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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 15:13

LA QUATRIÈME PAROLE

Depuis midi jusqu'à trois heures, une obscurité extraordi­naire s'étendit sur toute la région, car la nature, par sym­pathie pour son Créateur, refusa d'éclairer de sa lumière le crime de déicide. Le genre humain, ayant condamné la Lu­mière du monde, perdait momentanément le symbole cos­mique de cette lumière qu'est le soleil. A Bethléem, où Jésus était né au milieu de la nuit, les cieux avaient brillé soudain d'une grande lumière. Au Calvaire, alors qu'il entrait dans l'ignominie de Son Crucifiement en plein jour, les cieux étaient privés de lumière. Le prophète Amos avait dit, quelques siècles plus tôt : « Jour de jugement, dit le Seigneur Dieu : où le soleil se couchera en plein midi, et la terre se couvrira de ténèbres en plein jour. » (Amos, 8, 9.)

Nôtre-Seigneur entrait dans la seconde phase de Ses souf­frances. Le fait d'être cloué sur la Croix provoquait les dou­leurs particulières à ce genre de supplice. Son Sang se coagu­lait là où il ne pouvait plus couler librement; la fièvre consumait le corps ; les épines, malédiction de la terre, étaient maintenant couvertes du sang versé pour la malédiction du péché. Un calme inaccoutumé, assez normal dans l'obscurité, devenait effrayant dans l'anormale obscurité d'un plein midi. Lorsque Judas était venu avec sa bande pour arrêter Jésus dans le jardin, Nôtre-Seigneur lui avait dit que c'était main­tenant son heure et « le pouvoir des ténèbres ». Cependant, ces ténèbres ne signifiaient pas seulement que les hommes chassaient la Lumière qui éclairait tout homme venant en ce monde, mais aussi que le Christ Se refusait à Lui-même, pour le moment, la lumière et la consolation de Sa Divinité. La souffrance venant du corps atteignait maintenant l'esprit et l'âme, tandis qu'il poussait un grand cri : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi M'as-tu abandonné? » (Matthieu 27, 46.)

A ce moment de Son Crucifiement, Nôtre-Seigneur redisait le Psaume qui s'appliquait à Lui, bien qu'il ait été écrit des siècles plus tôt: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?...

Et Moi, ver et non pas homme, honte du genre humain, rebut du peuple, tous ceux qui Me voient Me bafouent, ils ricanent et hochent la tête : « Il s'est remis au Seigneur, qu'il Le libère ! Qu'il Le délivre, puisqu'il est Son ami. » ... Des taureaux nombreux Me cernent, de fortes bêtes de Basan M'encerclent; contre Moi bâille leur gueule, lions lacérant et rugissant. Ces gens Me toisent, Me surveillent. Je suis comme l'eau qui s'écoule, et tous Mes os se disloquent; Mon cœur est pareil à la cire, il fond au milieu de Mes entrailles; Mon palais est sec comme un tesson, et Ma langue est collée à la mâchoire. Des chiens nombreux Me cernent, une bande de vauriens M'assaille; ils Me percent les mains et les pieds, et Me couchent dans la poussière de la mort. Je peux compter tous Mes os; ces gens Me toisent, Me surveillent. (Psaume 21, 1, 3, 5-8.)

Le trait remarquable des souffrances de Nôtre-Seigneur, révélé par ce Psaume, c'est Sa désolation et Son abandon. Le divin Fils appelle Son Père « Mon Dieu » en contraste avec la prière qui avait appris aux hommes à dire : « Notre Père qui êtes aux cieux ». Ce n'était point parce que Sa nature humaine était séparée de Sa nature divine, car cela était im­possible. C'était plutôt quelque chose comme ce qui se produit souvent en montagne, où le soleil et sa chaleur sont cachés à la base par des nuages, tandis que le sommet est baigné par une radieuse lumière ; ainsi, en prenant sur Lui les péchés du monde, le Christ avait-Il voulu une sorte de retrait de la face de Son Père et de toute consolation divine. Le péché a des effets d'ordre physique, et Jésus les subissait dans Ses mains et Ses pieds transpercés; le péché a également des consé­quences d'ordre moral, et Il les avait exprimés dans Son Agonie au jardin de Gethsémani; enfin, le péché a des effets d'ordre spirituel comme le sentiment de l'abandon, de la sépa­ration de Dieu, de l'isolement. En ce moment même, ce que Jésus voulait éprouver personnellement, c'était cet effet prin­cipal du péché qu'est le sentiment de l'abandon.

L'homme rejetait Dieu, Jésus voulait à présent éprouver ce rejet. L'homme se séparait de Dieu, alors Celui qui était Dieu uni personnellement avec la nature humaine, voulait éprouver en Sa nature humaine ce terrible arrachement de la séparation, comme s'il était Lui-même coupable. La terre L'avait déjà abandonné en L'élevant au-dessus d'elle sur la Croix. Le ciel L'avait déjà abandonné en se voilant de ténèbres. Et cependant, suspendu comme Il l'était entre les deux, le Christ les unissait l'un à l'autre. Dans ce cri de Jésus se rassemblaient tous les sentiments du cœur humain qui traduisent la nostalgie de Dieu : le délaissement de l'athée, du sceptique, du pessimiste, des pécheurs qui se haïssent eux-mêmes tout en haïssant la vertu, et de tous ceux qui ne savent pas s'élever au-dessus de la chair, car c'est déjà l'enfer que de vivre sans amour. C'était bien le moment de pousser ce cri de détresse alors que, suspendu par les clous, le Sauveur Se tenait au bord de l'enfer à la place de tous les pécheurs. Comme Il entrait dans l'ultime châtiment du péché, qui est la séparation de Dieu, il convenait que Ses yeux s'emplissent d'ombre et que Son âme éprouve le délais­sement.

Dans chacune des autres paroles, Jésus avait agi en Média­teur-Dieu : la première avait été un plaidoyer en faveur des pécheurs en général; la seconde anticipait sur Son rôle final de la fin du monde, lorsqu'il séparerait les bons d'avec les mauvais; la troisième était du Médiateur assignant une maternité spirituelle à l'humanité rachetée. A présent, la quatrième parole était une médiation pour l'humanité péche­resse. Pour le moment, Dieu et Son Fils se trouvaient l'Un contre l'Autre. L'Ancien Testament avait prophétisé que Celui qui pendait à un arbre était maudit; l'obscurité expri­mait cette brûlante malédiction que le Christ écarterait en la supportant, pour en triompher dans Sa glorieuse Résurrec­tion. Un des plus grands dons que Dieu ait faits à l'homme est la lumière, dont Il a dit Lui-même qu'elle doit luire sur les justes et sur les méchants; mais, en qualité de médiateur et d'intercesseur pour le vide et l'obscurité des cœurs pécheurs, le Sauveur Se refusait à Lui-même ce premier don de la lumière.

L'histoire des rapports de Dieu avec l'homme a commencé, dans l'Ancien Testament, lorsque la lumière fut créée, et l'histoire finira, au Jugement dernier, lorsque le soleil et la lune s'obscurciront, lorsque les étoiles cesseront de briller, lorsque les cieux se couvriront du manteau de l'éternelle nuit. En ce midi exceptionnel le Fils de Dieu Se tenait entre la lumière créée et la nuit absolue à laquelle le mal sera condamné. Il ressentait en Lui les tensions de l'histoire : la Lumière est venue dans les ténèbres, et les ténèbres ne L'ont pas comprise. Au moment de la mort, il y a des personnes qui voient le résumé de toute leur vie ; ainsi le Christ voyait-Il, récapitulée en Lui-même, toute l'histoire, tandis que les ténèbres du péché avaient leur instant de triomphe. Le bouc émissaire, sur lequel les prêtres de l'Ancienne Loi imposaient les mains, avant de le chasser dans le désert, était reproduit en Celui qui était descendu aux portes mêmes de l'enfer. Le mal coupe tout fil qui relie l'homme à Dieu, pose des bar­rières en travers de toutes les avenues qui conduisent à Lui, et ferme tous les aqueducs qui pourraient apporter à l'homme un soutien dans sa marche vers Dieu. Le Christ, à présent, ressentait le même déchirement que s'il avait Lui-même délié le lien qui unissait la vie humaine à la Vie divine. L'agonie physique du Crucifiement n'était rien à côté de cette agonie morale qu'il avait prise sur Lui. C'est le péché qui introduit les ténèbres dans les âmes.

Le cri poussé par le Christ était le cri de la détresse qu'il éprouvait à Se trouver à la place d'un pécheur, mais ce n'était pas un cri de désespoir. L'âme qui désespère ne crie jamais vers Dieu. Les souffrances les plus aiguës de la faim ne sont pas celles d'un mourant qui est déjà complètement épuisé, mais celles de l'homme qui lutte pour sauver sa vie avec toute la force qu'il a encore, ainsi la détresse était-elle ressentie avec une acuité unique, non par un athée ou un impie, mais par le plus saint de tous les hommes, le Seigneur en Croix. La plus grande agonie morale du monde et la cause de bien des désordres psychiques, c'est que les esprits, les âmes et les cœurs sont privés de Dieu. Un tel vide ne trou­verait jamais de consolation, si le Sauveur n'avait pas éprouvé tout cela comme sien. A partir de ce moment, aucun athée ne pourra jamais dire, dans son délaissement, qu'il ne sait pas ce que c'est que d'être sans Dieu! Le Christ ressentit comme sien ce vide de l'humanité causé par le péché. S'il le proclama à haute voix, ce n'était point pour traduire le désespoir, mais au contraire pour affirmer l'espérance que le soleil reparaîtrait et dissiperait les ténèbres.

Extrait de : LA VIE DE JÉSUS. Mgr Fulton J. Sheen (1960)

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Published by elogofioupiou - dans Prières et m
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