, aux nouveaux apparte­ments. C'est incroyable, continua-t-il en s'animant, le parti que j'ai en tirer de ce vieux château. D'un seul coup, j'en triple la valeur, pour vous donner une preuve de ce qu'il devient dans mes mains, combien pensez-vous que j'aie su tirer de pièces de la salle où nous sommes ? Quatre, mesdames, quatre et de fortes belles, je vous assure. Tenez, vous les  voyez ici, sur le plan du rez-de-chaussée : salle à manger, salon pour les jours ordinaires, quand nous sommes entre nous, cabinet d'étude, et bibliothèque. Eh bien! Mesdames, que dites-vous de cela ? demanda-t-il en se frottant les mains.

— Pour moi, répondit la baronne, je dis qu'il serait très regrettable que cette belle salle fût transformée comme elle l'est sur vos plans.

— On voit bien que vous n'entendez rien, madame, au grand art de bâtir, dit le baron avec un peu d'aigreur.

— Plût à Dieu, murmura sa femme, que vous eussiez toujours pensé ne pas vous y entendre plus que moi!

Valentine, immobile devant les plans, rêvait aux moyens de détacher le baron de la bizarre idée qui s'était emparée de lui, et s'affligeait en même temps, à la vue de ces volumineux dessins, de toute la peine qu'il avait prise en pure perte. Madame de Surville, la digne gouvernante de Valentine, eut la curiosité de savoir ce qu'il avait fait de la chambre du roi, et du grand salon de réception. A peine le lui eut-elle demandé, qu'il s'écria :

— Deux appartements complets, madame, deux appartements. Et il se mit en devoir de lui montrer les plans.

— Mais, mon oncle, dit enfin Valentine, je n'ai pas du tout l'inten­tion de faire reconstruire le château; je n'ai même pas pensé a aucun changement dans sa distribution intérieure.

— Ma chère nièce, réfléchissez qu'en suivant mes plans, vous serez non-seulement logée plus confortablement, mais que la valeur da votre immeuble sera décuplée, peut-être, dans le cas de vente; ça n'est pas là, ce me semble, une médiocre considération.

— Mais je ne le vendrai pas, j'espère; et si mes héritiers vendent après moi, ils se contenteront de la valeur telle quelle de ce pauvre vieux château, dont vous menacez si sérieusement l'existence.

— Vous refusez, dit le baron en roulant ses plans avec tristesse, à transformer cette froide et inconfortable demeure en un vrai paradis terrestre!

— Mais, monsieur, dit madame d'Orbeuil avec un peu d'impatience, vous oubliez trop que vous êtes seul de votre avis.

— Vos plans sont très-bien faits, mon oncle, dit Valentine; ils ma paraissent indiquer une parfaite-connaissance de l'architecture, et me font naître la pensée d'employer votre talent, si vous le permettez, à des constructions que je projette.

Elle essayait, dans sa bonté toujours si délicate, d'adoucir, pour le baron, l'échec qu'il essuyait, quoi qu’avec un peu plus de sagacité, il eût bien pu s'en tenir assuré d'avance.

— N'est-il pas vrai, mesdames, continua-t-elle, qu'ils sont admirablement faits ? Et n'est-il pas étonnant que mon oncle ait pu les exécu­ter en si peu de temps ?

— J'ai travaillé jour et nuit, je puis le dire, depuis notre arrivée ici, dit le baron un peu consolé par cet éloge donné à son talent, d'architecte. Mais quels sont vos projets, ma nièce? demanda-t-il.

— De faire construire de nouvelles écoles, plus vastes et mieux entendues que celles qui existent, répondit Valentine. J'ai aussi l'intention de doter Ville-Dieu, et les communes environnantes, d'un hospice, pouvant servir en même temps d'asile pour la vieillesse.

— Je vois déjà ce qui vous convient, dit le baron en se frottant les mains d'un air de satisfaction; je vais sans tarder me mettre à l'œuvre.

— Ah ! Vous avez encore bien du temps devant vous, dit en souriant Valentine; ce n'est pas avant deux ou trois ans que nous pourrons commencer ces grandes entreprises.

— Je sais, je sais, dit le baron avec un peu d'émotion, puisque pour moi vous avez...

— Pas un mot de plus, mon cher oncle, si vous m'aimez un peu.

— Je m'arrête, dès que vous l'exigez. Je ne pensais pas non plus, continua-t-il en replaçant ses plans sous son bras, que ceux-ci, s'ils étaient agréés, pussent être exécutés immédiatement; je voulais seu­lement que, le moment arrivé, on n'eût aucune incertitude sur la nature des changements à opérer. Ainsi ce château restera ce qu'il est. Tant pis! Je vais dès demain m'occuper de vos futures construc­tions, afin qu'au jour où vous les commencerez, elles ne laissent rien à désirer.

La pensée que ces nouveaux plans lui étaient commandés, qu'il pouvait y travailler avec une espérance fondée de les voir un jour exécutés, lui rendit toute sa bonne humeur; il quitta le salon tout à fait consolé de sa défaite. Anaïs ne pouvait lui pardonner !e dessein destructeur qu'il avait eu contre le château, et n'eût été le respect qu'elle lui devait, dès qu'il ouvrit la bouche sur ce sujet, elle eût sans doute protesté très vivement; mais elle ne put se taire, dès qu'il eut quitté la salle à manger.

— Vous figurez-vous pareille chose, mesdames ? Ce beau château sous le marteau des démolisseurs ! Cher Rosenval, de quel destin te menaçait-on ! Ce que n'ont pas fait les hommes en 1793, dit-elle avec une chaleur comique, mon père, un être doux, paisible, bon, a voulu le faire ! Sans nous tu périssais, noble édifice d'un noble temps, non dans un jour de fièvre populaire, mais...

— Dans un jour de fièvre d'architecture, interrompit Valentine en souriant, vous voyez que le démolisseur aurait eu aussi son excuse.

— Il n'est pas possible avec vous, dit Anaïs d'un ton plaisant, de garder rancune à personne; vous découvrez aux plus coupables des motifs d'absolution. Mais quelle qu'eut été sa fièvre du moment, le démolisseur de Rosenval n'aurait jamais trouvé grâce devant moi.

— A propos de ce nom de Rosenval tout parfumé de poésie, dit madame d'Orbeuil, vous nous avez promis, ma chère Valentine, le récit d'une légende à laquelle se rattache, nous avez-vous dit, je crois, l'origine du château ?

— Ah! Je me le rappelle, dit Anaïs vite, ma bonne Valentine, un gentil récit, ne fût-ce que pour apaiser l'agitation où m'a laissée la proposition de mon père.

— Ce que vous traitez, mesdames, si légèrement de légende, est uns histoire, une vraie histoire, dit gaiement Valentine.

— Ah! dit Anaïs, je vais y prendre encore bien plus d'intérêt. Devrons-nous pleurer ?

— Vous serez libre d'agir sur ce point comme il vous conviendra; je n'exige pas un succès de larmes, mais je crois, mesdames, que nous ferons bien de passer au salon, afin que vous puissiez au moins pleurer commodément, si l'occasion s'en présente.

La proposition fut agréée. Les quatre dames se rendirent dans le salon voisin, où elles avaient coutume de se réunir pour quelques heures, après le déjeuner; chacune d'elles reprit l'ouvrage qu'elle y avait laissé la veille, et quand elles furent établies dans les vastes fauteuils qui garnissaient le salon, Valentine commença son récit.

— C'était pendant les guerres de la Fronde, dit-elle. Vous savez, mesdames, comme la haine qu'on portait au Mazarin, ainsi qu'on disait alors, avait partagé la France en deux camps opposés où se voyaient également une armée, des princes du sang, les généraux et une foule de citoyens recommandables, mais où ne flottait pas égale­ment la bannière royale. C'en était assez pour imprimer sur l'un des deux un honteux stigmate, celui de l'infidélité au souverain, et de la trahison envers la patrie.

Les honnêtes gens qui s'y étaient laissé entraîner le sentaient bien, et la plupart n'attendaient qu'une occasion favorable pour faire leur soumission.   (A suivre)

 

 

 Le comte de Saint-André était de ce nombre; son attachement au prince de Condé l'avait poussé parmi les révoltés; mais sa conscience ne cessait de lui reprocher sa faiblesse, et dès les premières ouvertures d'accommodement qui lui furent faites de la part de la cour, il alla trouver le prince de Condé et lui demanda la permission de se retirer, pour reprendre sa place dans l'armée royale, à la tête de laquelle, ajouta-t-il, il espérait voir bientôt le prince lui-même. Condé était déjà las de cette guerre, mais l'orgueil qui l'em­pêchait de faire sa soumission le poussa peu après à la funeste résolution de se joindre aux Espagnols dans les Pays-Bas.

« Le comte de Saint-André s'efforça de racheter par ses services la faute qu'il avait commise; il combattit avec éclat les ennemis de la France sous Turenne; il les combattit plus tard sous Condé, quand celui-ci, réconcilié avec son souverain, fut redevenu le héros de Fribourg et de Rocroi. Atteint de blessures fort graves qui, mal cica­trisées, le contraignirent, jeune encore, à se retirer du service, le roi, comme témoignage de sa satisfaction, lui confia le gouvernement de l'Artois, et le nouveau gouverneur partagea sa résidence entre Saint-Orner et Arras. Il s'occupa avec conscience de ses fonctions qui n'étaient point sans difficultés dans une province si récemment fran­çaise. Il attira la bénédiction des peuples et les louanges du grand roi sur sa paternelle et intelligente administration. On s'attache aux lieux où l'on fait des heureux; le comte se promit de ne pas quitter l'Artois, lors même qu'il cesserait de le gouverner. Il voulut se créer une retraite qui pût un jour satisfaire tous ses goûts, mais il n'avait pu encore se décider sur la situation, quand sa fortune l'amena dans ce vallon. Je n'essaierai pas de vous décrire la contrée où nous sommes, vous la connaissez comme moi; elle était peut-être alors plus boisée qu'aujourd'hui, et la forêt surtout devait avoir plus d'étendue. Mais Haut-Castel existait déjà à l'état de ruines; c'est le comte qui, plus tard, fit restaurer la tour, la chapelle et la grande salle dite des Chevaliers, telles que nous voyons tout cela encore aujourd'hui. Le comte, charmé de l'aspect du pays comme de la solitude qui l'environnait, mit son cheval au pas pour mieux jouir des beautés naturelles qui s'offraient à lui. Il oublia les heures dans cette promenade solitaire, et ne s'aperçut qu'il l'avait trop prolongée qu'au besoin impérieux qu'éprouva tout à coup son estomac. Loin de toute habitation, il ne pouvait espérer de satisfaire son appétit et se disposait à regagner Saint-Omer au galop, quand son cheval perdit un fer. Le comte sentit poindre sa mauvaise humeur, il s'en prit à la pauvre bête, il s'en prit aux hommes qui s'obstinaient à ne point paraître dans la solitude où il se trouvait, il s'en fût peut-être pris au Ciel même, s'il n'eût été un des hommes les plus religieux de la province.

« La nuit approchait; il ne savait pas au juste à quelle distança il était de Saint-Omer, et il dut même reconnaître qu'il avait perdu sa route. Il était à l'entrée de la forêt que vous voyez d'ici, là-bas du côté droit. Il attache son cheval à un des premiers arbres qui la bor­dent, et se met à la recherche d'un bûcheron avec l'intention de l'envoyer au plus prochain village pour faire mettre un nouveau fer à son cheval. Il pénétrait toujours plus avant dans la forêt sans rencontrer personne, et succombait à la fatigue et à la faim, quand il entendit dans l'éloignement une voix fraîche déjeune fille s'écrier : " Père, votre souper est prêt; rentrez vite. » A ces mots, le comte ranima ses forces, et l'espoir de prendre part à ce souper lui fit crier aussi fortement qu'il le put : «Un voyageur égaré demande l'hospita­lité ! » A peine avait-il parlé qu'un homme d'une soixantaine d'années, sortant d'un taillis voisin, vint à lui : « Ma foi, dit cet homme, la Providence n'est jamais en défaut; vous êtes égaré, et ma maison est à deux pas; entrez, vous vous y reposerez, et je vous remettrai ensuite sur votre route. — J'ai grand'faim, mon ami, dit le comte, pouvez-vous me donner à manger ? — Comment donc! Vous allez sou­per avec nous! » Et le comte fut conduit dans une petite bicoque cachée dans l'épaisseur du bois. Une jeune fille de dix-huit ans qui s'y trouvait, ouvrit des grands yeux à la vue de l'étranger. « Rosé, lui dit l'hôte du comte, dispose tout pour bien traiter ce seigneur, qui s'est égaré dans notre contrée. »

La jeune fille obéit avec empressement, et le comte ne tarda pas, assis entre ses deux hôtes, à prendra sa part d'un souper qui lui parut délicieux. On causa pendant le sou­per, et le comte reconnut dans Pierre Duterray son hôte, un soldat qui avait servi dans son corps, alors qu'il faisait partie de l'armée de Condé, pendant les guerres de la Fronde. Il lui rappela les affaires où ils s'étaient trouvés ensemble, et cita les actions d'éclat qui avaient mérité à Pierre Duterray l'attention de ses chefs. Celui-ci écoutait ces récits avec une silencieuse reconnaissance pour un si fidèle souvenir, et se tirait la moustache de dépit de n'avoir pas reconnu tout d'abord son ancien capitaine. Son mécontentement contre lui-même éclata enfin; il se prodigua les épithêtes les moins flatteuses. « Modère-toi, lui dit le comte, vingt ans changent bien un homme, surtout quand on l'a connu dans sa première jeunesse. Qu'avais-je alors? Dix-neuf ans à peine. Il n'est pas surprenant que tu ne m'aies pas reconnu. Mais que fais-tu ici, caché au fond d'un bois, comme un homme qui n'ose pas se montrer? — Ce n'est pas, au moins, répondit Pierre avec une noble fierté, que j'aie besoin d'éviter les regards de personne. » Et il raconta comme quoi, privé de toutes ressources à la mort de sa femme, dont la petite fortune s'était éteinte avec elle, il avait obtenu du comte de Castol-Villars, un autre de ses chefs du temps de la Fronde, la place de garde, en Artois, des propriétés forestières de ce seigneur. « Ce n'est pas un magnifique emploi, dit-il en terminant, car monsieur de Castel-Viliars a peu de chose ici, mais enfin cela nous fait vivre tant bien que mal, ma fille et moi. »

« Il était difficile de voir une créature aussi ravissante que Rosé Duterray. Les bois où elle vivait semblaient lui avoir communiqué  leur fraîcheur et leur poésie. Rosé parla peu, mais ce qu'elle dit parut au comte rempli d'agrément et de raison. « Qu'elle est bien nommée ! se disait-il; elle est vraiment sœur, par la beauté et la grâce, de la fleur qui porte son nom. » Il passa la nuit dans la maisonnette où le meilleur lit lui fut abandonné. Le lendemain, de bon matin, Pierre Duterray partit avec le cheval de son hôte pour le plus prochain village, afin que la bête fût mise en état de regagner Saint-Omer. Il arriva sans encombre chez le maréchal ferrant, mais à peine il en était sorti, qu'il fût arrêté, et fort rudement mené par des hommes qui l'accusèrent d'avoir volé l'animal favori de Son Excellence, le maréchal gouverneur. Dès la veille au soir, les serviteurs et les officiers de la maison du comte s'étaient mis en campagne, inquiets de son absence prolongée, et c'étaient eux qui, reconnaissant la mon­ture de leur maître, avaient arrêté l'ancien soldat de la Fronde. Pierre Duterray protestait vainement que ce n'était point le cheval du gouverneur de l'Artois, mais celui d'un brave officier, sous lequel il avait autrefois servi; il ne pouvait convaincre personne, chacun ayant reconnu trop positivement la monture du gouverneur. On forma sur le pauvre Duterray les plus injurieux soupçons; on alla jusqu'à le soupçonner d'un assassinat. Une brigade de la maréchaussée fut chargée de le conduire à Saint-Omer, tandis qu'une autre, ayant à sa tête un officier de la maison du comte, se rendit au domicile du brave homme, pour y faire des perquisitions. On eut peine à le dérober à la vindicte publique, quand le bruit qu'il était l'assassin présumé du gou­verneur se fut répandu dans la ville. Le peuple fit mine un moment de vouloir enfoncer les portes de la prison où on l'avait conduit, et il ne fut contenu que par l'appareil militaire qui y fut aussitôt déployé. Le pauvre Pierre ne savait trop quelle serait la fin de sa triste aventure; il se demandait s'il avait reçu chez lui, la veille, un assassin ou un honnête homme, et s'il devait être victime de son hos­pitalité. Il se voyait sous le coup d'une accusation capitale, et les procédés de la justice pour arriver à la connaissance do la vérité, ne lui paraissaient pas très rassurants.

« Rosé Duterray mise à son aise par l'aimable simplicité du comte, lui avait proposé de s'asseoir avec elle, à la porte de la maisonnette, pour jouir de la fraîcheur et du parfum des bois. Tout en travaillant à un ouvrage de femme, elle l'entretenait dans un langage gracieux et naïf des habitudes de sa vie et de la bonté de son père, quand un cliquetis d'armes se fit entendre à une courte distance; effrayée, elle se leva soudain et le comte suivit son exemple. Il fit quelques pas en avant, pour connaître les survenants; mais au même instant, il vit des soldats déboucher de tous côtés, et s'avancer sur lui et sur Rosé comme pour les faire prisonniers. La jeune fille, pâle d'effroi, se réfu­gia dans ses bras. « Qu'est-ce qu'il y a ? Que voulez-vous ? dit le comte; vous commettez sans doute une erreur ? » Il avait à peine achevé ces mots qu'un brigadier, le saisissant au collet, s'écria : « De par le roi, je vous arrête ! »

  Par un mouvement involontaire, le comte avait porté la main sur la garde de son épée, quand un officier de sa maison, qui suivait la maréchaussée, accourut précipitamment, et dit au brigadier : « Que faites-vous ? Respectez monseigneur! » Le pauvre homme se confondit aussitôt en excuses, et Rosé s'éloigna de quelques pas de celui auprès duquel elle avait cherché un refuge. « M'expliquerez-vous, messieurs, dit le comte, ce que signifie votre présence ici ? ». On le lui apprit, et s'il fut touché des marques d'intérêt qu'on lui prodiguait depuis la veille, il fut indigné du traitement qu'on avait fait subir au père de Rosé. « A Saint-Omer, messieurs ! dit-il, hâtez-vous d'aller rendre la liberté à ce brave homme, et laissez-nous deux chevaux pour mademoiselle et pour moi. » Ses ordres furent exécutés, les soldats partirent au galop, et, peu après, il partit lui-même en compagnie de Rosé. Ils avaient dépassé les deux tiers de leur course, quand d'un nuage de poussière qui s'élevait au loin devant eux, ils virent sortir une multitude d'hommes à pied et à cheval, qui firent retentir l'air de mille vivats, dès qu'ils eurent reconnu le comte. C'était la popu­lation de Saint-Omer qui s'était portée au-devant de lui, et témoignait ainsi sa joie de le revoir. Il remercia ces braves gens avec un profond attendrissement. On lui avait amené sa voiture où il monta, après y avoir fait prendre place à sa compagne de voyage. De retour à son hôtel, il manda Pierre Duterray qui avait été délivré de prison, et qui ne comprenait encore autre chose à ce qui se passait, sinon qu'on ne le soupçonnait plus d'aucun crime, et que le gouverneur était retrouvé. Il pleura de joie en revoyant sa fille dont il s'était cru séparé pour longtemps, et demeura confondu de reconnaître dans le gouverneur de la province, le capitaine avec lequel il avait soupe la veille. « Pierre, dit le comte au brave Duterray, tu ne me quitteras plus, tu dirigeras ma maison, tu y feras ce que tu voudras, peu im­porte, pourvu que tu ne me quittes pas ; et je vais placer ta fille auprès d'une femme de mérite qui la traitera comme la sienne. » Le comte obtint de monsieur de Castel-Villars la cession de la petite forêt dont la garde avait été confiée à Pierre Duterray, et il réussit à se rendre l'acquéreur de tout le reste de la vallée. Il fit aussitôt construire ce château non loin des ruines de l'ancien, qui avait été détruit pendant les guerres de l'Allemagne avec la France, et lui donna la forme d'un fer à cheval, en mémoire de l'incident qui avait amené sa rencontre avec Rosé et son père. Par affection pour la première, il donna le nom de Rose-en-Val à sa nouvelle habitation, où il vint passer ses étés, avec cette même Rosé devenue sa femme. Elle ne lui avait apporté d'autre noblesse que ses vertus, d'autres richesses que sa bonté; mais Dieu l'avait sous ce rapport si libéralement dotée, que chacun avait félicité le comte de son choix, et que personne n'avait songé à le lui imputer comme une tache à sa gloire. Le grand roi lui-même ne dédaigna pas de joindre ses félicitations à toutes celles que le comte avait reçues, quand, l'année qui suivit son mariage, la maréchale comtesse de Saint-André avait été présentée à la cour de Versailles. Elle fut admirée pour sa grâce et sa distinction, dans ce lieu qui était l'école la .plus parfaite de la politesse et de l'élégance. Telle est l'ori­gine du nom de Rosenval, origine qui en vaut bien une autre, ajouta Valeutine en plaisantant, et qui nous prouve que la beauté et la vertu font quelquefois leur chemin dans le monde. »

J'aime plus que jamais, dit Anaïs, ce nom de Rosenval. Une question seulement : Pierre Duterray jouit-il longtemps du bonheur de sa fille ?

— L'histoire dit, répondit Valentine, que le brave Pierre Duterray crut devoir adresser quelques représentations au comte, sur la dis­proportion d'une telle alliance, quand celui-ci lui demanda la main de sa fille, mais que lorsqu'il vit que le comte ne s'était décidé qu'après de mûres et longues réflexions, il laissa faire la Providence, et s'aban­donna ingénument à la joie de posséder une fille assez sage, assez belle pour devenir la femme d'un des plus grands seigneurs de la France. L'histoire ajoute encore, et ceci pour votre plus grande satis­faction, ma chère Anaïs, qu'il parvint à une extrême vieillesse, et qu'il bénissait en mourant trois générations de fils.

— Mon enfant, dit madame de Surville à sa chère pupille, il est, je crois, l'heure que vous avez désignée pour vous rendre chez cette pauvre femme dont le mari s'est blessé hier.

Valentine se leva aussitôt pour quitter le salon; chacune des autres dames avait également réglé l'emploi de son après-midi, et l'on sa sépara pour ne plus se revoir qu'au dîner.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                      Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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