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24 juillet 2017 1 24 /07 /juillet /2017 23:57

LA VIE DE L'ESPRIT…

L'ASCENSION DE VOTRE AME

Ils sont nombreux, les parents et les maîtres qui disent : « Je perds mon temps avec mes enfants. Je leur redis dix fois la même chose. Ils ne font pas attention. C'est navrant. »

On peut en dire autant de beaucoup de gran­des personnes. Elles ne savent plus réfléchir. Elles se ferment de plus en plus à la vie de l'esprit, faute d'attention. Elles entendent, elles n'écoutent pas. Elles voient, elles ne regardent pas. Elles lisent, mais ne suivent pas et ne re­tiennent pas. Elles ont une tâche et ne s'y don­nent pas avec ferveur. Tout est fait à moitié.

Le monde devient de plus en plus distrait, léger, superficiel. Il n'a plus le culte des idées et des gestes nobles. Il n'a plus de profondeur dans les sentiments. Il n'aime pas se dévouer. Il est mesquin, égoïste, enlaidi par ses instincts. Il mange, il boit, il travaille comme un esclave... Il a soif de jouir... C'est la vie insigni­fiante et sans vraie joie. Il a perdu l'habitude de « penser » et de profiter des richesses spirituelles que lui offrent constamment le specta­cle de la vie, le commerce des gens et des cho­ses, les beaux exemples, les saines lectures...

Interrogez une personne qui vient de lire un beau livre; dites-lui : « Vous avez suivi la thèse, est-elle juste ? Et les développements, sont-ils convaincants ?... Qu'est-ce qui vous a le plus frappée ?... Il y avait des idées élevées, les avez-vous remarquées, retenues, consignées pour garder leur lumière ? »

Vous verrez ce qu'on vous répondra. On lit peu aujourd'hui et on lit mal,  vite, pour voir la fin. L'intelli­gence ne profite pas... L'âme ne s'élève pas...

Interrogez un croyant, quand il sort de la messe le dimanche. Dans son missel vénérable, chargé de pensées pratiques et célestes, il y avait de vrais trésors. (Réflexions de 1946) Il pouvait puiser du courage pour toute la semaine, prendre un bain de lumière et de pureté pour son esprit. Et qu'emporte-t-il de son contact avec la vérité ? S'il est sincère, il vous dira qu'il a lu superficiellement l'épître et l'évangile, qu'il n'a rien remarqué dans les sublimes prières qu'il a eues sous les yeux. Ce chrétien n'a pas fait agir son intelli­gence. Il sort du temple comme il y est entré. Et c'est extrêmement triste.

Un prêtre monte en chaire. Il a demandé à Dieu ce qu'il devait dire à ses frères pour sou­tenir leur foi, pour les faire avancer sur le che­min de leur splendide destinée. Il a essayé d'ou­vrir un horizon, de relever et d'agrandir les esprits. Le fidèle le regarde, l'écoute. Et puis, oui et puis, que reste-t-il de cette parole sainte, dont le Christ lui demandera des comp­tes un jour ? L'office achevé, le fidèle rentre à la maison. Il est repris par la vie, par les nou­velles... et celles-ci ont vite fait d'étouffer le « germe divin ». Résultat : aucun progrès moral.

Oui, c'est ainsi, hélas! On devrait recueillir avidement  « une pensée divine » comme on recueille un peu de nourriture. L'idée, c'est du pain pour l'esprit... Chaque jour, on devrait lire un instant.

Sans la lecture méditée, pas de vie profonde, pas d'élan vers le bien,  pas de dévouement,  pas de force pour le devoir. Au fond, si les âmes aujourd'hui sont abattues et sans élan, c'est parce qu'elles ne se remettent pas sans cesse en face de leur idéal, parce qu'elles ne vont pas chercher avidement un peu de force morale dans un bon livre, dans un article sérieux. On ne vit pas par l'esprit.

Un jour, dans une conférence donnée à des jeunes filles sérieuses, on avait dit ceci : « Cha­que jour, exercez votre intelligence sur le mi­lieu que vous fréquentez, observez l'attitude des gens, écoutez ce qu'on dit, entrez dans les mentalités, guettez le beau geste, la souffrance qui passent devant vous. Cela vous stimulera pour l'action. » On avait été plus loin, on avait dit : « Ouvrez un ouvrage sérieux, lisez lente­ment, une oraison funèbre de Bossuet. Re­prenez vos beaux livres d'étude, penchez-vous quelques instants sur une « vie » pure : celle du Christ, des héros et des saints. Lisez peu, mais essayez de comprendre, goûtez, et surtout notez une pensée originale, une seule. Faites-en la ma­tière d'une prière et d'une résolution. » Oui, un jour on avait ouvert ces horizons à des jeu­nes filles...

Quelques-unes, comprenant la portée du con­seil, avaient fait des glanes spirituelles. Plu­sieurs n'en avaient pas trouvé le temps, ou n'en avaient pas eu le courage et, pour ne pas être forcées d'avouer leur excessive timi­dité, elles avaient manqué la réunion suivante où chacune avait à dire tout haut « la pensée retenue et comprise »...

C'est un petit fait qui montre jusqu'à quel point notre société a perdu l'habitude de la ré­flexion. Et c'est pour cela que les âmes végè­tent et sont emportées par la frivolité am­biante. Même la foi, cette lumière divine et précieuse, n'est qu'une « routine ». Elle n'est pas vécue, parce qu'elle n'est pas étudiée et comprise. Le fidèle assiste à un office sans sa­voir ce qui s'y passe. Il ne cherche même pas à s'informer. Il écoute vaguement, et ne re­tient rien. Il a hâte de sortir. C'est inimagi­nable...

On ne connaît plus les joies supérieures de la pensée !

Que faire pour donner de la puissance à votre intelligence, augmenter votre valeur et votre influence?

D'abord, soyez toujours calme, très calme. Posez avidement votre regard et votre intelli­gence sur le devoir, les êtres, les choses, les évé­nements qui passent devant vous. Puisez, pui­sez en eux. Regardez bien le « film humain » qui se déroule sous vos yeux. Il est instructif, éducateur. Il porte des drames, des souffrances que vous pourriez peut-être soulager, des leçons qui pourraient vous instruire. Vous entendez une conversation, une prédica­tion, vous lisez une revue, une prière, un chapi­tre de l'Imitation de Jésus-Christ, soyez atten­tif, faites un effort pour sortir de vous et sai­sir la vérité qui s'offre... faites-vous violence. C'est ainsi que vous sortirez de la vie instinc­tive et animale pour entrer dans les pures ré­gions de la pensée.

Enfin, le soir, repassez votre journée ; re­voyez les minutes enrichissantes, glanez les épis d'or, les expériences et les vérités acqui­ses, les heureux contacts, les joies reçues et bénissez le ciel.

Des lumières vous ont été données, consignez-les sur votre carnet personnel. Vous les reli­rez plus tard. Au besoin, faites votre journal. Auscultez votre conscience. Jugez-vous simple­ment; regardez vos défaillances, cherchez-en la cause; mettez de l'ordre dans votre monde inté­rieur, comme vous savez en mettre dans vos affaires ou dans votre maison.

Vous ne pouvez pas savoir le bien que vous ferait ce petit travail spirituel. Au début, ce sera un peu difficile. Vous serez tenté de vivre superficiellement, sans contrôle. Mais, si au lieu d'être le papillon qui vole et n'amasse rien, vous cherchez à devenir l'abeille qui se pose sur les fleurs et fait son miel, lentement votre intel­ligence se cultivera, votre personnalité se dessi­nera. Dans ce monde insouciant et rempli de ténèbres, vous deviendrez « l'étoile » vers la­quelle on jettera les yeux pour s'orienter.

J'ai eu, il n'y a pas longtemps, une vraie sur­prise.

Je suis entré, en passant, dans un foyer dont la porte m'est toujours ouverte. C'était le Soir. Pendant que la maman préparait le dîner, le père, qui venait de faire sa visite habituelle à l'église, tenait dans ses mains un livre. « Vous ne devineriez pas ce que je lis, s'écria-t-il. Je suis plongé dans les « Oraisons funèbres » de Bossuet. C'est un vrai régal pour ma foi. Et puis, cette lecture me fait oublier les mesquine­ries de la journée. C'est tellement réconfor­tant... que je me demande pourquoi on délaisse ainsi « les chefs-d'œuvre spirituels » que sont nos classiques. Aujourd'hui, on ne se pas­sionne que pour l'argent, le cinéma et les ro­mans ineptes. C'est lamentable. Les « meilleurs » parmi nos amis perdent le goût des cho­ses élevées. Ils devraient avoir sous la main les bons auteurs et les fréquenter souvent. C'est si vite fait d'ouvrir au hasard et de se pencher sur un passage des œuvres de: Corneille, Ra­cine, Bossuet, Molière, Lamartine, Victor Hugo et de tant d'autres auteurs anciens et modernes. On a déjà lu cela autrefois; on n'a pas compris. L'expérience ouvre les yeux et fait apprécier des « Pensées » qui nous avaient échappé et que la vie nous fait goûter. Tenez ! Ma fille est deve­nue  plus  sérieuse  et  plus  profonde depuis qu'elle va à vos Cercles d'études. Elle  suit attentivement les conférences que font très sou­vent ses compagnes. Elle a admiré tout ce qui a été dit l'an dernier sur : l'art, la littérature, la préparation à la vie, au mariage, la vie spiri­tuelle. Elle m'a raconté les conférences faites sur : Fra Angélico, St François d'Assise, Lacordaire, l'Art religieux aux premiers siècles, la duchesse d'Alençon, l'Aiglon, le Sens de la mort, une Petite Sœur, etc. Elle n'a pas encore osé parler en public; elle est timide; mais je la vois qui médite de bons livres. Je l'ai même surprise faisant « son Journal ». Elle m'a fixé en s'écriant : « Cela m'a aidée à mieux con­naître mon âme et m'a donné le désir de la cultiver à tous les points de vue. Nous, femmes, nous ne sommes pas assez  à la  hauteur, des grandes taches de demain. Le désir de plaire nous domine et non celui de « valoir ». Le ver­nis mondain remplace la vraie culture. Nous nous illusionnons sur nos capacités. La paresse d'esprit nous tyrannise. » J'aime entendre ce langage  de mon enfant.  Aussi,  l'autre jour, quand, dans votre salle, elle a joué son rôle dans la pièce Le Rosaire, j'admirais comme elle « sentait » ce qu'elle  disait.  Son  esprit  s'est éveillé au culte des belles choses, comme au culte de sa Foi, qui maintenant est enracinée en elle. »

Et, pendant que le père me parlait ainsi, je regardais la jeune fille. Elle était là, au coin du feu; elle avait devant elle, sur la table, un livre. « C'est donc si intéressant ? » lui dis-je. Toujours hantée par le désir de s'affiner, elle s'était procuré un recueil des ouvrages des meilleurs auteurs français et étrangers, et pres­que chaque soir, après avoir glané quelques pensées dans la vie de Ste Thérèse d'Avila, elle s'imposait de lire quelques passages. Il y avait, dans son livre, des « Extraits » de tous les chefs-d'œuvre de la Littérature étrangère : italienne, espagnole, anglaise, etc.

« Et je prends des notes, me dit-elle avec un fin sourire! Vous nous l'avez tant demandé. Au commencement, je ne saisissais pas votre insis­tance. Je la comprends maintenant. Une pen­sée profonde, c'est un trésor. »

Enfin, elle me prêta son « Journal ». Il y avait là, à côté des sermons soigneusement recueillis, des méditations évangéliques et des im­pressions personnelles, quelques passages admirables de « la Divine Comédie » de Dante... du théâtre de Shakespeare... du « Paradis perdu » de Milton... Puis, sa plume ardente avait glané des vers de Lamartine, de Victor Hugo, des idées renfermées dans « l'Anthologie de la Renaissance catholique ».

Je rentrai chez moi, heureux. J'avais vu un foyer où l'on ne vivait pas seulement d'un jour­nal de modes, d'un hebdomadaire quelconque, ou de quelques pâles romans.

Mais il ne suffit pas d'avoir un idéal, il faut l'actualiser pour avoir une vraie « vie de l'es­prit ». Et cela suppose une « volonté » géné­reuse. Croyez que ce n'est pas sans raison que Dieu vous donne des « Idées ». Il veut se ser­vir de vous pour la réalisation d'un sublime dessein. Il faut en être fier et vous en rendre digne. Il y a de l'héroïsme en germe dans l'âme humaine.   Faites   naître   cet   héroïsme. Vous avez mille occasions qui s'offrent. Saisissez-les. Faites bien ce que vous faites. Donnez-vous à fond au devoir qui se présente. Enrichissez-vous par l'effort, faites profit de tout,   accueillez joyeusement la plus petite souffrance :   « Mon Dieu,  vous  m'appelez,  me  voici,  je   suis  à vous ».  Est-ce clair ?

Nous sommes jetés dans un monde sceptique, jouisseur et malheureux. Vous, soyez « jeune » par un élan continuel vers les humbles tâches que Dieu Lui-même vous présente, et qui sont des occasions de mérite, de joie éternelle. Ce point est capital. Si vous n'y prêtez pas atten­tion, vous ne serez qu'une « médiocrité ». Et nos cités, hélas fourmillent de « médiocrités », même dorées et honorées. Ne reculez pas devant une occasion de dévouement, de lutte. Ne dites jamais :   « Cela me dépasse ».   Dépassez cela. Vous le pouvez, vous le devez. Vos « Voix » vous appellent.  Il faut  les  suivre coûte  que coûte. Soyez heureux quand   « l'obstacle »  se présente et même quand vous êtes « blessé ». C'est une gloire. Demandez au Christ « une goutte de son Sang » pour vous guérir. Puis, retournez au combat, « car la vie est un combat ». Vous voulez trop qu'elle soit une jouissance et un repos. « Le temps est venu des sacrifices pleins, des holocaustes sans réserve ». Nous ne valons rien si nous ne savons pas batailler, batailler sous le grand soleil de Dieu.

On ne fait rien sans un grand amour. Cet amour, Dieu vous le donne. C'est une source qui coule au fond de votre cœur. Comme Jean, le disciple préféré, appuyez-vous de temps en temps sur le Cœur du Christ. Il vit en vous. Cette vérité fondamentale, vous ne l'avez ja­mais étudiée, vécue. Vous n'avez pas de con­tact avec votre Sauveur. Vous allez comme un solitaire, et vous êtes conduit, porté par Lui, le bon Pasteur. Vous vous approchez de l'autel, mais vous ne voyez que l'Hostie, vous ne cher­chez pas sous son ombre le grand Vivant qui vous a aimé plus que Lui-même. Il vous ac­compagne partout. Il vous tend la main, mais cette main vous ne la saisissez pas. Il vous dit « Mon fils bien-aimé »... et sa Voix n'a pas d'écho. Là encore, vous n'avez jamais réalisé la tendresse infinie qui vous est offerte par l'Ami éternel,

Vous ne savez pas dire et redire par volonté : « Père, ô mon Père, vous m'aimez indiciblement, tel que je suis. Vous êtes venu sur terre pour moi, pauvre pécheur. Vous voulez me gué­rir, me porter, m'améliorer, changer mon âme nonchalante et molle, la dilater par votre pré­sence, la rendre capable de transmettre aux aveugles quelques lignes du message divin. Vous voulez me donner l'énergie qui fait les vail­lants, l'humilité qui fait les grands, la lumière qui fait entrer plus avant dans vos mystères sublimes. Vous me voulez franc et simple, ar­dent et calme, vous désirez que je sois votre vrai fils né de votre âme et de votre sang. Prenez-moi, ô mon Dieu, je me donne. Je sais qu'il y a une plaie incurable dans le cœur de ceux qui s'éloignent de vous. »

Et quand vous aurez parlé ainsi, dites-vous bien que des heures sombres viendront. Le mal vous attirera. Il y a de tels replis mauvais dans le cœur humain. Il est si facile de tomber quand on monte degré par degré les marches qui con­duisent vers l'Être infiniment pur. Les Saints ont eu, comme vous, de terribles tentations. Attendez-vous à des orages intérieurs. Votre barque sera agitée, elle touchera des écueils. Soyez calme, patient. N'oubliez pas que le Christ veille. Il est à vous, surtout quand tout va mal. Il n'est pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs. Toute sa sollicitude s'en va vers la brebis perdue dans les épines. Et vous savez ce que cela veut dire « les épines »... puisque vous les rencontrez à chaque instant. Même les fausses joies dû siècle en sont pleines.

C'est pour vous soigner que le Fils de Dieu est venu sur la terre. C'est le grand événement de l'histoire. Il y revient tous les jours, sur les autels près desquels les hommes s'agenouillent en tremblant de bonheur. Il sait les conso­ler, les fortifier. Il leur redit ses paroles par son Eglise, par ses prêtres.

Et sa parole est si haute qu'elle ravit les foules.

Le monde revient à Lui.

Il vit un peu plus par l'esprit.   AMEN.

Extrait de : L’Ascension de votre âme. Abbé P. Marc. (1946)

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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 18:18

On a souvent comparé la vie à un voyage; la compa­raison, même si elle est vieille, n'a pas cessé d'être juste.

L'illusion du désir se sent en voyage mieux que par­tout ailleurs. En voyage, l'homme qui désire et qui réfléchit sur son désir se prend, s'il veut, en flagrant délit d'illusion.

Quand on est à Paris, on ne voudrait pas, même si la chose était possible, supprimer la route et arriver sans voyage au terme du voyage. On veut, comme le pigeon de La Fontaine, voir...

Voir, quoi ?

S'il y avait une chose ici-bas qui valût la peine d'être recherchée pour elle-même, cette chose-là dispenserait d'en chercher d'autres et mettrait fin au voyage de l'homme. Cette chose, nous allons tenter de la trouver ensemble si vous le voulez.

A Paris donc, l'homme qui va partir caresse l'idée de son voyage et ne voudrait pas être arrivé déjà au but. En route, il espère voir.

Quand il est monté dans le train, habituellement il regrette la diligence d'autrefois, la vue des chevaux, la voix du postillon, etc.

Si le chemin de fer l'abandonne à moitié chemin, et s'il finit la route dans une vieille voiture, il pense aux avantages du chemin de fer. Il trouve bien lente la vieille voiture, et il a hâte au le relai suivant. J'ai mille fois vu et commis cette innocente niaiserie de désirer le prochain village de la route, comme si, au relai, m'attendait le bonheur.

Après le relai, comme le bonheur manque à ce ren­dez-vous, le désir d'être arrivé au terme même du voyage se fait sentir; et quand on parvient au but, quand on est arrivé, quand on est définitivement des­cendu de voiture, une impression de tristesse se dessine dans l'âme.

C'est que l'attente, quelle qu'elle soit, est toujours trompée.

Elle est trompée, fût-elle surpassée. Car, si elle est surpassée en un sens, par l'éclat extérieur du spec­tacle aperçu, elle est trompée, en un sens plus impor­tant, par l'absence de la plénitude que l'on cherchait.

Les rives du Rhin, les montagnes de là Suisse peuvent être plus belles que vous ne le pensiez. Mais elles ne peuvent pas produire sur vous l'effet que vous attendiez, si vous attendiez la plénitude et la satisfaction.

L'homme passe sa vie à éprouver ces sentiments, et à les ignorer toujours,

Aucun voyage ne lui montre la réalité des choses. Et cependant, quand il regarde les splendeurs de la nature. Il a un regard et un regret pour la maison qu'il a quittée, pour la maison qui est celle du travail, pour la maison où souvent, dans les heures de fatigue, il a désiré le départ; pour la maison où souvent, depuis !e départ, il a désiré le retour.

Et lorsqu'il y reviendra, s'il n'a vu dans son voyage que les choses visibles, je ne le garantis pas contre une impression de tristesse. Ce ne sera plus celle qu'il a eue, quand il est arrivé sur la terre étrangère, ce sera l'autre. Ce ne sera plus celle du voyage, ce sera celle du retour.

Je ne le garantis pas contre le désir de repartir, afin de voir autre chose, ni, quand il sera reparti, contre le désir de revenir, afin de se retrouver chez lui.

Sans doute, il se trompe, puisqu'il cherche toujours, sans trouver jamais. Mais au fond de cette erreur, comme au fond de toutes les erreurs, il y aura une grande vérité. Cette vérité, c'est le double besoin qui résulte de la loi générale, le besoin de satisfaire à l'al­ternance universelle, le besoin de se dilater, puis ensuite de se concentrer ; le besoin du flux et du reflux.

C'est le besoin du cœur et du sang de l'homme ; c'est le besoin du jour et de la nuit ; c'est le besoin de toutes les harmonies qui veulent du silence, au milieu de leurs paroles; c'est le besoin de l'Océan, qui entretient, par le va-et-vient de ses colères mouvantes, la vie du monde, la vie de cette terre qu'il baigne, qu'il arrose, qu'il caresse, qu'il heurte, qu'il dévore.

C'est l'amour du flux et du reflux qui nous conduit sur le bord de la mer. C'est le besoin du flux et du reflux qui nous a chassés de chez nous, et qui nous a envoyés voir le flux et le reflux de la mer, l’image du nôtre.

Pourquoi donc, puisque l'homme qui va et revient obéit, dans son double mouvement, à un besoin vrai, pourquoi donc est-il trompé? Pourquoi ne trouve-t-il pas la satisfaction ? C'est qu'au lieu de là chercher dans le monde invisible, il la cherche dans le monde visible.

C'est qu'au lieu de la chercher dans la loi invisible et vivante, dont le monde est le symbole, il la cherche dans la création elle-même, qui symbolise la loi, mais qui ne la constitue pas. Celui qu'il cherche Est Celui qui Est. Celui-là est l'unique nécessaire, et le malaise inquiet qui nous entraine sur tous les chemins n'est autre chose que le sentiment et la douleur de son absence.

Mais le mont Blanc, franchi et dépassé, ne le montre pas, dans l'horizon nouveau, aux yeux avides du voya­geur. La neige vierge qui couvre le dernier sommet de l'Himalaya, la neige inaccessible, la neige qui ne se laisse ni toucher par la main ni admirer par le regard, cette neige elle-même n'a pas vu sa face.

Car, si elle l'avait vue, elle serait devenue un ruisseau de feu.

Si le voyage est une déception et semble même résu­mer assez bien les déceptions de toute la vie, quand on lui demande ce qu'il ne contient pas, à savoir le terme et le bonheur, il peut répondre à l'attente, si nous lui demandons ce qu'il possède, c'est-à-dire des symboles et des moyens, au lieu d'une fin.

Le voyage a cet avantage précieux d'offrir à nos regards des matériaux nombreux et divers, de présenter la vie sous un jour nouveau, de rompre forcément les habitudes, de renouveler dans une certaine mesure le sang, d'augmenter les provisions de l'homme.

Car nous sommes si pauvres, qu'il nous faut mendier partout : nous mendions le pain du corps et celui de l'intelligence.

Et quand un pays nous donne ses productions, ses aspects, ses habitudes, ses conversations, ses secours, ses idées et son langage, tous les jours depuis quelque temps; quand il nous fournit l'air et le pain, tous les jours depuis quelque temps, ce pays-là est épuisé pour nous, et nous éprouvons le besoin d'aller mendier ailleurs. Et quand nous avons traversé une contrée nouvelle, elle nous semble épuisée à son tour. Nous sommes, grands à ce point que rien ne nous suffit pour nous nourrir, et misérables à ce point qu'il nous faut recourir incessamment à ces choses insuffisantes, et re­nouveler ces provisions.qui s'épuisent dès qu'elles sont faites.

On dit souvent que le voyage instruit, et, dans le sens où l'on prend ce mot, on dit une sottise énorme. Car, en général, on entend par instruction la connaissance lourde, stérile et confuse de faits nombreux et désor­donnés.

Ainsi entendue, l'instruction que donne le voyage sert à défrayer la conversation des sots qui s'alimentent toujours du récit des faits. Cette instruction-là donne à celui qui a le malheur de la posséder le triste pouvoir d'écraser son auditeur sous le poids des incidents dont il a été le héros. Cette instruction-là, quand elle est un peu abondante, est redoutable, et je vous engage à prendre contre elle, lorsque l'occasion s'en présentera, des précautions. Cette instruction-là est vaniteuse, car l'amour-propre trouve partout sa place, même dans un accident de voiture. Il y a des gens qui sont fiers du malheur qui leur est arrivé. Il y en a. d'autres qui sont fiers du malheur qui ne leur est pas arrivé. Il y en a d'autres qui sont fiers d'avoir contemplé de beaux paysages, qui finissent par croire que la création est leur œuvre, et que la gloire de sa beauté doit légitime­ment leur revenir.

Cette instruction n'est pas seulement vaniteuse, elle est féroce. Elle veut des auditeurs, c'est-à-dire des vic­times. Elle cherche à rétablir les sacrifices humains, et c'est souvent une chose terrible que d'avoir affaire à un homme qui a beaucoup voyagé.

Mais si le voyage donne aux sots une instruction qui augmente leur sottise, il peut donner aux autres une autre instruction qui agisse en sens contraire. Car chaque homme tire des faits et des choses un suc qui est le produit non des faits et des choses, mais de sa propre nature. Or, toutes les natures sont affectées di­versement par les influences extérieures. Ce qui ruine l'un enrichit l'autre. Ce qui perd un homme sauve son voisin. Tout ce qui arrive à un sot augmente sa sottise. Tout ce arrive à un homme vaniteux augmente sa vanité.

Le voyage surtout, par la multiplicité et la flexibilité des éléments qui le composent, se prête avec souplesse aux impressions que l'homme est apte à recevoir. Que cent, mille hommes fassent le même voyage, aucun d'eux n'aura fait le même voyage que son voisin; aucun d'eux n'aura vu, ni fait, ni senti, ni compris, ni cherché, ni trouvé, ni aimé, ni haï, ni admiré les mêmes choses.

S'ils sont arrivés tous ensemble sur le bord de la mer, plusieurs auront immédiatement baissé la tête, et con­sacré à la recherche immédiate des petits coquillages leurs regards effarouchés par l'étendue de l'Océan. Il y a des yeux et des esprits qui se détournent instinctive­ment, en face de la grandeur, et qui cherchent à se ras­surer en cherchant l'autre aspect du tableau, l'aspect des petites choses, considérées isolément.

Il y a des hommes qui demandent au brin d'herbe un secours contre le cèdre du Liban, et au caillou du rivage une consolation contre la grandeur gênante de la mer, au lieu de les admirer du même regard.

Le premier regard de ces hommes est toujours con­sacré au détail- Suivez bien ce regard qui fuit le ciel et la mer et qui cherche un microscope pour étudier le brin d'herbe qui pousse près du rocher. Ce regard-là, quand l'homme qui le possède sera revenu à Paris, re­gardera, en face du génie, la forme d'un chapeau, et, dans les œuvres du génie, comptera les virgules, avec l'espérance qu'il y en manque une.

Il est certain que la grandeur de l'espace est la figure d'une autre grandeur. Car il est certain que le sommet d'une montagne, par l'horizon qu'il nous découvre, nous parle de la délivrance. De là, notre émotion. Cette émotion serait stupide si elle portait seulement sur une plus grande masse de terre aperçue. Elle n'est pas stupide, parce que l'horizon qui recule oblige les murs de noire prison à reculer avec lui, et notre joie est profonde, en face de l'étendue. Elle est profonde, parce qu'elle est symbolique. Nous sommes faits pour l'immense, et notre âme se dilate quand le ciel et la mer grandissent devant nos yeux. Cette grandeur ne serait rien, si elle était toute seule; mais elle nous parle de l'autre, et le mérite de l'espace. Ainsi, les ruines séculaires nous parlent de l'éternité, et voilà le mérite du temps.

L'horizon nous parle de ce qui n'a pas de borne, et voilà le mérite de l'horizon.

Le voyage est une chasse à travers les horizons; et voilà le mérite du voyage.

L'horizon porte sur la stupidité humaine une con­damnation que je voudrais rendre claire.

Les sots craignent toujours de s'occuper des choses sérieuses, dans la crainte de se fatiguer; et ils se fa­tiguent  horriblement   en  songeant à  des  riens.   Ils s'épuisent en efforts continuels et stériles, et comme ces efforts portent sur des choses insignifiantes, ils ne les redoutent pas. Si les mêmes  efforts avaient un grand but, les hommes dont je parle se détourneraient en di­sant : « Cela ne me regarde pas. » Ils s'imposent volon­tiers des supplices terribles, pourvu que ces supplices soient en même temps stupides et stériles, pourvu qu'il s'agisse de leur coin du feu, des heures de leurs repas, des querelles qu'ont eues ensemble la femme de chambre et la cuisinière, pourvu qu'il s'agisse de commérage et de dispute, pourvu qu'il s'agisse du rien. Le bourgeois consent à se fatiguer démesurément, pourvu que le chez soi soit le théâtre de sa lutte imbécile ; il mourrait à la peine, pourvu que le   chez soi fût le théâtre de son agonie.

Et il refuserait de faire vingt pas, s'il s'agissait de rendre service à quelqu'un ou à quelque chose.

L'imbécile craindrait de se fatiguer, lui qui porte jour et nuit, sans se lasser jamais, le plus terrible des jougs, son propre joug.

Or, voici ce que dit l'horizon :

L'œil de l'homme est fait pour l'espace. Placez un objet tous près de l'œil, l'œil ne voit pas, il ne peut distinguer et reconnaître. Ayez un mur blanc à quelques pas de votre fenêtre, votre œil distingue, niais se fatigue ; son action est arrêtée : la vue est trop courte, l'organe manque d'exercice.

Allez dans la campagne, votre œil se repose, parce que l'horizon s'élargit et parce que les couleurs sont variées. Gravissez une montagne : le repos de votre œil augmente avec le panorama qui se découvre. Enfin regardez la mer ; même malgré vous, votre œil se tran­quillise et s'épure ; il jouit profondément de la limite reculée : le ciel et la mer lui imposent le repos.

Voilà ce que dit l'horizon.

Tout près, l'objet regardé aveugle l'œil ; trop près, il le fatigue ; lointain, il le repose ; immense, il le ravit.

Et la vue physique est l'image de l'autre.

C'est la portée du regard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur.

Inspiré de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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Published by elogofioupiou - dans Méditations et prières
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20 juillet 2017 4 20 /07 /juillet /2017 14:49

LE SPHINX, c’est abîme, c'est la fatalité                     

L'Antiquité, qui corrompait tout, donnerait de singulières leçons à qui saurait ne pas se laisser duper par elle. L'admiration qu'on nous inflige en sa présence nous trompe doublement. D'abord cette admiration nous fait respecter ce qui est méprisable. Ensuite elle nous empêche de découvrir, au fond du mensonge, la vérité que ce mensonge contient. Pour profiter d'un mensonge, en effet, il faut le connaître à fond ; il faut le percer à jour; il faut être le contraire d'une dupe ; il faut être un chimiste qui dégage du poison la substance que le poison cache et corrompt. Il paraît que l'arsenic contient de l'or. Mais, pour découvrir l'or, comme il faut avoir regardé profondément dans la subs­tance de l'arsenic ! Comme il faut lui avoir arraché son secret !

Il y a trois façons de se comporter vis-à-vis du poi­son.

La première consiste à l'avaler, c'est ce qu'on fait généralement. Alors on admire l'antiquité, on absorbe l'arsenic et on meurt.

La seconde consiste à le rejeter sans le connaître. Alors il devient inutile. C'est ce qu'ont fait ceux qui, dans ces derniers temps, ont proscrit en masse toute l'antiquité.

La troisième consiste à analyser, à s'emparer de son secret, à lui arracher le cœur.

Alors on trouve l'or dans l'arsenic, et le vrai dans l'histoire.

« Quelle vérité, disait de Maistre, ne se trouve pas dans le paganisme ! »

Et il cite, à l'appui de sa proposition, une foule d'exemples. Il énumère les secrets que l'antiquité a trahis. Car l'antiquité trahit les secrets qui lui ont été confiés: elle les trahit de deux manières. Elle les révèle, et elle les corrompt.

Or, parmi les secrets que l'antiquité trahit, de Maistre aurait pu compter le sphinx.

Le sphinx est un monstre qui propose l'énigme de la Destinée : il faut deviner l'énigme ou être dévoré par le monstre. Quoi de plus absurde ? Mais quoi de plus profond, si les hommes savaient lire !

« Devinez ! » Ce mot est dans la langue humaine un mot bien singulier. Car la chose qu'il explique ne semble pas être, à la disposition de l'homme. Et cependant elle est pour l'homme d'une importance qui fait frémir. Pour accomplir cette chose, il n'y a pas de procédé connu, et cependant nul ne peut dire à quel regret s'ex­pose celui qui ne l'accomplit pas.

L'histoire de la vérité et l'histoire de l'erreur sont remplies toutes deux de rencontres, et d'événements, qui semblent fortuits.

La vie mêle ensemble les personnes et les choses : le bien, le mal, le médiocre, le très bien, le très mal, le sublime, le hideux ; tout cela se coudoie dans les rues. La terre, qui est grise, semble jeter sur toutes choses un manteau gris. Les hommes se ressemblent beaucoup en apparence. Le costume établit une dissem­blance artificielle, l'usage en établit une autre, la timidité en établit une autre, la dissimulation en établit une autre, l'ignorance en établit une autre : on vit sur des apparences.

Une multitude innombrable de voiles cache les réa­lités. Les hommes ne disent pas leurs secrets ; ils gardent leur uniforme.

L'homme qui verrait de sa fenêtre une rue très achalandée, serait  épouvanté, s'il réfléchissait aux réalités magnifiques ou affreuses qui passent devant lui, sans lire leur nom, déguisées, couvertes, dissimulées profondément, — semblables les unes aux autres, si l'appa­rence est la seule chose qui compte.

Mais son épouvante augmenterait, si ce spectateur intelligent d'une foule qui ne parle pas se disait :

Ma vie dépend peut-être d'un des hommes qui passent ici, sous mes yeux : peut-être un homme que j'attends, peut-être un homme qui m'attend est là, devant sa porte. Mais il y a beaucoup d'hommes devant ma porte. — Si celui dont je parle se trouve ici, à quel signe le reconnaître ?

La vie privée des hommes, la vie publique des nations, l'instinct secret, la littérature, le roman, l'histoire, le souvenir du passé, les besoins du présent, l'attente de l'avenir, tout avertit l'homme qu'il peut avoir besoin de deviner, — et il n'y a pas de règle pour bien deviner. De là le sphinx.

Le spectacle des choses qu'il faut deviner, et qu'on ne devine pas, a conduit l'antiquité sur le bord d'un abîme, et l'abîme a attiré sa proie. Cet abîme, c'est la fatalité. Au bord de la fatalité, penchée sur le gouffre, se tient le sphinx, dans une attitude mystérieuse et terrible.

Si la fatalité était vraie, toutes les questions seraient insolubles, et l'unique réponse qui leur conviendrait à toutes serait le désespoir.

Mais, en général, les questions qui semblent appeler une réponse désespérante sont des questions mal posées, et les réponses désespérantes sont souvent aussi superficielles qu'elles semblent profondes.

Il y a à toute heure en ce monde une inconnue à dégager, un X, un grand X qui défie les ressources de l'algèbre.

Le sphinx antique voulait qu'il n'y eût pas de réponse.

Il y a une réponse, et nous pouvons tuer le sphinx.

Comment faire pour deviner ?

Un pauvre approche et demande l'hospitalité ?

Si c'était l'ange du Seigneur !

Mais aussi si c'était un assassin !

Comment donc faire pour deviner ? Faut-il un effort de pensée, un acte étonnant d'intelligence ?

Non, voici le secret.

Deviner, c'est aimer.

Demandez à tous ceux qui ont deviné comment ils ont fait ? Ils ont aimé, voilà tout.

L'intelligence, livrée à elle seule, s'embarque dans an océan de pensées. Le problème de la vie se dresse devant elle, et si l'aiguille aimantée a perdu la science du nord, si la boussole est affolée, l'intelligence peut très facilement parvenir, en pratique, au doute ; en théorie, à la fatalité.

Le sphinx antique, c'est l'intelligence impuissante aboutissant au désespoir, et se précipitant dans la mort.

L'amour sait mieux son chemin. Il arrive, en pratique, à la lumière ; en théorie, à la justice.

Voici une vérité admirable : cette récompense décer­née à qui devine, refusée à qui ne devine pas, récom­pense qui scandalisait tout à l'heure l'intelligence égarée du spectateur que je supposais à sa fenêtre , cherchant quelqu’un, cette récompense, décernée ou refusée, con­tient une suprême justice, une justice supérieure à la justice qui dit ses règles.

Celui qui devine est récompensé, parce que celui qui devine est celui qui aime.

Celui qui ne devine pas n'est pas récompensé, parce que celui qui ne devine pas est celui qui n'aime pas.

Celui qui aime la grandeur et qui aime l'abandonné, quand il passera à côté de l'abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là.

Celui qui passe à côté de l'homme qui a besoin, reconnaîtra le besoin, s'il aime l'homme près de qui il passe.  Celui qui passe près de l'homme dont il a besoin reconnaîtra celui qu'il cherchait, s'il l'aime assez pour ne pas lui envier la place qu'il occupe, la place de celui qui donne et de celui qui pardonne.

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 13:28

Qu'est-ce donc que le monde

Ce mot odieux a l'air de ne rien signifier du tout, et cependant il est odieux.

L'étymologie nous servira peu en apparence. Mundut en latin signifie pur ; alors que le monde, c'est l'impureté.

Le monde, est-ce le péché ? Évidemment non. Il y a une différence énorme. Sans doute, le monde est dans le péché, mais il est toujours situé en une région spéciale ; il a ses domaines à lui dans le mal, et ce sont ses do­maines qu'il s'agirait de terminer, ou au moins d'indi­quer.

Un assassin est un pécheur ; un voleur de grand chemin, comme on disait autrefois, est un pécheur. Sainte Marie l'Égyptienne, avant sa conversion, était une pécheresse.

Ce sont là des pécheurs ; ce ne sont pas des gens du monde.

Il y a plusieurs mots terribles dans l'Évangile, et, parmi ces mots, voici l'un des plus terribles : Non pro mundo rogo.

Je ne prie pas pour le monde. Celui qui parle ainsi connaît le fond des choses et va mourir pour les pé­cheurs. Il ne prie pas pour le monde, c'est saint Jean qui nous le raconte ; c'est à cette même cène où il a dormi sur la poitrine de Jésus-Christ, c'est à ce mo­ment solennel où les bras de Dieu allaient s'ouvrir sur la croix, c'est à cette cène, c'est à ce moment que saint Jean a entendu la Vérité dire : « Je ne prie pas pour le monde. » Vous savez ce qui est écrit ailleurs à propos des tièdes. Sans entrer dans les profondeurs de ces deux paroles, je voudrais, en regardant le monde, tel qu'on le voit, savoir à peu près de quoi on parle quand on parle de lui.

Le péché est le désordre, le désordre évident, avoué, violent, désastreux, Les passions font des ruines, et ne s'en cachent pas. Quelquefois même elles s'en glori­fient. Mais, encore une fois, qu'est-ce que le monde ? Le monde serait-il le domaine du péché, attiédi par la prudence ?

Le monde serait-il le domaine du péché, circonscrit par la tiédeur de la température ?

Le monde s'étend aussi loin que la tiédeur de l'air. Là où l'air est chaud ou froid, le monde s'en va scan­dalisé.

Et ainsi, comme il se fait à lui-même, au fond du désordre, un ordre apparent qui tient à sa tiédeur, — et au fond de l'impureté, une pureté apparente, qui tient à sa tiédeur, — peut-être rencontre-t-il, à ses propres yeux, la signification étymologique du mundus et  qui ont besoin de l'ironie pour reconnaître en français le monde, l'infâme par excellence, celui qui s'appelle le monde.

Les barrières de la tiédeur séparent le monde des péchés qui ne sont pas à lui.

Dans la catégorie des températures, la tiédeur cor­respond à la médiocrité. Or, la médiocrité est l'espace du monde. Le pécheur a des passions mauvaises, mais le monde a le goût du mal, le goût, non pas le trans­port.

Le monde a des goûts et des opinions; il n'a ni amour ni haine.

Ses goûts sont pour les choses mitoyennes. Ses opi­nions craignent d'être absolues, et par là de ressembler à des convictions. Elles ont cela de particulier qu'elles n'excluent pas les opinions contraires; je dis les opi­nions, je ne dis pas les convictions. Les opinions du monde pactisent volontiers avec les autres opinions qui sont de leur espèce. Que ces opinions-là se contredisent ou non entre elles, elles n'en sont pas moins bien en­semble ; car quelque chose les unit : c'est une haine profonde et tiède contre l'ennemi commun, c'est-à-dire la Vérité.

Les opinions du monde, même quand deux d'entre elles luttent ensemble, sont coalisées contre la Vérité. Cette coalition est la parodie de l'union.

Tous les dieux étaient reçus dans le Panthéon romain, excepté Jésus-Christ. Toutes les opinions sont reçues dans le Panthéon du monde ; la Vérité seule est mise à la porte.

Le monde ressemble à une hôtellerie où les passants trouvent place. Qu'une erreur passe au dehors et veuille entrer, les convives se serrent, et lui font place au banquet. Mais si la Vérité frappe à la porte, toutes les places sont prises et certains voyageurs, parfaitement choisis, sont chassés.

Le monde, si borné et si aveugle, a cependant un instinct merveilleux, quand il s'agit de reconnaître et de chasser. Il ne se trompe pas, il vise juste ; il se fait jus­tice, il s'exile. Il s'exile en voulant s'exiler ; car l'étran­ger qui s'en va emporte la cité habitable.

Le monde, lui, s'exile au désert. Qu'importé que ce désert se nomme ici la foule : il n'en est pas moins le désert, c'est-à-dire le vide, c'est-à-dire la mort.

Le désert, le vide et la mort, c'était Rome, quand Jean était à Pathmos. Pathmos était la vie, Pathmos était la cité. Voilà pourquoi saint Denis admirait la justice du monde qui fuyait, disait-il, la face de saint Jean.

Le monde est un désert où, la foule va et vient. Elle est très pressée ; on dirait une armée en déroute ; cette armée fuit, que fait-elle? Elle continue depuis Pathmos ; elle poursuit sa fuite haletante, elle fuit la face de saint Jean. Elle fuit en désordre, pêle-mêle ; les fuyards se tournent les uns contre les autres, et, dans leur égare-ment, s'égorgent entre eux ; car ils combattent dans la nuit. Mais leur terreur les aveugle : ils fuient la face de saint Jean.

Cette armée en déroute se trompe de chemin ; elle s'égare dans le désert, elle est trompée par des rêves et trompée par des mirages. Elle est poussée en tous sens; elle va au gré des vents qui lui jettent du sable dans les yeux, et, cependant, elle est poussée par une idée fixe ; elle fuit la face de saint Jean. Elle déguise son tumulte sous une apparence affairée ; mais sa principale affaire est de fuir la face de saint Jean. Tout le reste est un détail.

Voyez ces gens : ils vont, ils viennent, ils vendent, ils achètent, ils causent, ils remuent, ils discutent, ils se saluent, ils sont polis, ils sont courtois ; ils mentent, ils bavardent, ils flattent, ils dénigrent, ils séparent, ils égorgent, ils détruisent, ils empoisonnent. Mais leur principale affaire est de fuir la face de saint Jean.

Fuir la face de saint Jean, voilà leur travail intime, leur vie intérieure, la moelle de leurs os, l'essence qui produit tous leurs parfums; le reste est un détail, un ornement, une toilette, qui varie suivant la mode du jour, ou le caprice du personnage.

Le péché est moins déguisé que le monde. Il montre mieux ce qu'il est et ce qu'il fait. Le monde ment tou­jours. Il ne fait, jamais ce qu'il semble faire.

Le monde aime à contrefaire. Il est le singe de la sa­gesse; il a fabriqué une sagesse à son usage ; cette sagesse ressemble à la sagesse, comme l'orang-outang res­semble à l'homme.

La sagesse vraie rencontre la paix sur la hauteur parce qu'elle domine les contradictions. La sagesse du monde rencontre une paix qui ressemble au monde dans le trou où  elle est tombée, parce que de ce trou elle n'aperçoit plus en quoi le blanc diffère du noir.

La sagesse vraie tend à unir. La sagesse du monde tend à amalgamer des éléments qui ne peuvent pas s'unir, et, quand elle voit qu'elle les a juxtaposés, elle croit qu'elle les a fondus. Dès que l'on cohabite ensemble, le monde s'imagine qu'on est uni.

L'homme du monde ne craint pas de faire mal. Mais il craint de choquer. Il ne connaît pas les harmonies, mais il connaît les convenances.

C'est la convenance qui, dans le monde, remplaça l'harmonie.

Le monde aime la haine ; mais il faut que cette haine, attiédie par la température des salons, évite certains éclats. Il faut qu'elle appelle à son secours certains mensonges. Quand ces mensonges lui sont venus en aide, elle peut se présenter dans le monde, avec l'aplomb d'une personne en toilette.

Quand la haine a fait sa toilette, elle est dans l'ordre du monde, elle est en règle, elle peut entrer.

La loi du monde est peut-être l'insignifiance. Si un homme vivant se trouve par accident dans le monde, il faut qu'il se fasse insignifiant, plus insignifiant même que les autres, parce qu'il est suspect. Pourvu qu'il efface toute vérité et toute lumière, il peut être sup­porté un moment. Mais, comme l'essence des choses ne se trahit jamais longtemps, il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera, et, dans sa justice, se séparera.

L'insignifiance est si chère au monde et si nécessaire à ses voies, que le mal lui-même, bien qu'il lui soit natu­rellement sympathique, lui devient antipathique, si, mêlé a un principe de bien, il fait éclater, en vertu de ce mélange, le cercle que la mort trace autour du monde. Si le mal, altéré par un mouvement généreux, s'emporte et fait explosion, il reste encore quelquefois dans le domaine du péché, mais il ne reste plus dans le domaine du monde.

Le monde aime le mal, mais il l'aime confit, fardé, peigné, habillé suivant les habitudes ; il aime le péché, mais il aime le péché propret, gentil, attifé.

Dans les domaines du péché, on ment par intérêt, par passion, par honte, par peur. Dans les domaines du monde, on ment sans intérêt, sans passion, sans honte et sans peur. On ment parce qu'on est du monde, on ment par amour-propre, par vanité; on ment par tié­deur, on ment parce qu'on ment, on ment comme on respire, parce que le mensonge est, dans ce pays-là, identique à la parole.

Que dirait-on, dans le monde, si l'on ne mentait pas ?

Le pécheur peut, après avoir menti, dire la vérité.

Mais le monde, quand il a menti, continue à mentir ; et, s'il dit la vérité, il ment encore. La vérité devient mensonge en touchant ses lèvres. Quand le monde dit la vérité, il croit exprimer une opinion comme une autre ; il veut que cette vérité soit entourée de men­songes et vive avec eux en bonne intelligence. Il veut qu'elle soit déshonorée par d'infâmes voisinages, et, quand il l'a tellement souillée qu'il ne la reconnaît plus, alors il la tolère, parce qu'elle est devenue mensonge ; — et ce monsonge est précieux, car il abrite les autres, il les autorise, il les prend sous sa sauvegarde, il leur enlève ce qu'ils auraient de trop violent, de trop cru, de trop net. Cette vérité devenue mensonge, par le ton, par l’accent, par l'entourage, par le contexte, cette vérité achève de confondre le bien et le mal, et les gens du monde sont contents.

Dans les moments où l'homme du monde dit la vérité, il prend avec elle un ton protecteur. On dirait qu'il con­sent à ne pas mentir toujours, et qu'il y consent par impartialité. On dirait que, par pitié, il veut bien per­mettre à la vérité de se trouver un instant sur ses lèvres, il lui accorde cet honneur, et il le lui fait payer sur-le-

champ, en la rendant l'égale du mensonge qui reprend bien vite ses droits, et qui rentre en possession de sa chose.

L'apparence de l'impartialité est un des pièges les plus affreux que la tiédeur tende à ses dupes, et le monde aime beaucoup à tendre ce piège-là. Il prend des airs de justice, le misérable ! Rien ne trompe avec une force et une autorité si redoutable que la vérité mal dite. Elle donne aux erreurs qui l'entourent un poids que ces erreurs n'auraient pas elles-mêmes. Elles les rend impo­santes. Le mélange de la vérité et de l'erreur produit, dans la bouche du monde, des effets désastreux. Il donne à la vérité l'apparence de l'erreur, à l'erreur l'appa­rence de la vérité. Il fait participer l'erreur au respect qui est dû à la vérité.

Quand la vérité se rencontre sur les lèvres de l'homme du monde, elle est entrelacée avec l'erreur, et toutes deux sont si bien entrelacées qu'on ne les distingue plus. Elles s'embrassent, et ceux qui ont la vue basse les prennent pour deux sœurs.

Le monde, c'est la vieillesse ; il est difficile d'imaginer combien les gens du monde sont vieux. Les jeunes gens surtout sont remarquables par leur décrépitude, parce qu'elle est en eux plus monstrueuse, et par là plus écla­tante. Tous ces vieillards de vingt ans, sans enthou­siasme et sans désir, qui fuient la face de saint Jean, la fuient lourdement, lentement, tristement et pitoyable­ment. Ils se traînent, pour la fuir, dans un chemin où l'on ne respire pas, sans vue, sans montagne, sans air et sans horizon. Ils se condamnent non pas seulement à la douceur, mais au désespoir. Pour fuir la face de saint Jean, ils tournent le dos à Dieu, font leurs affaires sans adorer, et s'ennuient à jamais.

Il y a sans doute un secret pour rajeunir; ce secret appar­tient à Dieu qui réjouit la jeunesse. Dieu est le maître du temps, et le temps s'arrête, quand, il parle, comme sont pétrifiés les bœufs quand le tonnerre gronde. Dieu, qui a puissance sur le feu, est le gardien de la jeunesse. Dans sa jeunesse éternelle, la sainte Vierge, la bien-aimée de Dieu, n'a pas connu de diminution. Elle est sortie de l'enfance, elle n'est pas sortie de la jeunesse. La jeunesse ressemble a un dépôt qui ne pourrait être confié qu'à Dieu, parce qu'aucune autre main n'est de force à le tenir. Aussi les ennemis de Dieu détestent la jeunesse, comme s'ils voyaient, en elle, un reflet de celui qu'ils haïssent. Ils détestent 1a jeunesse, et, au lieu de la retenir, par la vertu de l'Éternel, à l'heure où le temps l'emporterait, ils supplient le temps de hâter les pas et de l'emporter avant l'heure. Le monde déteste la jeu­nesse, la vraie jeunesse. Il aime à paraître vieux et à l'être. Le monde vieillit les enfants.

Ne croyez pas que l'esprit du monde soit borné aux salons et aux lieux où on le croit généralement accepté et renfermé. Les salons, s'ils sont vivants, peuvent être vides du monde et pleins de la vérité, tandis que le monde peut remplir et remplit souvent de son infamie su­rabondante les maisons isolées, désertes, inhospitalières, les foyers sans chaleur où l'on n'aime pas l'étranger, les affreuses demeures qui refusent à l'humanité la commu­nion et l'amour.

Sur un rivage breton où il y a quelques baigneurs en été, et en hiver personne (quelques rares familles de pêcheurs habitent ce désert où même la nourriture est rare et difficile) ; sur ce rivage, je causais un jour avec une paysanne, et elle me confia le désir qu'elle avait de quitter le monde. J'admirai la profondeur de cette parole, et la connaissance qu'elle avait du monde, dans le sens vrai de ce mot. Le monde pouvait être dans sa cabane, d'autant plus hideux peut-être que la grande mer était plus voisine. Peut-être le bourdonnement des hommes était rendu plus insipide encore par le bruit solennel des vagues.

La loi du monde est l'effacement. Lui qui n'aime rien, il aime le niveau. Il veut faire passer toutes les têtes sous son joug, et ses sympathies sont acquises à ce qui est bas naturellement. La grandeur est sa haine, de quelque genre qu'elle soit, en quelque lieu qu'elle se manifeste. La médiocrité est son attrait. Le monde loi ouvre spontanément les portes dont il a la clef, et elle entre avec l'aplomb que donne le sentiment du droit. Elle est chez elle, dans le monde, et elle agit vis-à-vis des autres avec l'insolence qui est son caractère, à elle, et avec l'aveuglement qui est son caractère, à lui. La médiocrité est insolente, aussi naturellement que le monde est aveugle. S'il se passe quelque chose à côté d'eux, la médiocrité insulte, et le monde ne regarde pas.

Le goût du monde pour l'effacement est si prononcé, qu'il ne faut pas, pour lui plaire, aller très loin, même dans sa direction. Il ne faut pas trop faire ce qu'il fait. Il ne faut pas trop le dépasser, il ne faut pas excéder, même à son profit, ses habitudes. La tiédeur est son élément, et quiconque sortirait de cette région-là encour­rait sa disgrâce. Il ne faut pas avoir pour ses intérêts plus de zèle que lui-même. On aurait l'air de quelque chose et il faut n'avoir l'air de rien. On se distinguerait de son voisin, et il faut lui ressembler.

Le caractère des hommes du monde, étant de ne pas en avoir, la multiplicité est leur domaine. Il font mille choses: ils vendent, ils achètent, ils causent, ils lisent, ils écrivent, etc. etc. Quel est le lien qui unit entre elles les actions d'un homme du monde ? On dirait qu'il n'y en a pas ; ses actes se suivent et ne s'enchaînent point. Quel est le lien qui unit entre eux les hommes du monde ? On dirait qu'il n'y en a pas. Ils se coudoient et ne se touchent jamais. En réalité pourtant il y a un point de contact, il y a un mot de ralliement. L'unité, disons-nous, a une parodie qui est la coalition. Les hommes du monde ne sont pas amis : mais ils sont coalisés. L'unité vit d'amour. La coalition vit de haine. Les coalisés sont des ennemis privés qui se joignent ensemble contre l'ennemi public. Les hommes du monde ont une haine commune qui leur donne une occupation commune, qui détermine le point central de leur activité.

Le monde avait mille affaires, pendant que l'aigle écrivait à Pathmos son Apocalypse. Mais, malgré les mille affaires, le monde n'avait qu'une affaire, c'était d'éviter et d'oublier Pathmos. Les hommes du monde ont mille affaires; mais ils n'ont qu'une affaire, — car ils n'ont qu'une haine et qu'une terreur, ils fuient la face da saint Jean !

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 19:31

DIFFÉRENCE ENTRE LA CRAINTE ET LA PEUR …

Ce qui caractérise l'époque où nous vivons, c'est que l'erreur chez elle a perdu l'équilibre.

L'erreur moderne confond le miracle et le fantastique

Pour rétablir l'ordre, étudions d'abord chez l'homme la nature de la peur.

La peur est fille du péché.

Le paradis terrestre était le temple de la sécurité. La menace relative au fruit défendu y introduisait la crainte, mais non la peur. La crainte et la peur sont, en effet, deux sentiments très différents. La crainte accompagne la joie, et l'amour, et la gloire. La peur est un affaissement qui procède de la défiance et de la haine.

L'Écriture prononce un mot dont nous ne connaî­trons jamais la profondeur : Que mon cœur se réjouisse afin qu'il craigne votre Nom !  La joie inspire la crainte du nom incommunicable, la crainte du nom de Jéhovah ! La joie dont parle l'Écriture, c'est le sentiment profond, ardent, léger et sublime, le sentiment de la présence et de la puissance de Dieu. La joie compte sur la Toute-Puissance, qui éclate dans la gloire quand elle cède et se rend devant les enfants à genoux. C'est pourquoi la joie craint le nom de Dieu. Craindre le nom de Dieu, c'est n'avoir peur de rien.

La peur est la parodie de la crainte. La peur exclut la paix et apporte le trouble. La crainte suppose le res­pect profond de l'ordre qu'on pourrait, mais qu'on ne veut pas troubler. La peur suppose le trouble qui naît du désordre, de la confusion, du pêle-mêle, la défaite de la sérénité, le triomphe de l'accident.

La crainte vient de la majesté de Dieu.

La peur vient du trouble qui nait de la loi violée.

Les choses divines ne troublent pas ; les choses infer­nales troublent toujours. Telle est, par exemple, la dif­férence entre le repentir et le remords.

Le repentir apporte l'espérance qui pacifie le regret.

Le remords apporte le désespoir qui aigrit et exas­père le regret.

Le repentir est une pente qui mène aux larmes ; il a la douceur, comme toute vérité sentie. Le remords mène à l'abîme; il est sans pitié, sans larmes et sans voix, aveugle, sourd et muet. Le repentir peut chanter; les Psaumes de la Pénitence nous indiquent les sons qu'il rend, quand le souffle passe.

Mais le remords ne parle même pas, il désespère et meurt.

Le remords précipite ; le repentir relève.

Le remords naît de la peur, le repentir naît de la crainte.

Beaucoup de gens, confondant le miracle avec l'action satanique, ou plutôt avec l'illusion humaine, car le diable n'est pour eux qu'une création de notre terreur, beaucoup de gens représentent très bien le signe parti­culier du dix-neuvième siècle, la confusion de l'Être et du Néant.

Ils confondent la terreur qui vient de l'illusion et celle qui peut venir du miracle; ils confondent l'ordre fantastique et l'ordre divin.

La vie a ses lois primordiales qui régissaient dans le paradis terrestre la nature innocente.

Les lois de la vie sont actuellement modifiées par les lois de la mort.

La Toute-Puissance peut modifier et vaincre les droits actuels de la mort en vue de la vie, et troubler le désordre en vue d'un ordre supérieur. Voilà la résurrection.

En face d'elle, j'admets la crainte et la terreur fondues dans l'amour.

Mais supposes ce que l'imagination humaine a tou­jours supposé, supposez un être qui échappe aux lois ordinaires de la mort sans rentrer dans l'ordre de la vie, et qui trouble le désordre non pas en vue de l'ordre, mais au profit d'un second désordre : voilà le revenant. Voilà le personnage fantastique. En face de lui, je conçois la peur et la terreur sans amour.

Car le revenant n'est pas délivré: il échappe illégale­ment.

Le ressuscité est vainqueur de la mort

Le revenant est vainqueur de la mort: il ne fait que la tromper un moment ; mais il est sous son empire. Il est avec elle en contravention, en rupture de ban. Mais il lui appartient plus que jamais. Il fait une escapade d'un moment qui le laisse tout entier dans le pouvoir de la mort.

Dieu est avec le ressuscité,

Le revenant est seul.

Le ressuscité est une réalité très supérieure aux réa­lités ordinaires. Le Lazare de là seconde vie a plus d'être en lui que le Lazare de la première vie.

Le revenant est une illusion ; son domaine est celui de l'ombre. Aussi c'est la nuit qu'il paraît paraître. Il ne faut pas confondre une réalité d'un ordre supérieur avec une illusion.

Il ne faut pas confondre le corps honoré par la visite de la Toute-puissance, et le corps restitué, avec une ombre.

Si la résurrection inspire la crainte, cette crainte ras­sure, car elle vient de la présence sentie de Dieu vivant, qui sait donner à la fois la crainte et l'épouvante.

Le revenant, c'est-à-dire l'illusion que ce mot repré­sente, apporte sa peur froide. Dieu, l'homme et la na­ture sont tous les trois absents de lui.

Le ressuscité apporte la plénitude et représente  la surabondance. Le revenant serait la forme du vide, s'il était quelque chose. Le ressuscité est, d'une manière spéciale, fils du Dieu qui est la vie.

Le revenant est la création de notre néant.

Comment ces mots de diables et de miracles ont-ils pu être associés dans une phrase pensée et écrite par un homme ?

Kosmos signifie à la fois le monde et l'ordre. Jusqu'où donc ira, dans ce monde, le triomphe du pêle-mêle ?

La peur est ce sentiment hideux qui de l'enfant de Dieu fait l'esclave tremblant des hommes et des choses. La crainte donne l'humilité. La peur dont je parle donne l'humiliation, mais  cette humiliation laisse  persister l'orgueil, qui est le compagnon de tous les mensonges. La peur fait honte, et cet homme qui a honte et peur se redresse et fait le fier, tandis que la joie fait tomber à genoux.

La crainte rassure : elle donne la tranquillité, elle appuie l'homme sur le souverain domaine de Dieu. La peur oublie Dieu, et divise toutes les choses créées ; la peur est panthéiste : par elle tout devient Dieu, excepté Dieu même.

La crainte et la peur se jouent, dans ce monde invi­sible, sur les confins de deux royaumes ennemis.

Il y a un homme qui a été immortalisé par la terreur: c'est Pascal.  Pascal avait la peur,  il n'avait pas la crainte. S'il avait eu la crainte, il aurait eu la joie. Ayant peur, il fut triste, et cette âme, qui avait un besoin immense de dilatation, un besoin immense de lumière, se rétrécit et se replia sur elle-même. Pascal, qui fut uniquement préoccupé de la sainteté, ne devint pas un saint. Il passa sa vie en face de lui, au lieu de la passer en face de Dieu. Acharné sur sa  propre substance, il fit de lui-même sa pâture, tandis que c'est l'Infini qui est la nourriture de l'homme.

Le jansénisme corrompait, dénaturait, empoisonnait la crainte : il la  tournait en peur. Saint Augustin disait : Voulez-vous vous sauver de Dieu ? Sauvez-vous dans le sein de Dieu. Voilà la crainte: si elle est distincte de l'amour, elle n'est pas séparée de lui.

La peur, au contraire, si elle se sauve de Dieu, se sauve loin de Dieu. Aussi, au lieu de se sauver, elle se perd; au lieu d'épanouir l'homme, elle le parque. Pascal, qui parla tant contre la vanité, fut victime et dupe d'une grande vanité ; car il manqua de simplicité et d'amour. Dans sa tristesse, il ne trouva que l'homme ; dans sa joie, il eût trouvé Dieu.

O réalité suprême, notre résurrection et notre paix, donnez-moi la joie pour que je craigne votre nom. Car vous  seul, Ô Dieu qui  sondez les cœurs, vous  seul connaissez la profondeur de cette parole ; Réjouissez mon cœur à craindre votre nom. Vous savez par quels liens mystérieux, délicats et sublimes, sont unies la joie et la crainte, et de quelles façons, si la joie m'abandonne, la crainte de votre nom m'abandonne au moment même. Jéhovah, qu'invoqué Élie sur le mont Carmel, Jéhovah, qui êtes ce que vous étiez alors, Jéhovah, qui serez ce que vous  êtes éternellement,   Jéhovah   qui savez seul votre plénitude et ma défaillance, Jéhovah, Dieu fidèle,   qui avez promis de donner à ceux qui demandent, je demande la joie, je demande la crainte de votre nom. Jéhovah, écartez de moi la tristesse et la peur. Car je suis si misérable que je peux avoir périr de quelqu'un ou de quelque chose, — et si j'ai peur, je cesse de craindre. Si j'ai peur d'un autre, je cesse de vous craindre ; la tristesse et la peur méprisent votre Nom. O Celui qui Êtes, donnez-moi la crainte et la joie, afin que je sente vivante en moi Sa signification inex­primable de votre Nom sans égal; délivrez-moi de tout mal, passé, présent ou à venir.  Être délivré  du mal passé : quelle parole ! Je la comprends mieux que je ne puis la traduire. Délivrez-moi des souvenirs qui font peur, délivrez-moi des menaces de l'ennemi ! Que je meure à la mémoire des cauchemars  d'autrefois !  Que votre Nom écrase celui qui veut provoquer la peur et étouffer la crainte ; que votre nom règne et domine dans la liberté de nos âmes affranchies !

Que votre Nom nous abrite dans les rayons de sa gloire souveraine, afin que, sans peur et pleins de crainte, nous l'adorions en sécurité, dans la forteresse de la lumière ! Amen à la joie et à la crainte ! Quand je dis Amen, je dis Fiat, et par une providence spéciale je rencontre aussi votre Nom, ô voue qui êtes sans borne et qui vous appelez Amen.

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 00:14

NOTRE-DAME  DU  MONT-CARMEL…

Le 16 juillet.

Cette fête commémore les fa­veurs obtenues par Notre-Dame du Mont-Carmel, et fut étendue à l'Eglise universelle par Benoît  XIII, en 1726. La sainte Vierge apparut à Saint Simon Stock, général de l'ordre du Carmel, te­nant dans ses mains un scapulaire, et lui enjoignit de fonder une confrérie dont les membres porteraient ce scapulaire et se consacreraient à son service.

Notre Dame du Mont Carmel, priez pour nous, priez pour S.S. PAUL VI et pour votre Sainte Église. AMEN

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16 juillet 2017 7 16 /07 /juillet /2017 18:50

Le rendez-vous de la suprême justice…

Josaphat est un des personnages les plus mystérieux de l'histoire. L'Écriture est si sobre, si avare de détails, si solennelle dans ses silences ! Ceux qui ne sont connus que par elle restent dans une ombre lumineuse pleine de terreurs et de mystères ! Le nom de Josaphat signifie Justice! La vallée de Josaphat est le rendez-vous des créatures, le dernier rendez-vous, le rendez-vous suprême de la suprême justice ! Que de regards se sont élevés vers elle ! Que de cris ! Que de soupirs étouffés ! Que de silences ardents et terribles ! Que de choses, sans paroles, ont invoqué Josaphat !

C'est lui qui a vu ses ennemis se détruire ! C'est lui qui a dit cette parole profonde, qui ressemble à un cri de l'abîme, la parole de la Justice qui invoque la Puis­sance, et qui tomberait dans le désespoir, si la Puissance n'était pas là : Domine Deus, ergo non judicabiseos ? Le besoin de justice devint chose puissante, et ceux qui étaient là pour le combattre se détruisirent entre eux. Ils se jugèrent eux-mêmes. Et ils firent par leur Multitude ce que Josaphat ne pouvait pas faire, à cause de la multitude.

Car c'est l'habitude de la Puissance de changer les obstacles en moyens. Josaphat, dans son humilité, se sentait trop faible pour résister à la multitude. La mul­titude venge Josaphat d'elle-même; elle se déchire le sein avec les larmes qu'elle avait apportées contre lui; elle écrit avec son sang le nom de son ennemi. Josa­phat, je le répète, signifie Justice, et la multitude contre laquelle il appelle Jéhovah se fait Justice elle-même à elle-même, et change en suicide le crime qu'elle allait accomplir.

Le lieu où Josaphat pria et vainquit devint le sé­pulcre de la Vierge Marie, mère de Dieu.

Les noms des hommes ont une importance inouïe, une importance qui leur échappe, parce qu'elle est au-dessus de leur intelligence. Leur nom parle leur être; c'est leur substance qui se trahit. Quelle est donc l'im­portance de celui qui s'appelle Josaphat? (Josaphat Jugement !) Il est même étonnant que, préoccupés depuis tant de siècles de la vallée où fut enterrée Marie, de la vallée où les victimes rencontreront les bourreaux, de la vallée où le mensonge sera vaincu et la noirceur dévoilée, les générations humaines aient tant oublié cet homme, probablement immense, dont le nom est devenu le nom de la vallée où sera faite, pour toujours, la Justice.

Or, ce grand Josaphat, dont les dimensions inconnues épouvantent la pensée, ce grand Josaphat reçut un reproche du Seigneur.

Car il avait fait alliance avec le roi d'Israël. Faire alliance avec l'ennemi, ceci est le crime secret, le crime profond.

11 y a des crimes d'apparence, des crimes d'apparat. Mais l'intimité, qui a tout, a aussi son crime. Son crime est de s'allier avec l'ennemi.

La mesure de l'amour est dans l'exécration qu'on a pour la chose ennemie de l'ami. Le roi d'Israël était l'ennemi de Dieu, Josaphat avait oublié la chose que Dieu exécrait.

L'alliance, le rapprochement, le voisinage spirituel de l'ennemi, sont les crimes contre l'intimité ! Or, l'inti­mité, c'est la gloire, quand c'est de Dieu qu'il s'agit. Celui-là est le plus intime avec Dieu qui a le frisson le plus solennel en face de la Majesté. C'est pourquoi le péché contre le Nom sacré couronne d'horreur le front des saints! Celui qui a senti passer sur lui l'haleine de la gloire devient irréconciliable avec le crime contre la Gloire.

La charité le presse, c'est pourquoi il est intraitable, car elle l'oblige, comme une noblesse supérieure, à ne pas consentir aux choses de la haine. Celui qui tran­sige avec l'erreur, celui-là ne connaît pas l'amour dans sa plénitude et dans sa force souveraine.

Après une longue guerre, quand on n'en peut plus, quand la fatigue amène la ressemblance de l'apaise­ment, on a souvent vu les rois, lassés de combattre, se céder les uns aux autres telle ou telle place forte. Ce sont là des concessions qui fournissent des moyens d'en finir avec le canon. Mais on ne traite pas les vérités comme on traite les places fortes. Quand il s'agit de faire la paix, en esprit et en vérité, c'est la conversion qu'il faut et non l'accommodement. La Justice est tout entière ce qu'elle est.

Dans les relations d'homme à homme, quand un rap­prochement semble avoir lieu, sans que le cœur du coupable soit changé, quand il croit qu'une poignée de main remplace le repentir et le sentiment de sa faute, ce rapprochement menteur s'ouvre promptement pour laisser voir la graine qu'il portait en lui. C'est une seconde séparation beaucoup plus profonde que la pre­mière. Il en est de même vis-à-vis des doctrines. La paix apparente, qu'une complaisance achète et paye, est aussi contraire à la charité qu'à la justice, sar elle creuse un abîme là où il y avait un fossé. La charité veut toujours la lumière, et la lumière évite jusqu'à l'ombre d'un compromis. Toute beauté est une pléni­tude. La paix est peut-être, au fond, la victoire sûre d'elle-même.

Que dirait-on d'un médecin qui, par charité, ména­gerait la maladie de son client? Imaginez ce tendre per­sonnage. Il dirait au malade: Après tout, mon ami, il faut être charitable. Le cancer qui vous ronge est peut-être de bonne foi. Voyons, soyez gentil, faites avec lui une bonne petite amitié ; il ne faut pas être intrai­table ; faites la part de son caractère. Dans ce cancer, il y a peut-être une bête ; elle se nourrit de votre chair et de votre sang, auriez-vous le courage de lui refuser ce qu'il lui faut ? La pauvre bête mourrait de faim. D'ailleurs, je suis porté à croire que le cancer est de bonne foi et je remplis auprès de vous une mission de charité.

C'est le crime du dix-neuvième siècle que de ne pas haïr le mal, et de lui faire des propositions. Il n'y a qu'une proposition à lui faire, c'est de disparaître. Tout arrangement conclu avec lui ressemble non pas même à son triomphe partiel, mais à son triomphe complet, car le mal ne demande pas toujours à chasser le bien; il demande la permission de cohabiter avec lui. Un instinct secret l'avertit qu'en demandant quelque chose, il demande tout. Dès qu'on ne le hait plus, il se sent adoré.

La paix, disais-je, est la victoire sûre d'elle-même. La paix est un écrasement. C'est un écrasement assez complet pour ne plus faire d'effort.

Le sommeil semble placé au   sommet de l'activité humaine : quand l'effort extérieur a fait son œuvre et atteint son but, l'homme s'endort. C'est la vie qui se recueille ; c’est l'effort qui vainqueur au dehors, entre en lui-même pour vaincre au dedans, car le repos est la victoire remportée par la force qui répare sur la force qui dépense. La paix ressemble au sommeil. Elle est le recueillement du vainqueur qui, ayant fait son œuvre et atteint son but au dehors, demande aux sources de la vie la régénération intérieure, et la victoire intime après la victoire éclatante.

Mais, pour qu'il en soit ainsi, pour que la paix soit la paix, il faut que la justice ait été assouvie, il faut un dégagement de lumière et de chaleur qui ait fait mou­rir l'ennemi, car l'ennemi c'est le froid. Il faut que l'élé­ment mauvais soit arraché, non pas voilé. Il faut qu'aucune rougeur ne menace les fronts de ceux qui vont s'embrasser. L'absolu est la chasteté de la vic­toire.

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 13:24

La charité exige la haine des ennemis de Dieu

Attention, plus une parole est belle, plus elle est dangereuse. Il est impossible de dire quelle est l'importance du langage. Les mots sont du pain ou du poison, et c'est un des caractères de notre époque que la confusion universelle. Les signes du langage sont des instruments redoutables par leur complaisance. On peut faire d'eux l'abus qu'on veut en faire ; ils ne réclament pas. Ils se laissent déshonorer, et l'altération des paroles ne se révèle que par le trouble intime qu'elle produit dans les choses.

Il y a un mot de saint Paul dont la profondeur est tout à fait inconnue : l'Apôtre des nations déclare que quand il transporterait par la foi des montagnes, sans la « charité » il n'est rien.

Qui sait jusqu'où va ce dernier mot ? Celui qui l'a pro­noncé connaissait d'étranges secrets.

Satan est celui qui n'aime pas, disait sainte Thérèse, et sainte Brigitte entendit sortir de la bouche du mau­dit cet aveu terrible. Satan, parlant à Jésus-Christ, lui dit ces mots : O Juge, je suis la froideur même.

Celui qui n'aime pas n'est rien, dit saint Paul.

Dans quelle relation le néant et le péché sont-ils l'un avec l'autre? Quel nom porterait l'amour dans une langue supérieure à la nôtre, et quel nom porterait la substance ? Ne serait-ce pas le même nom? Quoi qu'il en soit des mystères que garde au fond d'elle-même l'inti­mité, en tous cas, dans l'ordre moral, la charité est la loi de la vie. Elle est le principe même de l'activité. Si les hommes n'avaient pas tant d'affaires sur les bras, peut-être pourraient-ils réfléchir un moment sur cette chose trop vulgaire pour être remarquée, et trop pro­fonde pour être comprise.

Mais, par cela même que la charité est la chose su­blime, la réalité par excellence et la moelle des os de la créature, par cela même l'abus de la charité et le mau­vais usage de son nom doit être spécialement et singu­lièrement dangereux. Plus ce nom est beau, plus il est terrible, et s'il se tourne contre la vérité, armé de la puissance qu'il a reçue pour la vie, quels services ne rendra-t-il pas à la mort ?

Or, on tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu'au lieu d'écraser l'erreur, on pactise avec elle, sous prétexte de ménager les hommes. On tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu'on se sert de lui pour faiblir dans l'exécration du mal. En général, l'homme aime à faiblir. La défail­lance a quelque chose d'agréable pour la nature déchue; de plus, l'absence d'horreur pour l'erreur, pour le mal, pour l'enfer, pour le démon, cette absence semble deve­nir une excuse pour le mal qu'on porte en soi. Quand on déteste moins le mal en lui-même, on se prépare peut-être un moyen d'excuser celui qu'on caresse dans son âme. De générale qu'elle était, l'atténuation se focalise, et l'homme s'adoucit vis-à-vis de la faiblesse qui veut l'envahir, quand il a pris l'habitude d'appeler charité l'accommodement universel avec toute faiblesse, même lointaine.

Il y a un mot, dans David, auquel on ne fait pas attention. Le voici :

« Le jour où le mal est entré dans le monde, il est né quelque chose d'irréconciliable.» La charité, l'amour en­vers Dieu exige, suppose, implique, ordonne la haine envers l'ennemi de Dieu.

Dans l'ordre humain, l'amitié ne se mesure pas si bien à la vivacité de la tendresse qu'à la sympathie vis-à-vis de la souffrance. Si votre ami est heureux, vous pouvez, manquer de tendresse à un moment donné et être encore son ami. Si votre ami est victime, dans sa personne ou dans son honneur, d'un accident, d'un attentat quelconque et que vous sentiez faiblement son mal, vous n'êtes plus son ami,

Voyez une mère : je la suppose bonne et intelligente. Elle redoute pour son fils une certaine relation ; il y a une fréquentation qu'elle voudrait rompre; une approche qui la fait trembler. Et pourtant l'homme devant qui elle sent le malaise de la crainte semble l'ami de son fils. Rien ne justifie en apparence cet avertissement sans parole qui ressemble à une antipathie capricieuse, qui menace et ne s'explique pas. En général, quand ce fait arrive, le moment ne se fait pas longtemps attendre qui justifie la terreur. L'enfant était menacé. La mère le sen­tait sans le savoir, et l'horreur d'une chose absolument inconnue était née en elle. Cette horreur était née sans connaissance ; elle était née pleine de lumière et vide de science. De quoi l'horreur du mal était-elle née? Elle était née de l'amour.

(À suivre avec : Le rendez-vous de la suprême justice…)

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 02:50

La poésie légère ou la passion du malheur…   

Une illusion très répandue parmi les personnes vertueuses, qui croient que leur vie aurait plus d’intérêt, plus de variété, plus de liberté, si le mal se mêlait plus souvent au bien dans leur pratique journalière.

Ces pauvres gens s'abstiennent quelquefois du mal, parce qu'ils croient devoir s'en abstenir ; mais ils s'en abstiennent sans le mépriser; ils s'en abstiennent avec une sorte de regret. Quelque chose d'eux-mêmes reste avec lui quand ils le quittent ; ils ne le désertent pas à tous les points de vue. Ils ne savent pas combien il est fade, comment il est ennuyeux. Ils n'ont pas horreur de lui.

Un certain attrait pour ce qui fait tomber ; un cer­tain regret de ne pas toucher au fruit défendu ; un cer­tain partage de l'âme entre le bien et le mal ; un certain sentiment, vague et inconscient peut-être, que la poé­sie est diminuée par l'exclusion du péché et du mal­heur ; une certaine absence d'exécration en face du monstre infernal, surtout si son langage est élégant, si son visage est fardé, si son exigence est modérée, toutes ces pensées abominables ne dominent pas seulement les hommes livrés à l'erreur ; elles se glissent, elles s'insinuent dans les âmes honnêtes qui veulent être bonnes et droites. La fente par laquelle elles entrent, c'est la déchirure de l'unité. Les âmes dont je parle veulent le bien ; mais elles ne savent pas assez tota­lement, assez pleinement, assez pratiquement, assez abso­lument l'unité du vrai, du beau et du bien. Elles ne savent pas la laideur épouvantable de tout ce qui n'est pas la vérité pure. Elles ne savent pas la honte effroyable, sans nom, sans mesure et sans restrictions de toute chose appelée honneur, si cet honneur n'est pas la dignité du vrai ; de toute chose appelée gloire, si cette gloire n'est pas la magnificence de la pureté. Elles ne savent pas cette unité profonde du vrai, du beau, du bien, unité qui doit être non pas seulement notre pen­sée, mais notre vie, et nous faire circuler dans le sang l'horreur de tout mensonge, surtout s'il est déguisé.

Beaucoup de gens croient qu'il faut, par vertu, s'abstenir du bonheur, parce que le bonheur est dan­gereux, ils ne savent pas qu'il faut, par vertu, s'abstenir du malheur, parce que c’est le malheur qui est dangereux.

Un des caractères que possède le goût du malheur, c’est la stérilité de ce malheur et l'inutilité du regard qu'on jette sur lui. Le malheur est un aliment pour la vanité, pour la curiosité, pour l'illusion, pour le néant.  Il n'a ni leçons, ni lumières, ni remèdes. Il ne sert à rien, il ne sert qu'à faire parler et à faire pleurer, malgré la di­gnité de la parole et la dignité des larmes qu'il outrage par son approche. Le malheur, dans ces conditions-là, devient une position et remplace, par une attitude mélancolique, le travail qu'on ne fait pas; car le goût du malheur est une des formes de la paresse, et comme la littérature contemporaine a été, dans sa partie dépra­vée, l'apologie de la paresse, cette littérature a propagé et vanté le goût du malheur.

Cette paresse dont je parle est une paresse adaptée aux hommes qui se croient grands, une paresse verbeuse, déclamatoire, doctorale et emphatique qui méprise l'action. Cette paresse, non contente de la pratique, s'élève à la hau­teur de la théorie. Elle ne fait rien parce qu'elle est trop majestueuse pour agir. Elle s'admire dans sa niaiserie et surtout dans sa douleur. Elle tâche de pleurer et fait étalage des larmes stériles qu'elle essaye de répandre. Cette paresse prend quelquefois la plume pour donner aux hommes la passion du malheur. Les lamentations qui naissent ainsi n'ont ni vertu ni beauté. Elles ne cor­rigent ni n'éclairent ; elles énervent et enorgueillissent.

À propos de la passion du malheur, je vais signaler un genre de poésie qui vit de larmes, qui se nourrit de sang humain, qui s'abreuve de désespoir. Elle a un nom la poésie légère.

Ceux-là seuls seront étonnés de ce que je viens de dire,  parce qu’ils n'ont pas réflé­chi  à la légèreté que le désespoir contient; la poésie légère parle d'amours trompées, de vies perdues, de douleurs éternelles, de tristesses sans espérance, de rêves sans réalisation. La poésie légère est faite de sépulcres et d'ossements. Elle est morne, elle est noire, elle est terne, elle est stérile. Elle est lourde comme le vide ; elle est écrasée sous le fardeau qu'elle porte, et il y a de quoi; car ce fardeau, c'est l'absence de Dieu. Toutes ces rêvasseries pleines de soupirs, de larmes et de men­songes, sont vides de Dieu et pleines de l'homme. Sous la charge qu'elle traîne, la poésie légère a le droit de suc­comber. Le chant du deuil ignore la joie et la lumière qui comp­tent parmi les devoirs de la poésie. La poésie légère célèbre le malheur, parce qu'elle manque de gravité. La poésie austère, celle qu'il faut aimer, célèbre la joie,  parce que la joie vient de Dieu, disait le Roi-Prophète, et les psaumes de la Pénitence sont remplis du nom delà joie, parce que la pénitence de David était sérieuse et divine. Si son regret eût été léger et humain, David eût dit adieu, par forfanterie, à l'espérance. La joie est l'austérité de la poésie. Si la rosée est féconde, certes les larmes doivent l'être. Parmi les richesses de la création, il n'y a pas de richesses peut-être qui aient été plus prostituées que les larmes. Sainte Rose de Lima disait «qu'elles appar­tiennent à Dieu, et que celui qui les donne à un autre les vole au Seigneur.» Or les larmes sont devenues des abominations. Elles, dont l'essence est de se cacher, elles sont devenues des parades, des poses, des atti­tudes. Elles, qui sont les sanglots de là vérité, quand la vérité ne peut plus parler, elles sont devenues des mensonges. Elles, qui sont des forces, elles sont devenues des dissolvants. Elles, qui sont des sources de vie, cachées plus haut que la pensée, elles sont devenues des sources de mort, cachées plus bas que la défaillance. Il y a dans les larmes prostituées quelque chose qui ressemble aux sacrifices humains.

Le christianisme a restitué les larmes, comme le sang, au Créateur des cieux et des eaux. Il les a placées près des sources de la vie! Jésus-Christ pleura près du tombeau de Lazare. Les larmes de Madeleine sont deve­nues un des grands souvenirs de l'humanité. Les peintres feraient bien de ne pas y toucher légèrement, et de ne pas les confondre avec les larmes contraires, dans la crainte d'un attentat. Les larmes sont montées si haut, qu'elles sont à leur place au tribunal de la pénitence, quand tout près d'elles le sang de Jésus-Christ tombe avec l'absolution sur la tête du pécheur.

Dieu fait ce qu'il veut des choses qu'il touche ! Il les emploie quelquefois à des usages étonnants ! S'il touche les larmes, il fait d'elles la force des faibles et la ter­reur des forts.

Le langage chrétien désigne par un mot énergique la douleur d'avoir péché. Ce mot est la contrition, qui veut dire brisement. Si l'habitude ne jetait pas sur toutes choses le voile gris de l'indifférence, les hommes seraient singulièrement frappés de ce mot magnifique. Mais voici ce que je voulais dire : la contrition est pleine de joie. Le brisement du cœur est plus délicieux que les choses les plus recherchées. Je ne parle pas des délices vagues de certains sentiments qui ressem­blent à des rèves, délices stériles et affaiblissantes. Les délices dont je parle sont des réalités fortifiantes, actives, fécondes. Ce sont des joies qui font agir.

Pour apprécier un acte fait dans la vérité, il est bon de regarder le même acte accompli dans l’erreur. A côté du re­pentir, qui est un nom moins beau de la contrition, il y a le remords. Le repentir est bon ; le remords est mauvais. Le repentir donne la joie et le remords la tristesse. C'est que Dieu est dans le repentir, et Dieu n'est pas dans le remords.

Le repentir calme le coupable ; le remords l'exaspère. Le repentir lui ouvre l'espérance, le remords la lui ferme. Le repentir est plein de larmes, le remords plein de terreurs. Le remords fait voir des fantômes, le repen­tir fait voir des vérités.

Mais je préfère le nom de la contrition même au nom du repentir. Je trouve dans la contrition beaucoup plus de joie et de lumière. Je veux, à ce propos, attirer votre at­tention sur le langage du christianisme, langage étonnant de profondeur, qui ouvrirait des avenues sans fin devant nos intelligences et devant nos âmes, si l'habitude n'était pas toujours là pour méconnaître les dons de Dieu, pour passer, sans lever la tête, sous les étoiles et sous les paroles du ciel. Or le christianisme nous dit dans son langage :

« Faites un acte de contrition. »

Un acte de contrition !

Quelle merveille, si l'habitude n'était pas là !

Aux yeux de l'homme qui ne sait pas son âme, la contri­tion semblerait être, comme la tristesse humaine, quelque chose de purement passif; un amoindrissement, la perte de forces ; et c'est exactement le contraire qui est vrai. Chose admirable !

La contrition est un acte.

Une certaine sagesse inférieure pourrait dire au cou­pable :

« Ne vous abandonnez pas à la douleur ;

soyez homme : montrez un courage viril.»

Le christianisme lui dit : Faites un acte de contrition.

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 15:40

LE TRAVAIL ET LE REPOS…

«Travailler, c'est chose simple, mais se reposer, voilà le difficile»

L'année finit, l'année commence. Voici donc l'heure de rajeunir : Adveniat regnum tuum ! Nous rajeunirons aux sons des cloches qui chantent la marche du temps, si nous suivons l'étoile qu'ont aperçue les rois Mages. Nous rajeunirons, si nous laissons là les petites choses, qui sont toujours vieilles, pour vivre dans l'Immense ; si nous rapprochons la science et l'art de l'éternelle beauté, qui est l'éternelle jeunesse.  Jusqu’au Dieu qui réjouit ma jeunesse. (ad Deum qui lœtificat juventutem meam.)

Vous rajeunirez, vous tous qui vous plaignez du temps, à la fois lourd et rapide pour vous, le jour où vous voudrez servir les intérêts de la vérité sur la terre, et combattre pour elle. Nous rajeunirons tous, si nous obtenons de Dieu et de nous-mêmes deux choses, que je lui demande et qu'il me demande : « le travail et le repos ».

Travailler, c'est chose simple, mais se reposer, voilà le difficile. Nous sommes affamés de travail ; mais le repos demande un effort. L'homme travaille sans repos quand il agit, ne comptant que sur lui ; il tra­vaille et se repose quand il agit, comptant sur Dieu d'abord.

Vous  ne  pouvez rien  faire  sans moi, a dit Jésus-Christ.

Qui de nous peut se procurer, par ses propres forces, une minute de vie ? Si l'homme voulait s'inquiéter, il faudrait s'inquiéter de tout, car tout le menace avec la supériorité d'une force écrasante qui pèse sur un roseau. L'air qu'il respire peut l'empoisonner. Dieu le tient par un fil, suspendu au-dessus de l'abîme. Si l'homme conçoit un projet, ce projet exige, pour sa réalisation, un certain nombre de mouvements maté­riels et moraux, chez une foule d'êtres qui ne dépendent pas de lui. Il faut déterminer. Il faut que le monde extérieur lui prête une complicité qu'il est sans force pour se procurer. Autant vouloir compter sur la force de son petit doigt pour pousser les planètes dans l'espace, que d'entreprendre une œuvre appuyée sur soi, que de lutter avec ses propres forces contre la nature et l'humanité. Mais, chose merveilleuse ! L’ac­tion de l'homme, y compris sa passion, peut s'unir à l'action de Celui qui Est. Tout acte humain, fût-ce le plus impuissant, perd son impuissance s'il s'unit à l'acte de la Rédemption. Dieu nous accorde et nous ordonne d'accepter la gloire féconde d'une activité qu'il unit à la sienne. Nous agissons avec lui, et notre travail se repose en lui.

Qui de nous peut mesurer l'immensité de son action?

Il faudrait suivre les ricochets de nos actes et pouvoir entendre les échos de nos prières.

Nous ne sommes pas capables de nous mesurer.

Il y a, pour l'homme, deux choses, entre autres, qui sont incompréhensibles : sa puissance : Je peux tout par Celui qui me fortifie ; son impuissance : Sans moi, vous ne pouvez rien faire.

L'Orient déchu a oublié la puissance de l'homme ; de là, la fatalité, qui oublie l'acte humain.

L'Occident déchu a oublié la puissance de Dieu et l'impuissance de l'homme isolé ; de là, l'orgueil et l'in­quiétude, qui oublient l'acte divin.

Ces deux vices établissent l'indifférence, qui est la négation pratique.

La vérité produit l'humilité, qui s'oppose au vice occidental, à l'orgueil inquiet ; et l'activité, qui s'op­pose au vice oriental, à la paresse fataliste.

La vérité produit à la fois le travail, qui est la vertu propre de l'Occident et le repos, qui est la vertu propre de l'Orient.

Tourné vers l'Orient, la vie occidentale, Rome a proclamé l'Immaculée Conception de celle qui a répondu Fiat ! À l'ange Gabriel : de celle que l'Église appelle : Porte orientale.

Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour les deux hémisphères !

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

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