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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 20:09

Tu ne feras pas de moi un renégat

Je serais fou, si je voulais échanger l'or de la pure doctrine de l'Évangile contre le plomb de l'Islam… Expérience de Vincent de Paul comme esclave… Par la barbe du Prophète, affirma le pêcheur, l'aspect est trompeur. En tout cas, mon esclave est extraordinairement robuste, c'est un véritable géant par la force.

— Tu ne saurais me tromper, ce garçon (Vincent) est malade et aura besoin de longs soins avant de pouvoir se rendre utile. Je suis médecin et je m'y connais. Qu'est-ce que c'est que ce chiffon à sa jambe ? Est-ce qu'il est blessé ?

— Une simple écorchure, ce n'est pas la peine d'en parler.

— Je vais m'en rendre compte. Le Hekim défit le pansement, examina la blessure et en pressant fit sortir du pus. Voilà quelque chose qui n'est pas beau. Non, garde ton esclave, je n'en veux pas. »

Le pêcheur leva les bras au ciel, s'arracha la barbe et jura que la blessure serait complètement guérie en peu de jours.

Vincent, qui n'avait appris encore auprès de son maître que quelques mots d'arabe, ne comprenait pas grand-chose à la discussion. Toutefois il remarqua bientôt qu'il ne déplaisait pas au Hekim. Le médecin en effet avait vite reconnu qu'il avait devant lui un homme intelligent et cultivé qui paraissait convenir à ses projets.

Finalement on tomba d'accord, bien que le pêcheur jurât avec force lamentations qu'il avait payé beaucoup plus cher son esclave qu'il ne le vendait à présent et qu'il ne retrouverait jamais un valet aussi adroit. C'était par pure complaisance qu'il s'en débarrassait.

Une bourse changea de mains et Vincent, portant la corbeille de maquereaux, marcha clopin-clopant derrière son nouveau maître.

Il remarqua bientôt qu'il n'avait pas perdu au change. Son nouveau propriétaire était au fond un homme bienveillant et humain. Il lui accordait le repos nécessaire et par une bonne nourriture le remit bientôt sur pied en guérissant sa blessure.

Elle ne lui faisait mal désormais qu'au changement de temps.

Mais comme sans doute un nerf avait été atteint, il boita dès lors toute sa vie.

« C'est bien fait pour moi », soupirait Vincent avec contrition, en se rappelant que jadis il avait eu honte de son père à cause de la même infirmité.

Le Hekim le conduisit dans une cave où il avait installé un laboratoire. Sur une douzaine de foyers cuisaient et bouillaient d'innombrables cornues et creusets. Vincent reconnut vite qu'il se trouvait dans l'officine d'un alchimiste.

Il eut pour tâche d'entretenir constamment le feu dans les foyers et d'attiser sans cesse la flamme avec un soufflet. Le plus pénible était de supporter cette chaleur continuelle et de respirer ces vapeurs sulfureuses et méphitiques.

Comme le médecin parlait couramment latin, il était facile de se comprendre. Bientôt Vincent apprit assez d'arabe pour pouvoir s'entretenir aussi en cette langue avec son maître.

Le Hekim lui expliqua qu'il cherchait depuis cinquante ans la pierre philosophale, à l'aide de laquelle il pourrait aisément transformer en métaux précieux les matières viles. Il montra à son esclave une quantité de livres latins et arabes, d'épais volumes aux titres étranges. Il y avait des ouvrages attribués au roi de l'ancienne Égypte, Hermès Trismégiste. Il y avait également le Liber de Alchimia - Livre sur l'Alchimie, provenant soi-disant d'Albert le Grand.

Bientôt le médecin s'attacha à son esclave devenu son homme de confiance, comme s'il était son propre fils. Mais il était d'autant plus peiné que Vincent appartenait aux infidèles et se refusait opiniâtrement à prier Allah et son Prophète.

Lui-même était un homme pieux et il interrompait immédia­tement son travail, chaque fois que, du haut du minaret de la mosquée voisine, le muezzin faisait entendre son appel à la prière. Alors il se prosternait sur un tapis et récitait les invocations prescrites.

Sur sa demande instante, Vincent lut le Coran, mais il refermait toujours le livre avec un sourire attristé et comme l'Arabe lui demandait s'il ne reconnaissait pas dans les sourates du Prophète la plus pure vérité, i1 répondit :

« Si tu avais de l'or, Effendi, le transformerais-tu en plomb ?

Comment pourrais-je être aussi insensé ? répliqua le Hekim en secouant la tête.

— Eh bien! Je serais aussi fou, si je voulais échanger l'or de la pure doctrine de l'Évangile contre le plomb de l'Islam ; lui répondit Vincent.

C'est avec un tel mépris que tu juges les révélations du Prophète ? demanda l'alchimiste douloureusement ému.

— Je ne méprise aucunement le Coran, je trouve même en lui quelques traces de l'or que Mahomet a tiré d'une connaissance extrêmement superficielle de la Bible. »

Avec zèle, Vincent cherchait de son côté à convertir son bien­faiteur à la vraie foi. Le médecin l'écoutait patiemment, mais hochait la tête en signe d'incompréhension et disait :

« Ne te donne pas cette peine, mon ami. Tu ne feras pas de moi un renégat.

Alors ne demande pas cela de moi non plus », répondit Vincent.

Souvent quand il était auprès de ses cornues et ses creusets, il se disait que Dieu l'avait jeté dans les flammes de la souffrance pour purifier son âme et changer en or fin ses scories.

Il ne cessait jamais de demander au ciel sa liberté et il était fermement persuadé que la Sainte Vierge le délivrerait un jour de son esclavage et le ramènerait dans sa patrie.

Vincent servait son maître depuis presque un an, lorsque celui-ci, par une journée brûlante d'août, lui annonça avec ennui que le sultan Ahmed I, l'appelait à sa cour à cause de ses connais­sances médicales. S'il refusait, on l'emmènerait de force à Constantinople. Toutefois il espérait pouvoir revenir à Tunis dans quelque temps. En attendant, Vincent s'occuperait de sa maison et surveillerait son laboratoire.

Ils se dirent adieu en pleurant. Mais au bout de quelques semaines, un neveu du médecin lui apprit que son oncle était mort pendant le voyage et l'avait institué son héritier. Comme il ne voulait absolument pas s'occuper de son laboratoire, il n'avait plus d'emploi pour un esclave alchimiste.

Quelques jours après, il vendit Vincent à un Savoyard nommé Guillaume Gautier qui avait renié la foi chrétienne et en récom­pense avait obtenu une ferme du Grand Turc quelque part sur les pentes de l'Atlas à la limite du désert.

Son caravanier assura le transport de Vincent qui, après d'effroyables fatigues, arriva, complètement épuisé, chez son nouveau maître.

A suivre

Extrait de : LE PÈRE DES PAUVRES, Saint Vincent de Paul. (Casterman 1959)

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Published by elogofioupiou - dans Vraie doctrine
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